Chapitre 13. Faire sa vie à Casa Verde (1930–…)

La configuration est différente à São Paulo où deux facteurs conduisent à renforcer les identités raciales 809. D’une part, le fait que les migrants qui viennent s’installer à Casa Verde, qu’ils soient afro-brésiliens ou issus de la migration récente européenne (principalement italienne), proviennent les uns comme les autres des régions de plantations du café, où ils ont souvent déjà un vécu commun, dont résulte à la fois métissage et conflits raciaux 810. D’autre part, la rivalité qui a pu naitre dans les zones de plantation entre les groupes italiens et noirs se renforce en ville du fait même de la production urbaine qui, comme on l’a vu, conduit plus facilement à une segmentation sociale (partie 1). Malgré ces nuances, tant les quartiers de Peruche, Casa Verde alta que Vila Espanhola, réputés « noirs » dans l’esprit des habitants de Casa Verde, restent des quartiers de forte mixité raciale et culturelle. Les identités raciales sont en effet plus explicites dans les entretiens, et renvoient à des mémoires distinctes de l’épopée migratoire.

Mémoires italiennes

Fernando est venu de Lombardie au début du XXe siècle, pour aller travailler à Pedreira (district de Campinas) comme constructeur. À la fin du chantier, il part avec sa famille pour São Paulo, où il trouve sans problème du travail dans la ville en pleine croissance. Selon son arrière-petit-fils, on disait de lui qu’il avait construit la moitié du Bom Retiro ce qui lui valait son surnom, « le juif » 811. À São Paulo, Fernando s’est marié avec une jeune fille de famille napolitaine, arrivée au début du siècle pour investir dans la pharmacie. En 1924, leur fils épouse une Brésilienne dont le père était Allemand et ils s’installent tous les deux à Casa Verde, en achetant une grande parcelle sur laquelle il construit son cabinet de dentiste – il s’est formé à la faculté de médecine de l’université de São Paulo ouverte en 1935.

La plupart des Italiens étaient au contraire arrivés sans capital. Beaucoup parmi les colons qui ont voulu ou dû quitter la plantation, se sont ensuite retrouvés dans les quartiers industriels de São Paulo, dont celui du Bom Retiro, juste de l’autre côté du Tietê. Orlando y est né en 1923 812. Ses parents étaient alors jeunes, sa mère avait 13 ans, lorsque sa famille l’avait fait venir d’Italie pour qu’elle se marie avec son père, âgé de 14 ans. Ils vivaient à Vila Esperança, à l’est de la ville (zona leste). Elle travaillait comme couturière, comme toutes les filles de la famille, dans le Bom Retiro et à Barra Funda. Au tout début des années 1930, la famille emménage à Casa Verde, près de la place du Centenário, au terminus de la ligne de tramway ouverte en 1922. Orlando se souvient avoir entendu le bombardement du champ de mars juste en bas, lorsque l’armée de Vargas combattait les Constitutionnalistes en 1932. Son propre père a ensuite passé sept mois en prison, en 1937, parce qu’il était communiste. À Casa Verde, Orlando épouse sa voisine, une italienne dont la famille est venue des Abruzzes en 1901 pour travailler dans l’intérieur, à São Manoel. Ils sont employés saisonniers lors des récoltes du café, mais passent le reste de l’année en ville, au Bom Retiro. Entre 1905 et 1920, le père vend des pots de chambre en métal à travers l’Amérique du Sud (Santos, Belém, Buenos aires) puis, après avoir amassé un capital, s’installe à Casa Verde avec ses cinq enfants. Vers 1950, ils saisissent l’opportunité d’acquérir un grand lot à Peruche où ils font construire quatre maisons (figure 61).

Figure 61. La famille de la mère d’Orlandinho à Peruche en 1954. Source : archives personnelles d’Orlandinho

Giuseppe est venu de Calabre dans les années 1920 pour travailler à Santos avant de migrer vers l’intérieur 813. Il y a rencontré sa femme, née sur place, fille d’Italiens de Florence, et le couple s’installe à São Paulo en 1927. Ils achètent une maison à Casa Verde, de trois pièces (chambre, salon, cuisine et patio), où naissent leurs sept enfants. Le cinquième, Adelmo, est né en 1938. Giuseppe devient inspecteur de police et le reste jusqu’à sa retraite. En 1945, sa femme meurt d’un cancer. Adelmo est alors âgé de sept ans et son plus jeune frère de neuf mois. Adelmo a été à l’école primaire Benedito Tolosa, dans la rue Jaguaratê, puis au collège Bernadinho Vilcampos, rue Jaboatão. Il a commencé à travailler à 14 ans, en 1952 comme commis au marché Paulo Souza, puis dans une compagnie d’aviation. En 1964 il installe un débit de boissons place Lions, qu’il tient toujours.

