Partie II. Autour du carnaval. Socialisations à Madureira dans les années 1930

Ednia n’a jamais aimé le carnaval. Il s’agit pourtant d’une fierté pour la plupart des habitants de Madureira, et a fortiori pour ceux qui, comme Suelly, ont grandi en voyant l’école de samba Portela devenir une institution prestigieuse, dont les répétitions, les recrutements, les productions, la promotion des artistes phares, scandent la vie sociale du quartier, attirent des admirateurs, ainsi que des ressources économiques non négligeables. Mais Ednia se souvient de la préparation du carnaval comme un long cauchemar durant lequel elle devait se soumettre aux fantaisies de sa mère : fabrication des déguisements, répétitions, tout autant de corvées pour la petite fille qui la faisaient se sentir ridicule 336. Pourquoi d’ailleurs l’identification à une institution d’une telle importance irait-elle de soi ?

C’est au cours des années 1930 que le carnaval des écoles de samba, auquel le quartier de Madureira a largement contribué, change la tonalité du carnaval mais aussi de l’identité carioca. Madureira est le siège d’au moins deux grandes écoles de samba concourant régulièrement au défilé de Classe A ou 1 337, les écoles de Portela et d’Império Serrano, mais aussi d’une quantité d’autres sociétés récréatives, associations de carnaval, écoles de samba d’envergure plus locale 338. Cet « évènement samba » 339, que des historiens ont également qualifié de « mystère-samba » 340, consiste fondamentalement en l’incorporation de rythmiques, chorégraphies et références africaines dans le carnaval d’origine européenne qui s’était développé dans les villes. À l’instar de révolutions culturelles qui, dans nombre de métropoles américaines, procèdent de la formation d’une Black Atlantic culture (jazz, son, cumbia, biguine mais aussi cultures littéraires et poétiques, arts graphiques), la mise en lumière et l’appropriation populaire de composants culturels d’origine africaine, c’est-à-dire issus des milieux esclaves, n’a pas pour autant signifié un renversement de l’ordre social et en particulier des préjugés hérités de l’esclavage 341. Il reste que la culture de la samba, dont les écoles de samba furent les promotrices, a imprégné très rapidement les Cariocas et nourri plus généralement une représentation différente de la société brésilienne, dans laquelle, contrairement à la période précédente, les Afro-descendants ont leur place. C’est bien dans ce contexte que les notions de miscegenação ou mestiçagem (métissage) changent de signification politique : alors qu’elles étaient considérées comme un problème à résoudre 342, elles deviennent chez les dirigeants de l’Estado Novo l’expression de l’identité nationale – l’histoire d’un « peuple métis » inspirant l’expression de « démocratie raciale » 343.

De quelle manière ce retournement des représentations change-t-il la place des descendants de l’esclavage dans la société ? Il se joue en quelques années, à travers la promotion du carnaval de la samba à Rio, un processus qui peut s’apparenter à celui décrit par le sociologue Axel Honneth comme celui de la reconnaissance 344. Selon ce dernier, le sujet construit, à partir d’interactions sociales qui ont pour cadre l’espace urbain, sa perception de lui-même comme être social, dont les identités peuvent lui être assignées ou qu’il intériorise à partir de ses propres perceptions 345. L’image de soi ou de son groupe telle qu’elle se réalise dans l’espace urbain ou telle qu’elle est reflétée par différentes médiatisations dans la ville peut ainsi, pour les individus ou communautés minoritaires, constituer un enjeu de lutte.

Certes, comme nous le verrons, la promotion et la popularisation du défilé des écoles ainsi que de la culture musicale, chorégraphique, le registre poétique qui lui étaient associés, ont mis sur le devant de la scène, urbaine et médiatique, des groupes jusque-là minorisés et discriminés. Avant de pouvoir vérifier s’il s’opère ainsi un changement social à partir des faubourgs, il faut au moins examiner la manière dont les ressorts de cette discrimination, à savoir l’association entre une origine africaine, la condition esclave et la couleur de la peau, sont re-signifiés et réinvestis par les différents groupes sociaux. Pour comprendre l’évolution des différents sens donnés aux références à l’Afrique, à la couleur de la peau et à la mémoire de l’esclavage durant la décennie 1930, je chercherai à adopter trois perspectives différentes sur le carnaval de Madureira – en mobilisant lorsque c’est possible des points de comparaison avec Casa Verde.

Je reconstituerai la première d’entre elles à partir du tableau de Madureira dressé en 1937 par la revue Rio Ilustrado, dont les normes et les perceptions sont produites par les classes supérieures du centre-ville (chapitre 5), et dans lesquelles la couleur et l’Afrique, mais aussi les habitants noirs, sont méthodiquement couverts de silence. Je regarderai ensuite, à partir de la presse quotidienne et des différentes historiographies du carnaval de Madureira, comment s’est opérée la médiatisation des écoles de samba dans la ville et le sens que leurs leaders ainsi que les habitants de Madureira lui donnaient (chapitre 6). Enfin je creuserai à partir des récits des protagonistes du monde de la samba à Madureira (musiciens, membres des écoles, danseurs, responsables d’écoles), les ancrages plus larges de ces pratiques dans des institutions sociales diverses – syndicats, associations, cercles religieux – qui donnent elles aussi un sens, distinct des deux premiers, aux cultures d’origine africaine (chapitre 7).

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