Partie IV. Dimensions politiques du changement social à Madureira

On ne connait pas les circonstances de la rencontre entre Georgina et Elyseu qui les a conduits à diriger ensemble les cérémonies de l’Ordre mystique de la pensée, mais nous les découvrons impliqués tous les deux un an plus tard, dans la formation d’un groupe politique à Madureira, « Ala moça do Brasil » (« aile jeune du Brésil »), fondé par Almerinda Farias Gama, autour duquel on retrouve aussi d’autres personnages connus de Madureira. On a vu que, tant pour le carnaval de la samba que pour les religions afro-brésiliennes, les années 1932 et 1933 ont été des points de bascule importants dans la représentation des cultures populaires. Pour donner une autre perspective à ce tournant, je propose maintenant de resserrer la focale à la fois sur les protagonistes de la rue Itaúba, et sur la temporalité précise des évènements politiques qui se déroulent à Rio durant ces années, qui sont celles du début du gouvernement provisoire après la chute de la République, avec des enjeux spécifiques à Rio.

Getúlio Vargas, après son échec à l’élection présidentielle, a pris le pouvoir en novembre 1930 avec le soutien de l’armée, à la faveur de trois dynamiques divergentes avec lesquelles il va composer pendant les premières années de son gouvernement. D’abord celle du mouvement des tenentes (lieutenants), jeune génération des cadres intermédiaires de l’armée qui s’était rebellée en 1922 à Rio et en 1924 à São Paulo puis a formé la « colonne Prestes » en campagne dans le pays jusqu’en 1927, et qui met en œuvre le volet opérationnel du coup d’État. Ensuite les conflits internes aux oligarchies, entre les représentants des deux grands États de la Fédération, Minas Gerais et São Paulo, qui jusque-là se succédaient à la Présidence de la République (dite « politique des gouverneurs »), auxquels s’ajoute la contestation d’États moins puissants qui s’estiment lésés. Enfin, des rivalités internes aux élites politiques paulistes, toujours sous l’effet d’un changement générationnel, qui se traduisent par la scission du Partido Republicano Paulista (PRP) à l’origine du Partido Democrático en 1928 (dont on a vu qu’il portait, par l’intermédiaire de son organe de presse le Diário Nacional, la cause des suburbanos de Casa Verde). Cette coalition éclectique, qui a formé l’Aliança Liberal Nacional pour soutenir la candidature de Vargas à la présidence en mars 1929, a également pour contexte un climat social tendu dans lequel diverses tendances syndicales et de multiples organisations socialistes, travaillistes, etc. occupent le terrain urbain. Dans cette effervescence, les questions sociales résonnent auprès de courants réformateurs au sein des élites intellectuelles et politiques, en particulier chez les médecins, intellectuels, juristes, autour de l’hygiénisme social et de l’éducation. C’est aussi sur cette dernière dynamique que s’est appuyée l’Aliança Liberal en faisant campagne pour le vote secret, pour le vote des femmes ainsi que pour la mise en place d’une législation du travail et d’une politique éducative nationale. En effet, à peine proclamé chef du gouvernement provisoire en novembre 1930, Getúlio Vargas crée par décret le premier ministère de l’Éducation et celui du Travail.

Dès les premiers mois, la stabilisation du nouveau pouvoir est rendue difficile par les contradictions entre ses multiples soutiens : notamment, celui des officiers supérieurs de l’armée restés légalistes, qui s’opposent aux tenentes ; ou encore l’Église catholique, dont l’appui est décisif. En effet, un fort mouvement catholique, autour du centre Dom Vital fondé à Rio en 1922 par l’archevêque Sebastião Leme, réclame le retour de l’Église dans les compétences d’État, en particulier l’éducation, et s’oppose au divorce.

Installé par cette coalition fragile, Vargas cherche dans les premières années une position qui lui permette avant tout de conserver le pouvoir. Il met d’abord en œuvre le projet des tenentistes, première force politique à l’issue du coup d’État, de gouvernement autoritaire et centralisateur susceptible de renverser définitivement les pouvoirs des oligarchies régionales de la première République, favorisant au passage sa position personnelle. Au cours de l’année 1931, appuyé par le Club « 3 de outubre » 649 formé par les principaux généraux tenentistes putchistes et leurs alliés, il impose des gouverneurs sous son autorité directe (interventores) à la tête des États de la Fédération.

Cette politique centralisatrice, qui reflète l’influence du « gabinete negro » (cabinet officieux) composé de tenentistes 650, heurte très vite les alliances de circonstances. Elle provoque la résistance unanime de la classe politique en particulier parmi les paulistes qui n’ont pas supporté la nomination d’un tenente proche de Vargas et issu du Nordeste, José Lins de Barro, qu’ils obtiennent de faire remplacer par un des leurs, Laudo Ferreira de Camargo, en juillet 1931. Un bras de fer avec Vargas s’engage alors, qui provoque la première crise gouvernementale avec la démission de l’emblématique ministre du Travail Lindolfo Collor en mars 1932 et dont l’issue, une guerre civile entre l’armée pauliste et l’armée fédérale entre juillet et novembre 1932, rebat totalement les cartes du jeu politique. Les oligarchies paulistes ont en effet dépassé leurs conflits pour se rassembler dans un front commun afin d’exiger la mise en place d’une Constitution. Plus encore, elles mobilisent derrière ce projet de nombreuses couches de la population pauliste qui s’impliquent dans le conflit armé à l’appel de la « Révolution constitutionnaliste » 651 en juillet 1932.