Maria est un peu plus jeune, née en 1948 814. Sa mère était arrivée avec sa famille dans le « dernier navire » italien parti à la fin de la première guerre, et installée directement dans l’intérieur, à Jaguary, sur la ligne Mogiana, avec plusieurs familles de leur village d’origine. Elle y a rencontré le futur père de Maria, né au Brésil, fils d’Italiens. Il avait une petite ferme, mais est tombé malade et a dû arrêter de travailler, et tout vendre pour s’installer avec sa famille à São Paulo. Ils y sont arrivés en 1948, directement à Casa Verde où le père avait des relations. Ils vivent dans une maison louée Vila Baruel, car ils n’ont même pas de quoi acheter une maison. La mère travaille à domicile comme couturière. Invalide, le père vend des bonbons dans la rue. Après une troisième attaque cardiaque, en 1959, il perd son autonomie et se suicide. Maria, âgée de onze ans, doit alors quitter l’école pour travailler. Elle prend chaque jour le tramway pour rejoindre les ateliers de confection du Bom Retiro.

Malgré des origines et des destins sociaux différents, les souvenirs d’enfance de Maria, Adelmo ou Orlando se ressemblent. Ils évoquent en particulier leur passage à l’école primaire Benedito Tolosa. Adelmo raconte que dans le quartier, il n’y avait pas l’eau courante mais l’eau du puits. Les crues étaient fréquentes et l’eau arrivait jusque devant sa maison, c’est comme ça qu’il aurait appris à nager. Dans la rue il y avait « de tout : Espagnols, Portugais, des Italiens bien sûr, … des Noirs aussi » 815. Tous évoquent le carnaval, les équipes de foot de várzea (Baruel, Centenário, Democráticos), les trois cinémas (Casa Verde, São José, Santa Isabel), et la salle de bal (salão de baile). De part et d’autre du fleuve, il y avait les « clubs de sociabilité », du foot, des piscines, du bowling. Les régates entre celui du quartier voisin Limão et celui de Casa Verde, le club plus chic du Jardim São Bento, et en face celui du Tietê et de Bandeiras 816. Aujourd’hui, la Société des Amis de Casa Verde collecte les photos et les souvenirs de la Vila Tietê ou Baruel, en essayant de ne pas y associer le lotissement Peruche 817, stigmatisé pour son importante population noire.

De la plantation à Casa Verde

Pourtant, la concentration de population noire à Peruche ne saute pas aux yeux d’un visiteur en 2018. Certes, les habitants noirs sont visiblement plus nombreux que dans le Casa Verde media mais il faut se rendre à Imirim pour comprendre les logiques d’éviction qui ont peu à peu repoussé les familles noires au-delà du centre de Casa Verde. La trajectoire de ces familles qui commence dans les plantations de café au milieu des années 1920 comprend ainsi plusieurs étapes en ville et dans le subúrbio de Casa Verde lui-même.

Ainsi, à Jaú, qui est depuis 1870 un des premiers centres exportateurs de café, situé en amont du fleuve Tietê, les plantations de café, d’oranges, l’élevage de bétail, continuent d’employer les familles émancipées mais maintenues dans une situation de dépendance économique et sociale. La possibilité de scolariser les enfants dans ce contexte est très limitée, bien que la plupart des parents considèrent que l’école est la seule manière de s’extraire de leur condition. Les parents d’Amantino, né à Jaú vers 1912, ont consenti des sacrifices pour scolariser certains de leurs fils car, disait-il, « sans lire, on ne peut rien » 818.

Depuis Araraquara, dans une autre région traditionnelle de café, Lucinda est la seule de sa fratrie qui ait appris à lire et écrire 819. C’est aussi elle qui est envoyée à São Paulo vers 1930 comme domestique, chez une relation des fazendeiros où elle est embauchée avec toute sa famille. Sa sœur et son mari, analphabètes, se font lire par leur parrain les lettres qu’elle leur envoie régulièrement depuis São Paulo. Leur plus jeune fille, Luiza, a pu fréquenter l’école quelques mois : en échange de son accueil en première année de primaire, sa mère est venue travailler comme domestique dans l’école. En quelques mois, Luiza sait déchiffrer les lettres de sa tante Lucinda, qu’elle consulte en cachette. Elle adore l’école et souhaite devenir infirmière. Mais un jour, sans y faire attention, elle rapporte une nouvelle que seules les lettres pouvaient donner. Ses parents s’aperçoivent alors qu’elle sait lire, et la battent pour le leur avoir caché et ainsi perdu un temps précieux pour toute la famille. Le lendemain, la mère et la fille retournent à la plantation 820, et ainsi s’achève l’éducation primaire de Luiza.

