Partie V. Transmissions. Ancrage et mobilité à Casa Verde et Madureira

Madureira et Casa Verde ont été dans les années 1920 et 1930 le terrain de formation d’une société qui tourne le dos au Brésil esclavagiste et à ses héritages. Ce changement accéléré est le produit de la convergence de dynamiques migratoires, urbaines et politiques, dont les temporalités sont différentes mais dont on a identifié un point de bascule autour de l’année 1932. Deux générations après l’abolition pour certains, parfois trois après le voyage depuis l’Afrique, ceux qui sont arrivés à cette période se sont socialisés, formés, projetés, y ont élevé leurs enfants, et il y a été possible de se mettre à distance du vécu de l’esclavage, plus ou moins proche ou fantasmé. D’autres, moins directement marqués par l’expérience de l’esclavage, s’identifiant à d’autres groupes sociaux, portaient plus ou moins intensément une « couleur » qui les exposait à un référentiel partagé (vocabulaire, gestes implicites, hiérarchies de valeurs qui imprègnent les interactions sociales).

Comment, malgré les perspectives d’émancipation sociale, des formes de recodifications, de requalifications ont-elles accompagné ces transformations culturelles et matérielles pour les familles nouvellement installées, comment ces formes auraient-elles pu régir les relations entre celles-ci et les distinguer ? Ce questionnement, qu’il aurait été indélicat de soumettre à Suelly et Ednia, suppose de prendre en compte une autre temporalité du changement social, qui suppose la transmission de subjectivités sur plusieurs générations.

Face au tableau du changement social durant les années 1930, le récit de descendants, parmi ceux qui résident toujours dans ces deux quartiers, nous offre une série de contrepoints pour prendre la mesure de ce qu’a impliqué cette migration, qui a ensuite été transmis à leurs enfants et petits-enfants. L’installation à Madureira ou à Casa Verde a-t-elle été perçue comme une trajectoire d’ascension sociale, d’émancipation ? Quelle expérience a-t-elle représenté vis-à-vis des préjugés liés à l’esclavage ? Dans quelle mesure ces habitants s’identifient-ils à l’image du quartier ? Quel rapport ont-ils construit à ses symboles (carnaval, musiciens de samba, football de club, de rue, etc. ?). Ce ne sont pas les questions que nous avons directement posées aux personnes qui se sont confiées. La quarantaine de récits qui constitue le corpus de cette analyse n’était pas prévue au départ. Je les ai menés entre avril 2017 et juillet 2018 en quatre sessions – deux à Madureira, deux à Casa Verde – dans le projet d’alimenter la première partie de ce travail, c’est-à-dire les composantes et dynamiques du peuplement. Pour ce faire, j’ai adressé une question simple et ouverte à des habitants d’un échantillon de quartiers et classes sociales, nés à Madureira et Casa Verde entre 1930 et 1964 : « Où est née votre mère ? ». Certaines réponses, restées factuelles, ont rapidement mis fin à la conversation ; d’autres, le plus souvent, ont engagé des récits plus longs et plus personnels.

La diversité des conditions socio-économiques et des références culturelles de ces habitants se traduit dans une diversité des récits familiaux de la migration : ils sont dépendants de la mémoire des individus, mais aussi de la possibilité matérielle d’en conserver les archives, les supports et les destinataires. La précarité des conditions de vie et des liens sociaux fait cependant ressortir, à conditions similaires, l’importance donnée à certaines traces ou évènements dans l’identité sociale. Rassemblés autour d’une chronologie commune, ces récits croisent ici différentes manières de s’installer, grandir, s’unir et se reproduire. Ils produisent ensemble une histoire de ces deux quartiers jusqu’aux années 1980, qui constitue l’épilogue de mon enquête.

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