Dès lors, et malgré la rapide victoire militaire de la Fédération en novembre, les tenentes sont écartés et Vargas doit accepter de revenir au processus électoral et à la mise en place d’une Constitution. Or, l’appareil électoral et le système partisan restaient à ce jour aux mains des oligarchies régionales, pour et par lesquelles ils ont été conçus. Toute la stratégie de Vargas consiste alors à tenter de déborder le processus électoral et de court-circuiter les partis étatiques traditionnels. Il essaie d’abord de créer son propre système partisan, avec un projet de parti national – qui n’aboutit pas – puis en formant de nouveaux partis au niveau des États fédérés. Ensuite, il mise sur la modification de la composition de l’électorat et la comptabilisation des votes, effets escomptés du code électoral promulgué en février 1932.

À Rio, qui garde le statut de District Fédéral dans le nouveau régime, il a nommé en septembre 1931 aux commandes de l’exécutif le médecin bahianais Pedro Ernesto, connu dans la ville pour ouvrir sa clinique aux pauvres, président du « Club du 3 octobre » et qui a la confiance personnelle de Vargas. C’est lui qui est chargé, à la fin de l’année 1932, de mettre en œuvre cette stratégie. Celle-ci comporte deux objectifs : d’abord rallier au maximum les chefs politiques traditionnels qui règnent sur leur fief, grâce à l’appel à l’autonomie du District Fédéral, revendication ancienne et consensuelle parmi la classe politique carioca ; ensuite installer une base électorale plus large et un rapport de force par sa popularité personnelle, fondée sur ses propres clientèles populaires urbaines. Sa politique s’avère payante : en 1933, il remporte la majorité des sièges du DF aux élections pour la Constituante, puis son Parti autonomiste obtient 8 des 10 des sièges de Rio à l’Assemblée élue en 1934, Pedro Ernesto devenant dans la foulée le premier maire élu du DF désormais autonome.

La réussite de Pedro Ernesto est d’autant plus importante que la scène politique carioca est à la fois la « le laboratoire et la vitrine » 652 de la scène nationale où Vargas escompte installer son pouvoir. Une des dimensions de ce succès réside dans l’appui que Pedro Ernesto obtient des forces sociales progressistes et réformatrices, qu’il a largement associées à son gouvernement (par exemple à travers la nomination de Anísio Teixeira à la direction de l’Instruction publique en 1932 ou celle de Afrânio Peixoto comme recteur de l’université qu’il crée en 1935, ou encore l’appui à l’association féministe dirigée par Bertha Lutz). Il rallie plus généralement l’ensemble des dynamiques politiques, syndicales et associatives qui se retrouvent provisoirement dans la structure antifasciste Aliança Nacional Libertadora (ANL) fondée en 1935, qui sera à l’origine de sa chute politique et de son emprisonnement en 1936.

L’analyse de cette séquence politique, de 1931 à 1935, est l’objet d’une ample bibliographie. L’analyse de Michael Conniff, devenue classique, propose de voir en Pedro Ernesto le préfigurateur du style politique qui sera qualifié de populisme à propos de Vargas – et qui pourrait expliquer à la fois qu’il s’en inspire, et l’écarte du pouvoir à partir de 1936 – combinant propagande personnelle et distribution d’avantages pour consolider ses clientèles populaires, ainsi qu’une grande capacité d’articulation politique avec les pouvoirs locaux traditionnels 653. Plusieurs travaux ont depuis discuté certains aspects de cette analyse : notamment la teneur des échanges de faveurs de Pedro Ernesto avec ses clientèles, que ce soit les employés de la municipalité qui ont bénéficié des premières mesures travaillistes 654, les bénéficiaires de sa politique de santé 655 ou encore les habitants des favelas 656  ; ainsi que la place de la propagande ou au contraire les conditions politiques de son ancrage local 657. Dans ces différentes lectures comme d’ailleurs dans les débats plus généraux sur le populisme, la discussion porte sur l’analyse de la relation entre le leader et ses clientèles, les « masses », les « classes populaires » ou « urbaines », les « travailleurs », etc. qui selon la place que l’on donne au pouvoir de négociation de celles-ci, permet de qualifier le populisme comme un moment de conquête ou au contraire de régression sociale.

La personnalité de Pedro Ernesto, ses hésitations, ses intentions, ont été largement scrutées pour comprendre la nature de cette relation avec le « peuple » de Rio ou ses différentes composantes. Le fait que sa stratégie de communication politique, fondée sur l’image du « bondoso médico » (« médecin bienveillant ») largement déployée par le groupe de presse Jornal do Brasil dont il avait le soutien, ait laissé un grand nombre de sources, est sans doute un biais historiographique qui favorise cet angle.

En revanche, il est plus difficile de comprendre la perspective des populations urbaines sur les dynamiques progressistes qui se dessinent alors à Rio. La structuration de l’ANL, la stratégie de l’ancien tenente Luis Prestes et du Parti communiste qui tente de prendre le pouvoir en juillet 1935 et donne le prétexte d’une répression brutale des organisations de gauche, sont généralement retenus comme les évènements essentiels du rapport de force complexe d’où émerge la dictature de Vargas, mais rarement envisagées dans leur base sociale restée relativement faible.

Je suggère, toujours à partir de la presse quotidienne et de quelques archives des organisations et militants politiques, de partir des perspectives diverses des habitants de Madureira pour donner un autre éclairage, incarné, des forces sociales qui ont nourri cette confrontation : féminisme, mouvements éducatifs, syndicalisme, socialisme, associations laïques, antiracisme traversent en effet la banlieue de Madureira et démontrent à cette occasion la forte capacité d’organisation de ses habitants.

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