Pendant ce temps, la filière migratoire vers São Paulo est amorcée, quand bien même il n’est pas nécessaire de savoir lire pour occuper les emplois qui attendent les migrants « nationaux » : domestiques, couturières pour les femmes ; cheminots, porteurs, vendeurs de rue pour les hommes. À Jaú, c’est Amantino qui en 1930, à l’âge de 18 ans, part tenter sa chance à la capitale. Il loue là-bas un logement dans un cortiço du centre-ville, et travaille comme vendeur de journaux 821. Peu à peu sa famille et d’autres le rejoignent, comme celle de Djanira, la future épouse d’Amantino, dont la mère est embauchée en 1932 comme domestique chez une famille de l’avenue São João, des Italiens qui ont fait fortune dans le prêt-à-porter. Le père de Djanira vend quant à lui des babioles sur la ligne de train de la compagnie de chemin de fer Sorocabana 822.

Peu de temps après leur arrivée, les familles cherchent à s’installer plus durablement et à quitter les cortiços du centre. Le quartier de Casa Verde se présente dès les années 1920 comme une destination possible. Au-delà du lotissement de Vila Tietê, des propriétés agricoles maintiennent leur activité avec l’aide de quelques familles de descendants d’esclavisés qui vivent encore dans les senzalas, comme sur la ferme du Bicudo, où naît Eurides en 1930. Plus loin, sur les berges marécageuses de la rivière Imirim, affluent du Tietê, des familles portugaises et japonaises ont installé des cultures maraichères. La famille chez qui travaille Lucinda – des commerçants libanais – possède plusieurs fermes dans la région. À son arrivée d’Araraquara, Lucinda y loue une chambre, près de Sant’Anna, pas loin de la famille de Sebastião et Etelvina qui occupe une parcelle de la Vila Ester, un lotissement bon marché plus récent 823 (figure 62). Leur fille Almerinda, née en 1923 a ainsi la possibilité de fréquenter l’école publique à 2,5 km de chez elle durant deux années complètes, ce qui constitue une exception pour les enfants du quartier 824. Ces vilas ou lotissements destinés aux classes populaires se sont rapidement développés autour de la Vila Tietê : la Vila Baruel est construite en 1930, où s’installe la nouvelle paroisse de Nossa Senhora das Dores ; la Vila Espanhola, sur les hauteurs, où la concentration de familles noires lui vaut le surnom d’Abyssinia ; et surtout Parque Peruche en 1935 qui scinde les territoires.

Figure 62. Casa Verde et Imirim, 1951. Source : São Paulo, Projeção hiperboloid com rêde kilométrica em 1951. Secretaria de Estado de Economia e Planejamento. Instituto Geográfico e Cartográfico - IGC. Acervo – Tombo: 1171 e 1152. CC0

Tandis que les cortiços du centre sont la cible des politiques urbaines d’aménagement, Amantino saisit l’opportunité du lotissement Peruche et acquiert un lot, suivi par son frère, puis ses cousins, et les familles de Jaú venues après eux comme celle de Djanira. Comme on l’a vu au chapitre 4, les familles noires qui arrivent dans le lotissement ne bénéficient en réalité que d’un droit d’usucapion, vendu à bas prix par Francisco Perruche et sa fille, qui distribuent les certificats depuis l’ancienne senzala où leur bureau est installé 825. Ils y exposent aussi la maison-modèle en option, un petit pavillon de 35 m2 de facture bon marché, que seuls certains Portugais ou Italiens peuvent se permettre d’acheter. Mais la plupart des nouveaux habitants ne peuvent accéder à cette dépense et se contentent de bâtir petit à petit un logement sur leur terrain, à l’aide des voisins et en fonction des opportunités pour récupérer un peu de ciment, des briques, des tôles. Octacilio, dont le père est arrivé de l’intérieur de l’État à ce moment-là, rappelle combien les solidarités de voisinage étaient une condition absolue pour espérer construire sa maison. En plus des liens hérités de la migration entre familles et communautés de même origine, de nouveaux liens se constituent dans le voisinage. Ils sont également renforcés dans le cadre des associations religieuses et confréries liées aux paroisses qui s’implantent avec l’urbanisation. Francisco Peruche affecte une parcelle à la nouvelle paroisse de San Francisco e Benedito – l’un des saints patrons des noirs et esclaves au Brésil. La confrérie de São Benedito, formée par les habitants noirs, organise dès lors la solidarité du quartier, tant alimentaire que pour la construction des logements 826. À la fin des années 1940, une mission catholique de la Consolata, rattachée à Nossa Senhora das Dores, organise l’occupation des rives de l’Imirim afin d’établir de nouveaux logements pour les familles du quartier 827.

À cette époque, Lucinda a déjà fait venir presque toute sa famille d’Araraquara. Son patron avait besoin d’un ménage pour tenir sa propriété derrière Peruche et la sœur de Lucinda s’y installe avec son mari et ses enfants. Luiza, qui a alors quinze ans, est embauchée par le patron de sa tante pour travailler avec elle en cuisine 828.

