Avant-propos

Depuis quinze ans, mon travail d’historienne interroge les conséquences de l’esclavage dans les sociétés contemporaines : ce que l’esclavage fait à la société, y compris après, et parfois bien après sa disparition. On peut désigner ou non ces conséquences, et plus largement celles de la colonisation qui lui est associée, sous le terme de racisme, considérer que le discours et la domination de race coïncident avec elles, ou encore qu’ils les englobent, les précèdent, leur succèdent, leur survivent. Ces questions ont fait couler beaucoup d’encre et sont indéniablement intéressantes, autant pour les sciences sociales que pour le débat public. Pour autant, et même si j’ai été amenée à contribuer à ce débat, mon travail reste limité à comprendre ce que fut le système colonial esclavagiste atlantique, ce qui en a persisté, ce qui a disparu, ce qui a été transformé, ce qui agit encore. Dans ce domaine comme dans tous les autres, la tâche de l’histoire est de faire le tri : recomposer ce qui n’est plus, restituer ce qui est intact, retrouver ce qui est agissant, montrer ce qui s’est effacé. Ce tri met en œuvre le double effort de la discipline historique : reconnaître l’actualité du passé et reconstituer ce qui a au contraire disparu de nos imaginaires, ce qui est devenu inimaginable.

Ce double effort est encore accru si on opère un déplacement non seulement chronologique mais aussi géographique, en quittant sa propre société pour une autre, pour essayer d’y reconnaître ce qui est pareil, ce qui est nous, et ce qui est différent, étranger. Ce qui aurait pu être semblable, ce qui a été résolument autre. C’est en essayant de répondre à ces questions que nous éclairons le présent.

Toute ma réflexion et mes engagements sur le racisme depuis quinze ans trouvent leur source dans l’enquête historique sur le Brésil dont je présente les résultats dans ce livre. Comme toute enquête, elle ne formule pas de conclusions brutales mais s’est nourrie de prudence, de détails, de l’attention flottante nécessaire pour plonger dans un monde lointain et disparu et pourtant en partie familier, celui des années 1920 et 1930 à Rio et São Paulo. Dans ces deux grandes villes brésiliennes, déjà des métropoles, on peut faire l’hypothèse que s’est déroulée une « seconde abolition » de l’esclavage, après que la loi d’émancipation du 13 mai 1888 a mis fin à cette institution dans le pays. Ce terme de « seconde abolition », qui fut utilisé à l’époque par des militants des mouvements noirs revendiquant son avènement, exprime l’idée fondamentale que l’abolition formelle n’est qu’une des dimensions de la sortie du système esclavagiste, et que les transformations sociales qui se sont accélérées dans l’entre-deux-guerres au Brésil ont été de nature à changer profondément les rapports sociaux marqués par l’esclavage. Cela n’implique pas que la société brésilienne en ait été ainsi débarrassée – le terme de « deuxième abolition », qui en appellerait d’autres à venir, serait d’ailleurs plus correct – mais il s’agit de postuler que la période des années 1930 a été décisive dans les transformations des relations esclavagistes.

C’est avec cette hypothèse que je suis allée interroger ce que sont et ne sont pas des relations esclavagistes, ce qui de l’histoire du Brésil est celle de la société atlantique et donc aussi la nôtre, en quoi cette histoire est et n’est pas celle de l’empire français ou britannique. Je me suis demandé ce que voulait dire le mot « negro », le mot « preto », « noir » en portugais, ce que voulait dire voir ou ne pas voir les couleurs au Brésil en 1930 pour mieux réfléchir à ce que nous en disons en 2020, au Brésil mais aussi en France et partout où ces termes renvoient à une histoire esclavagiste.

Plus précisément, j’ai cherché au Brésil ce que pouvait signifier une transition post-esclavagiste, en premier lieu pour les populations affranchies en 1888 et leurs descendances. Quelle place avaient-elles prise dans la société une, deux ou trois générations après l’abolition ? Quelles formes de contraintes subissaient-elles en rapport avec les représentations de l’esclavage, continuaient-elles à y être assujetties ? Quelles en étaient les conséquences sur leur parcours socio-économique ? En particulier, quelles avaient été les options pour ceux et celles qui avaient quitté le monde des plantations pour s’installer en ville ? Considéraient-ils être affranchis des oppressions de leurs anciens maîtres, de leurs nouveaux patrons ? Sous quelle forme ces dominations se maintenaient-elles dans l’univers urbain ? Autrement dit, qui, comment, quand, à quelles conditions pouvait-on quitter l’esclavage au Brésil ?

