Conclusion

Les faubourgs de Rio et São Paulo où s’est concentrée une population noire dans les années 1920–1930 ont-ils été des Harlems brésiliens ? On peut d’emblée avancer que, comme ailleurs aux Amériques, après les dernières abolitions de l’esclavage, de nouvelles générations de la diaspora africaine ont quitté le monde des plantations et se sont confrontées en ville à des formes de discrimination et d’exploitation, pour certaines nouvelles, pour d’autres en continuité avec le monde des plantations. Surtout, elles y ont profondément implanté des innovations culturelles dont l’influence est devenue nationale et mondiale.

Penser cette transition au Brésil dans le contexte plus large de la diaspora africaine atlantique et de la fermentation de nouvelles cultures urbaines nous permet de réfléchir plus généralement à la transition post-esclavagiste des sociétés atlantiques. Cette transition ressemble et diffère à la fois de celle des États-Unis ou de l’Europe, de la Caraïbe ou de l’Amérique latine. Du point de vue des premiers habitants de Madureira et de Casa Verde, qu’ils soient noirs, pardos, blancs, brésiliens, étrangers, européens, asiatiques, il s’est agi pour tous d’intégrer une société nouvelle, dans laquelle chacun a pris place. Les expériences sociales du subúrbio des années 1930 relèvent, du moins d’après cette enquête, d’une expérience non pas égalitaire – loin de là – mais démocratique, au sens où, dans le voisinage comme dans les relations avec le reste de la métropole, ce furent des expériences à la fois d’appartenance et d’autonomie, qui se traduisirent dans la mise en scène de leur participation à la société en tant que sujets. Ces expériences, alors même qu’elles perpétuaient des situations de domination ou de discrimination, constituaient un changement important par rapport aux conditions de participation négociées dans le contexte de la plantation esclavagiste et post-esclavagiste.

Un changement social

Au vu de ces expériences cumulées, on peut donc parler de changement social, en tout cas pour ces groupes migrants des années 1920–1940 et leurs enfants. Ce changement, on l’a vu, doit beaucoup à une configuration assez précise qui ne se reproduit pas à la génération suivante et qui pour cette raison est peut-être minimisée dans la mémoire actuelle des périphéries. Les sociétés des subúrbios de la génération de 1920 étaient des lieux de forte mixité sociale, avec une structure socio-spatiale assez similaire à celle des centres-villes, qui sont devenus le terrain ouvert d’une redéfinition de la société « nationale », à laquelle elles ont servi ensuite d’inspiration.

Cette « fenêtre de tir », rapidement refermée, fut à la fois démographique (les dynamiques migratoires de l’intérieur des deux régions vers les villes et leurs caractéristiques sociales, notamment la jeunesse, la masculinité et la sélection ; la fin de la migration internationale ; le début de la croissance urbaine naturelle), géographique (le début de la métropolisation avec le déploiement du transport urbain ; la rénovation du centre et l’expulsion de sa population ; l’élargissement de l’espace public au sens matériel comme symbolique), médiatique (le développement d’une presse écrite commerciale, urbaine, populaire et concurrentielle), et enfin politique (les hésitations du pouvoir après la chute de la première République ; la nécessité pour le gouvernement provisoire de s’appuyer sur l’électorat urbain et la population ouvrière).

Ces facteurs conjugués de manière exceptionnelle au début des années 1930 ont certainement donné leur ampleur et leurs débouchés aux aspirations que nous avons vues s’exprimer chez les habitants des subúrbios : accès à l’éducation, à la santé, liberté religieuse et de conscience, dans une articulation évidente avec les mouvements syndicaux revendiquant une protection sociale, économique et légale du travail. Ils ont été portés par des organisations socialistes, antiracistes ou féministes autochtones, dont certaines avaient une dimension transnationale.

On peut en outre souligner que la transformation des subúrbios doit beaucoup aux organisations issues de la résistance et de la solidarité dans le monde esclave rural, qui ont renouvelé les représentations de la société brésilienne en mettant en scène les cultures populaires afro-descendantes. Indéniablement, ce renversement des valeurs, perceptible à l’échelle américaine dans un mouvement que l’historien George Reid Andrews a nommé browning, qui succède au virulent whitening des deux premières décennies du xxe siècle 879, a émoussé la puissance du préjugé racial, sans l’effacer bien sûr, mais en déverrouillant les signifiants issus de la traite atlantique et leur recomposition entre eux : Afrique, noir, métissage, Rei Congo, Mãe preta, etc.