Ainsi, les familles noires qui s’installent à Casa Verde jusqu’en 1945 connaissent des trajectoires migratoires comparables à celles de leurs voisins d’origine européenne : migration familiale et communautaire, sélective, avec souvent un individu pionnier qui amorce la filière en fournissant les premiers logements et emplois, prolongeant en ville les réseaux construits dans le monde d’avant depuis les lieux de départ 829. Ensuite, les migrants construisent des solidarités à travers leurs démarches d’installation : dans le lotissement Peruche où la mixité raciale est importante, ou bien dans la Vila Espanhola où se concentre la population noire de Casa Verde par un processus de relégation. Le rôle des confréries et des associations de quartiers (groupes de carnaval, clubs de football, paroisses et églises) est essentiel pour faire face aux conditions de subsistance. Mais pour ces mêmes raisons, les trajectoires des familles européennes et afro-descendantes se distinguent par leurs références historiques : pour les premières, celles d’un monde rural communautaire et du mythe du migrant bâtisseur de la métropole 830 ; pour les secondes, celles de la plantation esclavagiste, dont les logiques continuent de régir les destins individuels en ville.

Nouveaux et anciens emplois

Si les premiers habitants de Casa Verde font face à des difficultés, tant pour le logement, la santé, que pour la question devenue incontournable du déplacement quotidien vers les lieux de travail, ils partagent la perspective d’une vie nouvelle, attirés par les emplois, stables et salariés, qui font partie de la promesse du pacte politique, dit « travailliste », que Vargas entend nouer avec les classes populaires urbaines 831.

Almerinda, jeune femme qui a grandi dans la Vila Ester où elle a, comme on l’a vu, suivi deux années de scolarité primaire, obtient à 20 ans son premier poste dans une usine de conserves alimentaires, dans le quartier industriel voisin du Bom Retiro. Maria, veuve, est arrivée de Cesário Lange dans la région de Tatui, avec son fils Antônio, en 1945 832. Tous les deux sont analphabètes mais ils ont trouvé un emploi dans la même usine qu’Almerinda. Leur livret de travail – document obligatoire depuis 1935 – qui recense les emplois occupés et leur permet de bénéficier des droits sociaux correspondants, enregistre plusieurs emplois similaires jusqu’en 1947 833. Almerinda travaille ainsi une année dans les usines de métallurgie Mattarazzo, et Maria occupe divers postes comme aide cuisinière ou ménagère 834. La politique travailliste de Vargas, qui lui vaut sa popularité y compris après sa démission en 1945, change profondément le statut du travail pour les populations issues de l’esclavage ou qui sont restées dépendantes des relations de patronage dans le monde rural. Mais le paternalisme de Vargas envers les classes populaires a ses limites. Maria, elle, n’a jamais voulu toucher les allocations auxquelles elle avait droit, pour lesquelles il fallait se rendre en centre-ville et endurer l’humiliation de faire la queue pendant des heures avec les enfants 835. La promesse d’un emploi déclaré donnant des droits s’avère d’ailleurs un mirage pour les femmes. Dès 1947, lorsque son fils Antônio épouse Almerinda, elle quitte l’usine pour faire des ménages en ville 836. La plupart des autres femmes noires de Casa Verde travaillent comme domestiques. Djanira, depuis son arrivée à 10 ans en 1930, travaille chez le même patron que sa mère, et Luiza est toujours chez le patron de sa tante – elle quitte la maison familiale à 5 h le matin pour être à 6 h dans le quartier d’Aclimação 837.

Pour s’extraire de sa condition, Luiza espère toujours devenir infirmière. À São Paulo, elle peut justement profiter d’un cours du soir pour se former après ses heures de travail. Mais le jour où elle est prête pour l’examen, ses patrons apprennent ses ambitions. N’y croyant d’abord pas, ils engagent quelques jours une infirmière pour vérifier qu’elle est effectivement formée. Furieux contre elle, car elle était « criada na casa », élevée à la maison (criada signifie aussi domestique) et veut maintenant les quitter, ils l’empêchent de se rendre à l’examen. Le fort écho avec l’épisode qui l’avait brutalement exclue de l’école la laisse plusieurs mois dépressive avant qu’elle trouve un autre emploi de domestique dans un atelier de garagiste 838.

