Notice 25

Curriculum, création quotidienne

Inês Barbosa de Oliveira

La notion de curriculum en tant que création quotidienne, créée par Oliveira en 2012, avance que les acteurs des écoles utilisent à leur manière les programmes officiels, en les mettant en dialogue avec la réalité spécifique, les connaissances et les valeurs, les possibilités et les limites de chaque école et de chaque salle de classe (Oliveira, 2016). Elle sous-entend que les curricula sont créés dans les salles de classe, quotidiennement, à partir de la façon dont les enseignants et les élèves déploient les dénommés curricula officiels. Ceux-ci sont tissés sur la base de ce que ces praticiens de la vie quotidienne arrivent à mettre en œuvre, désirent, en disposant des conditions de faire à partir des règles et des produits qui leur sont proposés (de Certeau, 1990). Ces curricula sont donc toujours uniques et imprévisibles, car ils sont créés en fonction des circonstances du moment et du milieu ; ils sont aussi dynamiques, singuliers et pluriels, puisqu’ils se modifient en permanence et ne se répètent jamais.

Cette notion émerge du développement du champ de recherche concernant/au sein de/en phase avec la vie quotidienne, à partir de la première moitié des années 1990 et de son processus de consolidation comme méthode de recherche. Ce sont des recherches qui déplacent la réflexion curriculaire de l’étude et de l’analyse des curricula officiels et se penchent sur ce que font quotidiennement, à partir de ces prescriptions, les praticiens de la vie quotidienne des écoles (de Certeau, 1990). Leur but est de valoriser et de rendre opérationnelle la compréhension de la richesse de la vie quotidienne et des processus de production de connaissances qui s’y produisent. Toujours dans le sillage de de Certeau, ces recherches soulignent que le quotidien des écoles est un espace-temps de créations et réinventions, dépassant ainsi l’idée du quotidien comme espace-temps de répétition. Leurs résultats permettent d’affirmer que dans les écoles, quotidiennement, des connaissances sont créées, tant pour la vie quotidienne que pour le domaine du curriculum et pour le développement de la réflexion curriculaire.

Ces recherches contribuent également à la compréhension d’autres façons de créer des connaissances, au-delà de ce que la science moderne valorise, en considérant ce qui se passe et ce qui est créé dans les salles de classe comme des processus quotidiens de création de connaissances. Il est important de souligner que ces recherches comprennent le champ épistémologique comme indissociable du politique et, ce faisant, favorisent des réflexions sur les créations curriculaires quotidiennes qui permettent également de dépasser la légitimité du pouvoir dérivé du savoir scientifique, en remettant en question la primauté de la science moderne sur d’autres formes de création de connaissances (Santos, 2000).

En questionnant ainsi la notion moderne portant sur les processus de production des savoirs et des curricula, les défenseurs de cette notion et de cette méthode de recherche affirment qu’aucun savoir ne peut être autonome par rapport à l’environnement social et aux sujets qui le produisent. Ils sont créés dans des espaces-temps concrets, déterminés, et s’inscrivent dans des rapports de force sociaux. En ce sens, malgré la force de la pensée moderne et de son hégémonie, ce domaine de recherche a développé des connaissances et des notions pertinentes à propos des curricula, telles que celle du curriculum en tant que création quotidienne.

Au-delà de la perspective certeaunienne du quotidien en tant qu’espace de création, ces recherches et cette notion se fondent sur la notion de Santos (2004) selon laquelle il y a différentes connaissances et ignorances dans la société, pas nécessairement hiérarchiques, dont la pertinence est circonstancielle en accord avec leur contribution à la résolution de différents problèmes.

Le point de départ de la construction de cette notion a été le développement théorique du domaine du curriculum, tout au long du xxe siècle et du début du xxie siècle. Les premières théories curriculaires, nées aux États-Unis au début du siècle dernier, définissaient le curriculum comme l’ensemble des connaissances disciplinaires enseignées dans les écoles. La vie quotidienne de l’école était alors perçue comme un lieu d’application de ce qui était prévu dans les programmes. Des approches distinctes ont été développées, notamment au cours de la deuxième moitié du xxe siècle. Certains ont continué à entendre que le domaine du curriculum devrait chercher à comprendre les résultats des processus curriculaires, afin de modifier les propositions à partir de ceux-ci, sans aborder le quotidien des écoles et de leurs logiques.

Parmi les nombreuses recherches et propositions théoriques destinées à comprendre les curricula, qui remettaient en question les perspectives traditionnelles mentionnées ci-dessus, à partir des années 1980, nous soulignons celles qui ont le plus influencé le développement de la notion de curriculum en tant que création quotidienne. En 1983, le Nord-Américain Stake (1983) publie un ouvrage dans lequel il indique, d’une part, la nécessité de croiser les sources, à partir de l’observation de ce qui se passe quotidiennement à l’école, et, d’autre part, l’impossibilité de généraliser les conclusions obtenues dans ces recherches, en entamant, avec ces deux propositions, la compréhension de la multiplicité et de la complexité des processus de constitution du quotidien scolaire.