J’ai commencé à vouloir répondre à ces questions en m’appuyant sur des données socio-économiques – recensements, enquêtes, études réalisées durant cette période. Assez vite j’ai été confrontée à des difficultés méthodologiques, tant par le manque de données que par la confusion sur les données existantes, leurs catégories, leur discontinuité, leur fragilité, leur anachronisme, leur racisme. Renonçant à saisir les dynamiques sociales à l’échelle des métropoles, je me suis résolue à faire une recherche de terrain à la mesure de mes moyens d’investigation. En 2016, je lançai deux enquêtes, l’une à São Paulo et l’autre à Rio, pour essayer de reconstituer la trajectoire des affranchis et de leurs enfants migrants vers les métropoles industrielles à partir de 1920.

São Paulo comme Rio sont aujourd’hui des villes géantes. Pour retrouver ces générations de migrants dans un terrain forcément limité, je cherchai dans chaque ville des quartiers dont on pouvait tabler qu’ils avaient accueilli de nombreux afro-descendants puisqu’ils étaient encore aujourd’hui identifiés comme des quartiers « noirs » traditionnels, c’est-à-dire avec une histoire de la migration afro-descendante. À Rio je fus orientée vers le quartier de Madureira, un des hubs de la périphérie Nord, où se déroule le plus grand marché de plantes et d’objets rituels afro-brésiliens, mais aussi le plus grand marché tout court de la périphérie nord, accueillant des milliers de visiteurs chaque samedi, siège de deux écoles de samba historiques habituées du podium du carnaval de Rio, ainsi que du centre communautaire culturel Serrinha dédié à la pratique et la mémoire du jongo à Rio, entre autres signes d’une occupation ancienne et pérenne des populations noires de la région. C’était aussi une ville dans la ville avec plus de 150 000 habitants, foisonnante, dont la population est en mouvement perpétuel, à l’image de la société brésilienne tout entière si bien qu’elle a inspiré la cité fictive de Divino, lieu où se déroule la telenovela la plus regardée de l’histoire du pays, Avenida Brasil.

Avec le tableau qu’on m’en avait fait, j’étais assez étonnée lors de mes premières visites de n’y croiser que très peu de personnes noires, en tout cas selon l’idée que je m’en faisais comme francilienne en 2015. Il fallait creuser. Après plusieurs semaines passées dans le quartier dans différents logements, j’ai commencé, à partir de 2017, à reconstituer, sur la base de l’histoire livrée par des habitants, des archives locales, et à force d’arpentage et de bavardage, les dynamiques du peuplement du quartier entre 1920 et 1940, les histoires des pionniers, leurs heurs et malheurs, leurs disputes et leurs espoirs, leurs batailles ; et à pouvoir, ainsi renseignée, aborder d’autres sources, principalement la presse quotidienne de l’époque, des cartes, plans et rapports de la municipalité ou encore les archives produites par les écoles de samba, pour pouvoir reconstituer précisément la formation du quartier, les relations de ses habitants entre eux, leur occupation de l’espace urbain, entre autres. C’est grâce à cette démarche que j’ai pu recomposer – ce qui fait l’objet des deuxième, troisième et quatrième parties de ce livre – la société de Madureira en 1930 et son incroyable dynamisme politique et culturel, que l’historienne Hebe Mattos a qualifié de « Harlem brésilien ». Très certainement, ce parallèle glorieux et tragique est utile pour comprendre la vitalité de la société carioca au moment de la prise de pouvoir de Getúlio Vargas en 1930 et sa connexion avec l’espace noir-atlantique. Comme aux États-Unis deux ou trois générations après l’abolition de l’esclavage, des filières migratoires depuis les régions de plantations avaient peuplé de nouveaux quartiers en périphérie de centres urbains industriels en pleine croissance. Comme à New York ou à Chicago, cette concentration de populations noires avait donné lieu à la fois à des oppressions raciales d’une violence nouvelle, et à des foyers de création culturelle et de conscientisation politique dont la fécondité se traduit dans le nom de « Harlem Renaissance », avec un rayonnement simultané et connecté dans toutes les grandes villes de l’ancien système esclavagiste atlantique. Dans la mesure où il a été à la base de la quasi-totalité des musiques contemporaines en Occident, et où il a donné lieu à une profusion de figures intellectuelles, littéraires et artistiques dont nous commençons seulement à prendre la mesure, on peut dire que ce phénomène migratoire et urbain de l’entre-deux-guerres fut à l’origine d’une révolution culturelle majeure, tout comme il a été un moment crucial de la racialisation des rapports sociaux.