Les caractéristiques de cette séquence apparaissent d’autant plus marquantes lorsqu’on la compare avec celle qui la suit. Si la migration interne poursuit sa progression jusqu’au moins 1980 – mais cette fois en majorité depuis la région Nordeste – les conditions de la métropolisation changent rapidement après 1945 : la croissance urbaine comme l’industrialisation s’accélèrent et s’inscrivent dans un autre urbanisme avec le développement de la route et de l’automobile ; la presse se concentre et adhère à un projet de contrôle social alors que l’écrit perd de son importance face à la radio puis à la télévision ; enfin la vie politique se polarise de part et d’autre du spectre du communisme, faisant du « peuple » soit un suspect, soit un instrument. Pourtant, l’importance de cette séquence démocratique justifie que l’on continue aujourd’hui au Brésil de s’y référer comme l’« époque des droits ». L’usage de la presse écrite, les élections et la campagne électorale, la formalisation de droits du travail, le carnaval et l’investissement de l’espace public par les « sociétés » d’habitants, furent autant d’expériences qui ont pu forger le sentiment d’une participation à la société urbaine, et au-delà, brésilienne. Évidemment, ces épisodes ne soldent pas pour autant les héritages de l’esclavage, et ne concernent qu’une minorité au regard des inerties qui subsistent dans le reste du pays.

Transitions post-esclavagistes

Si l’on envisage maintenant la transition qui s’opère en ville au regard de la société esclavagiste, il y a d’abord des continuités avec le monde de la plantation, qui voyage en partie avec les migrants. Il s’agit d’une part des organisations sociales noires, qui en plus des pratiques musicales, religieuses, médicinales, importent des socialisations construites dans le monde de la plantation : leaderships, constructions familiales horizontales et verticales, parrainages et parentés fictives, etc., mais aussi les anciennes dominations avec leurs systèmes de protection, patronage et dépendance. Car les régions de départ sont encore bien proches, reliées par des circulations permanentes. On retrouve la présence des fazendeiros dans les filières d’emploi et de logement qui s’ouvrent en ville, dans les allers-retours des migrants avec la région d’origine, et dans la mesure où les planteurs eux aussi migrent en ville où ils convertissent leur capital, lotissent et urbanisent, emploient et recommandent. Dans une certaine mesure, le monde d’interconnaissances régies par la plantation s’est déplacé en ville, continuant parfois à exercer son influence et à reproduire des dominations jusqu’à nos jours.

Par ailleurs, c’est dans la mesure où la référence à la société d’origine s’efface qu’est susceptible d’agir un autre processus, celui de la racialisation, qui précisément renvoie des individus ou des groupes à des catégories ou des positions raciales dans un contexte d’anonymat, d’ignorance voire d’occultation de leurs liens avec la plantation et de leur proximité avec la condition esclave. La racialisation opère précisément en dehors de toute interconnaissance et souvent en dépit d’elle, imposant aux personnes un préjugé qui devient déterminant dans les trajectoires, dans les possibilités d’occupation de l’espace, dans l’accès aux ressources, dans l’exposition au risque (transports, accidents du travail, maladies professionnelles) et conduit au ghetto spatial et social qui a si bien caractérisé les grandes villes du nord-est des États-Unis. Dans la métropole, lorsqu’on est confronté à la catégorisation raciale, on y est soumis quelle que soit son « origine », son histoire particulière, ses connaissances, ses qualifications et ses relations intimes.

Pour mesurer si une telle racialisation a eu lieu dans les villes brésiliennes à l’époque de ces fortes migrations, la comparaison entre Casa Verde et Madureira est utile, car elle met en évidence le rôle crucial des groupes issus de la migration européenne dans ce processus.