Almerinda, après la naissance de ses enfants, ne retourne pas en usine mais travaille au service de différentes familles des quartiers aisés. Mais Antônio, lui, a la chance, comme Amantino, d’intégrer la fonction publique. En 1953, ce dernier passe un concours pour intégrer la compagnie des eaux municipales et la même année, Antônio intègre les services d’hygiène de la mairie de São Paulo. Ces emplois étaient recherchés, quand bien même les noirs occupaient en général les postes les plus bas de la hiérarchie : éboueur, domestique, ouvrier 839. Antônio peut désormais, avec Almerinda, sa mère Maria et leurs jeunes enfants, quitter le fond de parcelle des parents d’Almerinda dans la Vila Ester (figure 63) et acheter à crédit un terrain un peu plus loin dans le lotissement Peruche, rue Ana Ribeiro, pour y faire construire une maison de 53 m2. En 1964, il contracte un nouveau crédit auprès d’un promoteur pour acheter une parcelle plus grande dans le quartier d’Imirim, où il rejoint les familles auxquelles il est lié, ses beaux-parents, ses anciens voisins, qui ont pu s’y installer avec l’aide de la mission de la Consolata. Quelques années plus tard, en 1969, Antônio qui a appris à lire grâce à quelques cours du soir donnés dans le quartier, a l’opportunité de suivre une formation à la mairie et de devenir chef d’équipe 840.

Figure 63. Chez Antônio et Almerinda, sur la parcelle d’Etelvina et Sebastião à Casa Verde, 1951. Source : archives personnelles de Sônia

Cette situation place la famille d’Antônio dans un certain confort, si on la compare avec celle de Mariana, arrivée du Minas Gerais seule avec ses jeunes enfants, qui passe de location en location à Peruche – souvent de toutes petites chambres sans cuisine – et vit de son emploi de domestique auprès des familles du quartier. Sa précarité affecte la scolarisation de ses enfants 841. Les habitants de Casa Verde savent combien la question de la formation est essentielle pour ouvrir des opportunités à la génération suivante. C’est une question qui anime les conversations du soir, lorsque les mères de familles se retrouvent autour des foyers de cuisine mutualisés sur la parcelle 842. Ainsi, Carolina est interpellée par ses voisines parce que son fils Silvio de huit ans ne va pas à l’école. « Não precisa » leur répond-elle, « il n’en a pas besoin » 843. C’est la patronne de Djanira qui lui dit de mettre son fils Doniceti à l’école. Celui-ci a ainsi suivi le cours primaire en entier puis un « vestibulinho », début de l’enseignement secondaire 844. Quant à Sônia, la fille aînée d’Antonio et Almerinda, elle suit assidûment l’école primaire et reçoit plusieurs fois les félicitations de ses professeurs 845.

En 1957, la mairie récupère la parcelle centrale du lotissement Peruche, là où était située la senzala de la ferme du Bicudo, pour la construction d’une nouvelle école primaire qui remplace celle de la vila Espanhola. Eurides vit toujours dans cette rue. Elle a repris les activités de sage-femme et guérisseuse exercées par sa mère, et elle est aussi la principale danseuse de l’école de Samba Unidos de Peruche, fondée en 1956 entre autres par le sambiste Carlão né en 1930 dans le quartier de Barra Funda et capitaine de l’équipe de foot du quartier, le club Cruz da Esperança, créé en 1958 846.

À cette époque, de nombreux clubs de quartier sont installés sur les bords du fleuve, pratiquant le football dit de várzea, et les habitants de Peruche organisent les fameux matches « noirs contre blancs » qui sont d’usage dans les périphéries de São Paulo 847. L’effigie de l’école de samba, qui gagne plusieurs années de suite la première place du concours de carnaval au début des années 1960, représente d’ailleurs une main noire serrant une main blanche, illustrant l’esprit de bonne entente et de mixité de ce quartier populaire. Cependant, à l’intérieur du lotissement et à l’échelle de Casa Verde encore plus, des logiques économiques et sociales enclenchent une mécanique de répartition raciale de l’espace. Le faubourg ancien, dit Casa Verde media, où se situent les principales ressources urbaines, perd progressivement ses habitants noirs. Les familles noires ont même tendance à quitter le quartier de Peruche pour les lotissements plus lointains vers le nord, en premier lieu ceux d’Imirim 848. Mariana, qui n’a jamais pu accéder à la propriété, se loge dans la favela qui a surgi derrière Imirim. C’est seulement au début des années 1990, sous le mandat de la maire de São Paulo Luiza Erundinha, qu’elle peut accéder à un appartement dans l’ensemble de logements sociaux Singapore, où elle vit toujours avec sa fille, son gendre et leurs enfants 849.

Les parents de Sônia se sont définitivement installés dans leur maison d’Imirim, qui compte maintenant deux étages pour héberger les enfants mariés – Sônia a épousé João, migrant du Minas Gerais employé dans le service d’Antônio à la mairie. Quant à Luiza, elle a plusieurs fois retenté de passer l’examen d’infirmière en suivant des cours du soir. Elle a même été recrutée à une époque comme aide-soignante dans un hôpital, où elle a pu exercer de fait comme infirmière. Mais à cause de sa faible formation initiale, elle n’a jamais réussi les épreuves écrites. Après divers emplois, elle réussit à acquérir un lot de chaussettes pour enfants qu’elle vend sur l’avenue centrale de Sao João, et vit assez bien de ce commerce pendant plusieurs années, puisque vers 1980 elle peut s’acheter un petit appartement au sud de Casa Verde. Mais la crise monétaire que connait le Brésil peu après balaye son petit capital et ses espoirs de retraite. Faute de documents en règle, elle perd son bien et à 60 ans, repart à la case départ. Elle arrive à obtenir un emplacement sur un marché de quartier pour y vendre des gâteaux, et loge chez ses neveux qui tiennent une épicerie à Imirim 850.