Si elle est devenue la matière principale de cet ouvrage, la description de Madureira comme partie prenante de cette révolution culturelle s’insère toujours dans ma question de départ, qui est celle de la transition post-esclavagiste au Brésil, et pour laquelle il me fallait au moins un contrepoint de comparaison, à savoir l’enquête que j’ai menée en parallèle dans le quartier de Casa Verde, au nord de São Paulo, et que j’ai utilisée tout au long des chapitres qui suivent, en particulier dans la première et la cinquième partie qui encadrent ma réflexion.

Là aussi, on m’avait parlé d’un quartier noir historique, et je vérifiai qu’il s’était en effet développé à la même époque, entre 1920 et 1940, avec des rythmes et une composition sociale comparables à ceux de Madureira. Pour autant, les trajectoires de ces deux quartiers diffèrent ensuite grandement. Contrairement à Madureira, Casa Verde reste aujourd’hui une petite enclave tranquille, désormais presque au centre de la métropole de São Paulo alors qu’il était en 1930 son front d’urbanisation. Construit sur un terrain marécageux, il a de surcroît été limité dans sa construction par la présence voisine d’un aéroport militaire, si bien que le quartier a gardé sa physionomie d’époque, constituée par de petits lotissements de pavillons construits des années 1920 à 1940. Si ce n’est quelques tours ou immeubles modernes et les écoles publiques qui sont plus récentes, on pourrait facilement y tourner un film historique. Bien que proche du centre, il reste mal desservi et stigmatisé pour accueillir des catégories populaires, noires et migrantes (Japonais d’Okinawa, Nordestins, et plus récemment Boliviens), à l’écart des spéculations immobilières.

Pourtant, en découvrant Casa Verde, encore plus qu’à Madureira, j’avais du mal à croire qu’il s’agisse d’un « quartier noir ». Je rencontrais et discutais surtout avec des descendants d’Italiens, de Polonais, de Juifs d’Europe centrale, de personnes venues de tout le Brésil ou de toute l’Amérique, mais je n’avais pratiquement pas croisé de personnes noires et encore moins qui s’identifiaient comme telles – ce n’était d’ailleurs jamais présent dans mes questions ou mes interactions, suivant un choix méthodologique de départ de ne pas supposer une appartenance à une catégorie « noir », « afro-descendant » ou « descendant d’affranchis », à moins que ces termes soient avancés par mes interlocuteurs et interlocutrices.

Je commençais à me demander si Casa Verde était un bon choix quand, à court d’idées, je suis allée solliciter la municipalité d’arrondissement (subprefeitura). Deux personnes, noires cette fois, m’ont reçue à l’accueil du bâtiment mais pour me diriger immédiatement de service en service en remontant toute la hiérarchie administrative. Plus on montait dans les étages et plus les visages étaient blancs, dans une organisation socio-raciale à laquelle j’étais déjà habituée au Brésil et qui est en l’occurrence la même qu’en France.

Je patiente dans une petite tour – dernier étage surplombant le bâtiment qui est le cabinet du maire. Surprise, le directeur de cabinet qui me reçoit deux heures plus tard est noir, et qui plus est, un enfant du quartier, dont la famille est arrivée dans les années 1930 avec d’autres. Je lui fais part de mon enquête et de mon embarras à trouver des représentants de cette migration afro-descendante dont j’ai pourtant connaissance par d’autres sources. C’est lui le premier qui m’éclaire sur l’évolution du quartier, en dessinant à mon attention un schéma très clair qui reprend en coupe le relief accidenté du nord de São Paulo et les phases du peuplement de Casa Verde. Il m’explique comment les premiers habitants noirs installés sur les berges ont été obligés de se réfugier dans les hauteurs à l’arrivée des migrants européens et comment peu à peu, les familles noires sont parties, dans les années 1950, s’installer sur le relief suivant, en arrière du quartier, dans une histoire classique d’éviction sociale et raciale. Il me met en contact avec une des personnalités reconnues de ce qu’il appelle « la communauté » installée maintenant dans le quartier d’Imirim, au nord de Casa Verde, chez qui il me dépose en taxi, et que je n’ai plus quittée pendant des semaines.