À Casa Verde, les Européens ou les descendants d’Européens qui viennent s’installer sont très souvent eux aussi issus de la plantation, non pas comme travailleurs esclaves mais en tant que libres (colon, métayer, potentiel propriétaire), et souvent membres d’une famille dans laquelle le chef détient l’autorité morale et légale. Qu’ils aient travaillé dans les régions de café les plus récentes et donc sans avoir été au contact des travailleurs noirs récemment émancipés, ou encore qu’ils aient cohabité et été mis en concurrence avec ces derniers, les « blancs » qui migrent en ville arrivent avec une expérience de la condition noire. Cette expérience, qui peut conjuguer unions mixtes, rivalités, amitiés et inimitiés avec les populations afro-descendantes, fut un apprentissage des codes de la société brésilienne et de la nécessité de se tenir à distance de cette condition noire. Cela a sans aucun doute joué sur les formes de l’occupation de l’espace, comme on l’a vu à propos de la stigmatisation du quartier de Vila Espanhola ou du lotissement de la parcelle Peruche, conduisant à des processus d’éviction raciale qui rappellent les mécanismes de formation du ghetto noir à Chicago. Le fait que les populations noires de São Paulo soient aussi très majoritairement issues de la traite interne récente et forment donc un groupe social homogène, et que ce groupe soit resté minoritaire (rarement au-dessus de 10 % de la population), a pu accentuer les processus de ségrégation spatiale, la puissance du préjugé racial et son assimilation à une catégorie de couleur de peau. Le récit épique du migrant venu d’Europe, pionnier venu « faire l’Amérique », qui continue à servir de modèle dans ces quartiers populaires, est un récit qui a aussi pour vocation de se distinguer de la condition d’affranchi, assimilée à celle de « noir ».

On ne retrouve pas une telle catégorie de couleur de façon aussi stable ni aussi tranchée à Rio, et il serait très compliqué de démontrer sa matérialisation spatiale, si bien qu’on pourrait penser que la racialisation y est moindre. Or, plusieurs éléments montrent qu’au contraire, les groupes migrants européens ont également racialisé les rapports sociaux au sein du subúrbio.

Les habitants noirs déjà présents à la fin du xixe siècle – ne serait-ce que dans les petites plantations qui fonctionnaient encore à Madureira – ont vu arriver des Européens de migration récente qui se sont appropriés des espaces et des ressources. Contrairement à la situation rencontrée à São Paulo, la plupart de ces migrants blancs ne viennent pas, eux, des plantations brésiliennes mais directement d’Europe, et ils sont donc déjà installés à l’arrivée d’une deuxième vague de migration noire à la fin des années 1930. Lorsque s’accélère l’installation de familles noires à la fin des années 1930, que celles-ci viennent depuis le centre-ville, depuis les zones de plantation de l’intérieur de Rio ou bien depuis le Nordeste, les ressources spatiales sont déjà accaparées par les « premiers arrivés » – en l’occurrence des blancs. À ce moment, l’enjeu n’est donc pas tant pour ces derniers de se distinguer des noirs mais plutôt de légitimer leur occupation de l’espace et leur position dans la société brésilienne, ce qui se traduit dans un récit de conquête coloniale du type « je suis arrivé, il n’y avait rien, j’ai tout construit » que l’on entend parmi les migrants européens, et qui omet toute référence aux habitants noirs déjà présents.

Au-delà de la production de catégories raciales dans les interactions de voisinage de différents groupes migrants, il y avait par ailleurs une structure inégalitaire qui s’est reproduite à l’échelle de la ville. À l’image des familles de Suelly et Ednia, cette structure inégalitaire se matérialise dans les trajectoires socio-professionnelles et de logement. Globalement, les descendants des travailleurs noirs continuent de fournir le travail reproductif (ménage, entretien domestique, services urbains), habitent les zones les plus vulnérables (collines, pentes, marais), et de manière générale sont moins protégés par la légalité (ce qui est particulièrement visible dans les moments de crise économique, auxquels sont tout autant exposés les travailleurs blancs mais qui en comparaison peuvent davantage compter sur leurs titres de propriété, leurs éventuels diplômes ou recourir au droit). Au fond, les principes de la société esclavagiste étaient, en partie seulement, reconduits dans de nouvelles formes d’exploitation, et justifiaient la nécessité pour chacun de se placer à distance de tous les signes qui les renvoyaient à l’ordre esclavagiste.