Au regard des autres récits de migrants de la même génération à Casa Verde, les parcours se ressemblent : les descendants d’Européens ont eux aussi subi les difficultés liées à l’absence de protection sociale, la vulnérabilité face aux accidents de la vie, deuil, maladie, au manque de protection des droits du travail, à la violence de la crise financière entre 1982 et 1986 851. Cependant, bien que disposant des mêmes ressources – emploi stable et opportunités économiques, accès à l’éducation et à la santé – les familles noires n’ont pas pu les mobiliser de la même manière. Les emplois industriels et urbains protégés par les lois de Vargas leur ont échappé, aux femmes en particulier. L’accès à l’éducation a été fortement limité non seulement par des contraintes économiques, mais aussi par les représentations et intériorisations de positions subalternes ou marginalisées, à la fois par les individus et par leur entourage. Ces difficultés concernent aussi l’habitat et le statut d’occupation du logement. La précarité et l’informalité détériorent le processus d’ancrage dans le quartier, plus ou moins gravement selon les situations de départ. Le parcours de Mariana comme celui d’Antônio, bien que différents, expliquent tous deux le phénomène de blanchiment de la population de Casa Verde au cours du xxe siècle, que l’on observe même à Peruche, pourtant toujours identifié comme un quartier noir. Les possibilités ouvertes par un emploi public, notamment pour accéder au crédit, ainsi que la solidarité communautaire expliquent qu’au moins une partie des familles a choisi de consolider un ancrage un peu plus loin, à Imirim, quand beaucoup d’autres ont dû se disperser plus au nord de la ville. Mais si l’on peut supposer que le préjugé raciste et les traductions du rejet racial ont, comme ailleurs à São Paulo, joué un rôle dans l’accès à l’emploi 852, à l’école 853, ou dans les trajectoires résidentielles, ils ne sont pratiquement pas évoqués en tant que tels dans la reconstitution des parcours familiaux par les enquêtés. Ainsi, pour Luiza, le préjugé (« preconceito ») détermine la réaction de son patron qui l’a empêchée de suivre sa formation d’infirmière, mais c’est ensuite par son manque de scolarisation qu’elle explique ses difficultés à obtenir un emploi d’infirmière. Sônia, répondant à une question directe de ma part sur sa perception du racisme, mentionne simplement une scène où faisant la queue à la banque, elle s’est sentie méprisée 854.

De l’inégalité dans les mémoires

Une dernière dimension de cette transition du monde de la plantation esclavagiste vers la périphérie urbaine est éclairée par la manière dont ces récits organisent les mémoires. Les données à partir desquelles j’ai restitué les trajectoires, identifié les mondes ruraux d’où proviennent les migrants, envisagé les conditions de leur installation et leurs trajectoires familiales, sont faites de récits singuliers qu’il faut considérer comme des objets sociaux en soi.

Beaucoup de descendants de ces premiers habitants de Casa Verde n’y sont pas nés, beaucoup d’autres n’ont que très peu connu leurs parents et se trouvent eux-mêmes dans une situation de rupture sociale qui les empêche de se représenter au sein d’une génération ou même d’une filiation. Parmi ceux qui m’ont livré leurs souvenirs, ce récit existe de manière très inégale selon les possibilités de constituer des archives, matérielles ou orales. La mémoire familiale est en effet le plus souvent adossée à un patrimoine qui est plus ou moins ténu, et dont on manque pour se constituer comme sujet d’un récit de soi. C’est cette plainte qu’exprime Mariana durant son entretien. Âgée de 87 ans, elle rencontre des difficultés de mémoire et demande régulièrement à sa fille Cristina « où se trouvent les papiers », « les papiers importants ». Mais après qu’elle ait déménagé de chambre en chambre, puis passé dix ans dans la favela d’Imirim en zone inondable avant de s’installer dans son logement actuel, ces papiers n’ont pu être conservés, ils ont été perdus comme doit lui rappeler plusieurs fois Cristina 855.