C’est chez Sônia, grâce à elle et avec elle, que j’ai pu commencer mon enquête sur São Paulo. C’est elle qui m’a raconté les histoires du quartier, qui m’a présentée à ses amis, voisins et voisines, qui a peu à peu compris mieux que moi l’objectif de mon enquête et en a redéfini les contours. Sa cuisine a été un QG où nous avons discuté chacun de mes entretiens, hypothèses, et où j’ai vu aussi défiler un grand nombre de personnes avec qui les bavardages ou les questions plus directes m’ont permis d’avancer. Au bout de deux semaines et d’une dizaine d’entretiens, je faisais part à Sônia de ce qui me semblait être un biais dans le choix des personnes interrogées, qui étaient souvent des leaders et personnalités historiques du quartier, dont le discours était en fait déjà construit pour un autre récit, celui de la « mémoire du quartier et des luttes ». Sônia eut alors l’idée de questionner Luiza, une voisine assez âgée qui vivait seule dans une chambre si démunie qu’elle ne voulait pas nous recevoir. Nous organisons l’entretien dans le salon de Sônia et je découvre une femme fluette, maigre et petite, à la voix presque enfantine mais qui s’installe avec aplomb, me demande si je suis prête, et entame un récit posé, fermement articulé et ininterrompu d’une heure et trente minutes sans la moindre hésitation ni aucun silence.

Il m’est impossible de restituer la force et la clarté de son récit, que personne n’attendait, qui a surgi net, haletant, ciselé, dramatique, comme s’il attendait depuis des années d’être déposé. Sônia et moi en sommes restées abasourdies.

Luiza nous a raconté sa vie entière, façonnée par cet évènement initial que fut son passage furtif à l’école primaire lorsqu’elle avait 8 ans. Née en 1930 dans une famille travaillant dans une plantation de la région de São Paulo, Luiza voulait devenir infirmière. Le jour où elle s’en confia à sa mère, elle reçut une paire de claques. Pourtant sa mère avait réussi à lui faire assister à la première classe de l’école primaire en échange d’heures de ménage pour la directrice, pour le plus grand bonheur de la petite fille qui rêvait depuis longtemps de rejoindre le défilé de filles en uniforme qu’elle observait chaque matin depuis un arbre.

Un jour, quelques mois plus tard, très fière de pouvoir participer ainsi à la conversation des adultes chez elle, Luiza donne une information sur sa tante qui a migré à São Paulo, dont elle a lu le courrier laissé en évidence sur une table. Sans comprendre, elle reçoit alors une pluie de coups et d’insultes. Sa mère est hors d’elle. Comment continue-t-elle à aller à l’école alors qu’elle sait déjà lire ? Ce temps de travail, le sien et celui que sa mère a donné à l’école, aurait donc depuis longtemps pu profiter à la plantation… En attendant, elle a privé la famille de ces revenus, pour rien. La scolarité de Luiza s’arrête, et sa vie active débute.

La violence de la scène est intacte pour Luiza, quatre-vingts ans après les faits. C’est cette même violence qui la cloue au lit dans des épisodes dépressifs qui scandent les étapes de sa vie d’adulte, et où elle revit la punition et l’entrave de sa mère : lorsque, travaillant comme domestique à São Paulo chez une famille cossue, sa patronne découvre qu’elle prend des cours du soir pour préparer l’école d’infirmière, et qu’elle l’empêche par la force de se présenter le jour de l’examen ; lorsque, employée comme aide-soignante dans un hôpital, un médecin la renvoie parce qu’elle donne trop de conseils à ses malades, ou encore lorsque, ayant passé des années à vendre de la layette dans les rues de São Paulo, elle décide d’acheter un petit logement, mais qu’après la crise monétaire la banque lui reprend son bien faute de paiements en règle ; lorsque, devenue vendeuse de biscuits qu’elle fabrique chez elle, le directeur du marché lui retire subitement son emplacement pour l’attribuer à un meilleur client, lorsque, lorsque, lorsque… Pour Luiza, c’est toujours la même scène qui revient, déclenche toujours les mêmes colères, les mêmes abattements, dont elle se relève chaque fois avec de nouveaux projets, de nouvelles énergies, en vain.

Si on peut dire que sa mère lui avait signifié les limites de leur condition, Luiza les a retrouvées de manière directe et incarnée chez ses employeurs, chez les banquiers, les entrepreneurs, et dans toute la société. Il n’y pas dans son récit une seule fois le mot « noire », ou « racisme » et encore moins « esclavage ». Il n’y que le récit d’une petite fille qui veut devenir infirmière et que l’on empêche d’aller à l’école. De ce « on », elle offre une description clinique qui va de l’intériorisation par les parents et l’entourage, aux préjugés de l’employé de banque, à l’impunité du vendeur qui profite du quasi-illettrisme d’une femme seule, de toute une société qui broie un à un les projets de Luiza. « Imagine tout ce que le Brésil a perdu en empêchant des femmes comme celles-là » dit Sônia depuis sa cuisine.