Comment une société sort-elle de l’esclavage ?

La persistance de ces références, leur efficacité cinquante ans après l’abolition nous conduit à la question principale de ce livre : comment une société sort-elle de l’esclavage ? Si, pour comprendre l’histoire atlantique, on repart de la définition de l’esclavage comme un contrôle extrême de l’ancrage et de la mobilité, rappelons que ce moyen de contrôle passe par la capacité à désocialiser un individu, à lui nier ou concéder l’appartenance à la société (plutôt que celle d’assigner une place, inférieure, au sein de la société). De ce point de vue, on peut considérer que les migrants qui ont quitté la plantation une ou deux générations après l’abolition ont su, en usant de leur mobilité et de leur capacité d’ancrage, recréer les conditions d’une appartenance à la société, non seulement à la leur au sein de leur quartier, mais aussi à celle de la métropole. Pour autant, les structures de l’exploitation du travail, héritées du recours massif à l’esclavage au Brésil, ne sont pas fondamentalement modifiées dans l’économie urbaine au xxe siècle. Les mêmes ressorts d’exploitation ont pu être reproduits – contrôle de l’ancrage et de la mobilité – sur d’autres populations. Car si les habitants des subúrbios arrivés dans les années 1920, 1930 ou 1940 ont pu consolider des zones d’autonomie, de nouveaux migrants en situation de vulnérabilité sont constamment arrivés dans les deux métropoles depuis 1950, en particulier depuis les régions du Nordeste. Ces derniers ont en grande partie été contraints à des formes d’occupation de l’espace, dans les favelas ou les zones périphériques, soumises à la fragilité juridique, selon le principe même de la favela informelle mais permanente qui entretient cette situation de dépendance 880.

La perpétuation du capital et celle du travail continuent donc de reposer sur le contrôle par les élites des processus d’ancrage et de mobilité, assurant la dépendance de la main d’œuvre vis-à-vis des employeurs. Au-delà de la référence à la couleur, les ressorts de cette exploitation font écho aux anciennes relations issues de l’esclavage. Tel l’éternel compromis politique entretenant la favela ou la précarité du travail, les habitants des quartiers en déficit d’urbanisation ou de légalité sont, en écho à la condition esclave, présents dans la société mais absents, y participant de fait mais symboliquement exclus, vivant parmi la famille mais invisibles dans la généalogie, détenteurs de droits ou de titres qui deviennent caduques dans l’exercice de la justice. Le propre de cette fragilisation est qu’elle fait peser une menace sur l’appartenance à la société. Les registres de stigmatisation qui peuvent porter indifféremment sur le lieu supposé d’habitat (favelado), la couleur (negro), le soupçon de rupture sociale (vagabundo) ou encore d’autres, menacent insidieusement l’identité sociale, et suggèrent sa négation.

C’est sans doute une spécificité des sociétés post-esclavagistes : être exposé à cette exclusion de la vie civile, subir le rappel à l’ordre d’une vexation raciale ou une simple allusion qui relève de ce registre hérité de l’esclavage, sont autant de situations qui dans cadre d’une relation sociale, perpétuent une menace existentielle, puisque la négation de la valeur des vies sociales a pour conséquence une menace constante sur la vie elle-même. C’est, en puissance, une menace d’extermination. L’actualité récente au Brésil montre que cette menace est régulièrement confirmée par des actes meurtriers. Au-delà des catégories produites, de couleur ou autre, voilà qui nous engage à réfléchir sur la nature des interactions sociales et sur la structure des économies post-esclavagistes. À ce titre, les caractéristiques de la transition brésilienne rejoignent celles des autres sociétés atlantiques. Elles montrent ce que l’esclavage a fait de nous : des sociétés racistes.

Pour citer ce chapitre : Michel Aurélia, « Conclusion », dans Harlem au Brésil. Vivre après l’esclavage dans les faubourgs de Rio de Janeiro et São Paulo, 1920-1940, Université Paris Cité, 2026, p. 327-332.

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© Aurélia Michel, 2026