Des archives orales peuvent cependant se substituer aux archives matérielles, encore faut-il qu’existe un espace social permettant de les transmettre et les mettre en forme ; et qu’elles rencontrent une écoute, une attente de la part de la génération suivante. Là encore, les inégalités des parcours de vie sont déterminantes sur la possibilité de ce récit. Interrogé debout sur le perron d’une maison de Peruche, soutenu par deux béquilles car une jambe lui manque, Domingo, né à Peruche dans les années 1930, ne veut pas raconter sa vie : « Je n’ai rien à dire. Je suis né, je suis allé à l’école, j’ai travaillé, et me voici, dans la maison de ma nièce qui m’héberge » 856. À l’opposé, Luiza semblait absolument prête à cet exercice, attendant peut-être depuis longtemps l’occasion de livrer son histoire, qu’elle a déroulée avec une extrême précision. On y retrouve les deux épisodes structurants qui l’ont écartée de ses ambitions : la frustration d’avoir dû quitter trop vite l’école, suivie des insultes de sa mère lorsqu’elle lui confie son projet de devenir infirmière, puis à nouveau la colère d’avoir été manipulée par son patron qui l’a empêchée de passer l’examen. Pendant plus d’une décennie, elle a suivi des formations et cours du soir pour atteindre son objectif. Mais les nombreuses expériences d’humiliation, de mise à l’écart, voire de manipulation qu’elle a vécues de façon répétée dans le monde du travail ont fini par la décourager 857. Sans doute, le principal obstacle a été son faible niveau d’alphabétisation, qui s’est révélé impossible à rattraper. L’interprétation que Luiza fait de ses échecs ramène en tout cas à l’injustice qui l’a écartée des possibilités d’éducation et de formation. Elle met en cause des représentations sociales qui consacrent la grande précarité économique de sa famille et la domination abusive de ses employeurs 858.

Le récit laconique de Domingo, comme celui de Luiza qui traverse et raconte un demi-siècle d’histoire brésilienne, soulignent tous deux le caractère déterminant de l’école dans le déroulement d’une vie. C’est cette importance de l’éducation que les parents d’Amantino, de Djanira ou d’Almerinda ont inculquée à leurs enfants. En lui ouvrant la perspective d’une carrière à la municipalité, le cours d’alphabétisation pour adultes a changé le destin d’Antônio et de sa famille. Et parmi tous les récits, c’est celui qui est sans doute le plus documenté : Sônia, la fille d’Antônio et Almerinda, vit toujours dans la maison que ceux-ci ont construit à Imirim. Elle a pu y garder les « papiers importants ».

On y trouve d’abord des photos de Marcelino, le père d’Antônio, à cheval dans les rues de Cesário Lange (figure 64), son acte de mariage avec Maria en 1924, puis celui d’Almerinda et Antônio en 1948. En cela les archives de Sônia sont les seules qui peuvent être comparées à celles des familles italiennes du quartier, qui conservent autant que possible des traces du monde outre-Atlantique que leurs ascendants ont quitté. Sônia conserve également les livrets de travail, délivrés à l’époque de Vargas, de ses deux parents et de sa grand-mère paternelle Maria. Les trois livrets sont renseignés sur quelques années seulement, entre 1943 et 1948. Les emplois en usine, dans un centre de santé, ou dans les conserveries sont systématiquement mentionnés et les congés acquis sont enregistrés : le 13 mai chaque année, jour de commémoration de l’abolition de l’esclavage (alors même que le président Vargas avait supprimé ce jour férié durant la première République au profit du 1er mai), ainsi que deux semaines de vacances en hiver, en août ou septembre. Ces quelques avantages furent les seuls que Maria a pu retirer des lois travaillistes, son livret restant ensuite vide jusqu’à l’attestation de son invalidité, passant sous silence les innombrables emplois précaires qu’elle a occupés dans toute la ville.

Figure 64. Marcelino Mascarenhas, années 1920, à Cesário Lange (SP). Source : archives personnelles de Sônia.

D’autres documents permettent de suivre la carrière d’Antônio aux services d’hygiène de la municipalité. Le diplôme reçu à l’issue de sa formation en 1969, une photo d’Antônio devant son équipe (figure 65), un document de gratification par la municipalité pour « trente-cinq années de loyaux services » 859. Sônia a gardé également tous les documents qui concernent le logement de la famille : le plan de la parcelle acquise dans le lotissement Peruche en 1952 à crédit, qui fait finalement l’objet d’une écriture notariée en 1962 au moment de sa revente, mais aussi le reçu de la livraison du premier lot de briques – un carton portant le nom de l’entreprise de briqueterie voisine avec un montant annoté au dos. Figurent aussi les reçus manuscrits des traites payées chaque mois au lotisseur, et la facture du raccordement aux réseaux d’eau et d’égout. Le plan de la maison bâtie sur la parcelle achetée en 1964 est également conservé avec les factures correspondantes sur une dizaine d’années. Mêmes s’ils n’ont pas la valeur de titres officiels, ces documents qui attestent de l’occupation ou de la propriété foncière sont essentiels pour la formalisation de la vie sociale et l’ancrage économique de la famille – c’est ce manque de documents qui a empêché Luiza de faire valoir son droit de propriété à la banque au moment de la crise financière.