Dans leurs travaux, Ezpeleta et Rockwell (1986), au Mexique, ont incorporé la compréhension suivante : plus que la tendance à décrire l’école dans ses aspects négatifs, l’important serait de s’apercevoir que nous devons les étudier dans leur réalité, tels qu’ils sont, et non pas comme ils devraient être.

L’étude de Stenhouse (1991), en Angleterre, et la création de la notion d’« enseignant-chercheur » ont contribué à comprendre que la connaissance de différentes écoles d’un même système éducatif n’est possible que dans la mesure où les sujets du quotidien scolaire, leurs connaissances et leurs pratiques, sont intégrés dans la réflexion. Pour cet auteur, ce sont les enseignants qui, mettant en question leurs diverses pratiques – connues et clarifiées par le truchement de processus personnels de recherche –, peuvent effectuer des interventions dans les quotidiens des écoles.

Enfin, au Brésil, les travaux de Moreira et Silva (1995), Alves et Oliveira (2002), ainsi que d’autres auteurs, présentent une notion du curriculum qui le comprend comme « tout ce qui se passe dans les écoles », bien au-delà, donc, de ce qui est contenu dans les curricula officiels et les programmes d’enseignement, que les auteurs classeront comme des propositions curriculaires officielles, en les distinguant des vrais curricula. Dans ce sillage, les recherches concernant/au sein de/en phase avec les quotidiens scolaires se sont développées, visant à la fois à valoriser les multiples connaissances présentes dans les écoles, et à développer des recherches impliquant les curricula réels, au-delà de ce que l’on a appelé des propositions curriculaires officielles. Elles se penchent sur les processus négligés par les théories précédentes, abordant les aspects singuliers et qualitatifs du réel, les spécificités des façons de développer des propositions curriculaires et cherchent à surmonter le réductionnisme qui ne considère la réalité que dans ce qui est permanent en elle, en récupérant l’importance des actions et des façons de faire propres à la vie quotidienne, en acceptant sa créativité et son imprévisibilité, consécutives aux ruses et aux spécificités des arts de faire des praticiens, y compris dans les écoles.

La notion de curriculum en tant que création quotidienne émerge donc de cette trajectoire réflexive du champ du curriculum et des résultats des recherches qui démontrent que les écoles sont des espaces de création curriculaire. Elle réaffirme à la fois les usages différenciés des normes par les praticiens de la vie quotidienne et l’inapplicabilité des propositions sur les réalités, ainsi que l’impossible répétition des curricula dans de différentes classes et écoles.

Les connaissances locales sont souvent mises en dialogue avec les contenus curriculaires dans ces processus de création de curriculum, comme nous l’avons observé dans l’enseignement des mathématiques fondé sur la publicité commerciale, en considérant socialement la question des prix et des taux d’intérêt ou par l’approche de la langue portugaise à partir de recettes culinaires, en valorisant les connaissances des familles ou, encore, l’utilisation de différentes cosmogonies dans l’enseignement de la géographie et des relations homme-nature.

En ce sens, le travail avec la notion de curriculum en tant que création quotidienne a permis, depuis sa formulation en 2012, de considérer l’importance de l’activité des enseignants et des savoirs locaux dans la création des curricula, en plus des propositions curriculaires qui arrivent dans les écoles ou des valeurs sociales hégémoniques. Il permet de considérer à la fois les connaissances pédagogiques et l’opérationnalité des savoirs quotidiens dans la création curriculaire. C’est donc une notion qui contribue à dépasser la compréhension du curriculum seulement conçu comme un ensemble de contenus à enseigner, à chaque moment de la scolarité.

La notion contribue également à rompre avec les limites de différentes théories curriculaires, en élargissant et en consolidant diverses questions qui l’ont précédée, et aussi à questionner la notion d’école comme environnement de simple reproduction. Enfin, elle permet de s’interroger sur les usages de la notion de curriculum caché, qui perçoit l’influence des valeurs hégémoniques sur la vie quotidienne, mais ne tient pas compte du fait qu’à côté de ces valeurs, il y en a aussi d’autres, non hégémoniques, présentes dans les créations curriculaires quotidiennes, à travers les usages que les praticiens font de ce qui leur est donné de consommer.

Références

De Certeau Michel (1980). L’invention du quotidien, t. 1, Arts de faire, UGE. Rééd. 1990, Gallimard.

Ezpeleta Justa et Rockwell Elsie (1986). Pesquisa Participante, Cortez.

Moreira Antonio Flavio et Silva Tomaz Tadeu (1995). Currículo, Cultura e Sociedade, Cortez.

Morin Edgar (1990). Science avec conscience, Fayard.

Oliveira Inês Barbosa (2016). Curriculum création quotidienne : une expérience brésilienne, L’Harmattan.

Santos Boaventura de Sousa (2000). A Crítica da razão indolente. Contra o desperdício da experiência, Cortez.

Santos Boaventura de Sousa (2004). « Por uma sociologia das ausências e das emergências », dans B. S. Santos (dir.), Conhecimento prudente para uma vida decente, Cortez, p. 777-823.

Stake Robert E. (1983). A Arte da investigação com estudos de caso, Cadernos da Fundação Calouste Gulbenkian.

Stenhouse Lawrence (1991). Investigación y desarrollo del curriculum, 3e éd., Morata.