Ce qui a été perdu, oublié, ce qui aura disparu, ce qui aurait pu, c’est aussi la matière de l’histoire de l’esclavage. Comment le décrire, avec quel vocabulaire, quel concept ? Comment en faire l’histoire ?

À la fin de mon séjour en 2018, j’ai un dernier rendez-vous avec Sônia où elle a prévu de me montrer quelque chose. Il s’agit de ses archives personnelles, l’histoire de sa famille arrivée elle aussi au début des années 1930 depuis la plantation. Tout l’après-midi, nous passons en revue ces précieux documents : photos de baptême, de mariage, diplômes, reçus manuscrits de la première livraison de briques pour la maison, factures d’électricité qui en prouvaient la possession, livrets de travail délivrés par les lois travaillistes de Vargas en 1939, tout a été commenté, remémoré, et forme maintenant sur la table une grande fresque, dont je mesure la rareté et la valeur. Sônia s’attarde sur une photo de son grand-père, Sebastião, arrivé dans le quartier dans les années 1920. La photo le montre dans son village natal, à cheval. Elle se souvient qu’il leur racontait des choses de sa vie à la plantation. Il leur parlait des … – un mot que je ne reconnais pas en portugais. Je lui fais répéter, mais je ne comprends pas, rien à faire… Sônia s’agace, répète de plus en plus fort le mot et voyant mon visage rester idiot, sort brusquement de la pièce. Elle revient et jette au milieu de la table un lourd objet qui fait valser d’un coup lettres, photos, diplômes, factures et tous les papiers que nous avions patiemment disposés. « Les chaînes !!! 1  ». Elle était allée chercher les chaînes qui ferment le portail de sa maison pour m’expliquer le mot… les chaînes donc, qui trônent maintenant au milieu des images dispersées.

Nous nous taisons toutes les deux, tremblantes. Il faut un temps avant que la conversation reprenne et je suis gênée de l’avoir visiblement bousculée. Nous rangeons les papiers et nous nous disons au revoir.

Que faire de cette scène ? Elle m’a si profondément marquée que j’en ai fait le point névralgique de mon enquête – le son du métal sur la table m’a guidée en écrivant, en retravaillant les données – et pourtant je ne peux pas m’en servir telle quelle. Qu’est-ce qui est raconté là ? Ou plutôt qui ne l’est pas ? Car ce mot de « chaîne » fut le premier et presque le seul que j’entendis prononcer sur l’expérience réelle de l’esclavage. Il aura fallu des semaines, la confiance et l’intelligence de Sônia pour installer la possibilité même de ce souvenir et lui donner un nom, une image. Or, c’est précisément cela que j’étais venue chercher.

Sônia avait entendu son grand-père parler des « chaînes » et dire qu’il les avait « vues ». Il était sans doute né juste après l’abolition, dans les années 1890. Peut-être ses parents ou des proches lui ont-ils parlé de ces chaînes, peut-être les avaient-ils portées. Ce qu’il disait, c’est que les chaînes étaient encore là dans les ateliers, dans les étables, dans les senzalas des plantations où il a grandi et travaillé, et peut-être y sont-elles restées longtemps après 1900, sciemment, pour être vues. En arrivant à Casa Verde, Sebastião a emmené le souvenir de ces chaînes en ville. Il l’a transmis à ses petits-enfants et l’a installé ainsi dans le quartier. Le sentiment de Sônia enfant à l’évocation de ces « chaînes » que son grand-père a vues lui est personnel mais participe aussi d’une réalité commune, une réalité que malgré toutes les analogies et l’empathie dont je suis capable, je ne pourrai jamais partager : c’est aussi le sens de ce silence entre nous à la fin de la scène. J’avais enfin compris le mot, la traduction, mais je resterai toujours extérieure à la signification qu’il a pour Sônia, pour ses frères et sœurs, ses cousins et voisines. Ce mot nous sépare, il désigne l’écart irréductible entre nos expériences différentes de l’esclavage.

Huit ans plus tard, ce fracas métallique m’obsède encore, l’image qu’il a fait naître, la distance qu’il a mise entre nous, la gêne, la violence ainsi dénudée, exposée, sans médiation, qui fait trembler les vies, qui brise les récits. Tout ce que ce bruit provoque, disloque, convoque, condamne, c’est la tâche laborieuse des sciences sociales que de le déplier, et c’est ce travail laborieux que je présente dans ce livre. Ce qui nous appartient et ce qui nous est étranger, ce qui est perdu et transformé, ce qui est oublié et ce qui reste incompris, ce que l’esclavage a fait de nous.

Pointe-à-Pître, décembre 2025

 

Pour Sônia.