Figure 65. Antônio et son équipe au service de propreté municipal, au début des années 1960. Source : archives personnelles de Sônia.

Enfin, des archives plus personnelles concernent la scolarité de Sônia, comme la carte de vœux que son institutrice Yolanda lui a envoyée en janvier 1957 pour la féliciter de ses bons résultats et de son comportement 860. Élève douée, elle a aussi compris l’enjeu que représentait l’éducation pour les enfants noirs de sa génération. Yolanda (figure 66) était une des rares institutrices noires des écoles publiques. Sônia se rappelle distinctement ses phrases : « Le noir n’est ni bon ni mauvais. Nous les noirs nous ne sommes pas moins que personne » 861. Elle leur disait par exemple : « Je fais la leçon. Quand j’ai fini, je pose des questions. Vous levez le doigt pour répondre. Celui qui sait a 10/10, parce qu’avec moi, celui qui sait est récompensé. Ce n’est pas une question de couleur » 862. Elle disait aussi : « Nous les noirs, nous devons toujours être très propres sur nous » 863. Sônia se souvient qu’il fallait avoir son uniforme propre tous les jours, et donc chaque soir en arrivant à la maison, le laver, la jupe et la blouse, alors qu’il n’y avait que l’eau du puits, et qu’il était difficile de ne pas se tacher car les rues n’étaient pas pavées, et la terre était très rouge. « Quand il pleuvait c’était très difficile. Mais on se débrouillait » 864.

Figure 66. Photo de la classe de Yolanda, 1958. Source : archives personnelles de Sônia.

Cet apprentissage à l’école – là encore un sujet central dans l’existence de Sônia – se fait en même temps que celui qu’elle acquiert de sa mère, qui travaille alors comme domestique dans les quartiers aisés. Avec la dictature en 1964 et la présence d’Américains dans la ville, Almerinda a ressenti plus fortement les préjugés racistes. Elle a gardé de ses interactions avec ses patrons américains une expérience amère, qui lui fait dire à sa fille : « Si tu as tort, baisse la tête et excuse-toi. Si tu as raison, ne baisse ni la tête ni la voix » 865.

La question du racisme est difficilement abordée dans les entretiens. Et bien que fréquemment stigmatisés comme trop noirs par les habitants du Casa Verde « blanc », les habitants de Peruche sont attachés à l’image de leur quartier métissé, qui valorise la présence des noirs et de la culture afro-brésilienne autant que la bonne entente entre les habitants de diverses origines – comme un échantillon de la nation brésilienne idéalisée que défendent les habitants blancs du quartier 866. Le talent des musiciens et la gloire de l’école de samba, la figure d’Eurides, la sage-femme qui a accouché la moitié des habitants nés après 1960, sont célébrés dans le hall de l’école primaire baptisée « Ary Barroso » 867, au cœur de la vie du quartier. Les souvenirs du club de football Cruz da Esperança s’y affichent également, et les anciens membres du club continuent de se retrouver chaque dimanche matin sur le terrain au bord du fleuve pour entretenir les amitiés entre Polonais, Noirs, Italiens qui s’y sont formées. Cela n’empêche pas que la référence à l’esclavage soit omniprésente. Devant l’école, un monsieur âgé décrit le paysage en 1930, lorsque ses parents s’y sont rencontrés : tout n’était que « mato, chacara e senzala » (friche, champs et cases 868 ). On disait aussi que Peruche « était un quartier de noirs, de bandits, stigmatisé » 869.

Il est d’ailleurs de notoriété publique que pour construire l’école il a fallu creuser et déterrer les restes des vieilles senzalas, les logements des familles esclaves 870. Pour Sônia, cela se résume ainsi : « Casa Verde vient de l’esclavage, et seuls les noirs à tête de blanc feignent de l’ignorer » 871. Cette mémoire est vive bien que difficile à évoquer ou à nommer. Sônia se souvient qu’enfant, son grand-père lui parlait « des chaînes, des coups, des fouets » 872. Il n’est pas toujours possible de mettre des mots plus précis. Doniceti, le fils de Djanira et Amantino, raconte que son cousin, footballeur professionnel parti jouer au Portugal, en avait profité pour essayer de se renseigner sur les origines de sa famille, à partir du nom Sampaio. On lui a répondu que ce n’était pas là qu’il trouverait son histoire, mais en Afrique, où leur nom devait être bien différent, et perdu pour toujours. Intrigué et dépité, il a tout de même rapporté à Peruche le blason de Sampaio, qu’il a cloué sur la façade de sa maison 873.

Deux jours après avoir livré son histoire, Luiza s’inquiète de ce que le nom de son patron, qui l’a tant blessée dans sa jeunesse, soit diffusé dans cette enquête et qu’elle ou ses proches en subissent les conséquences. C’est d’après elle une « famille puissante », qui avait d’abord fait venir sa tante d’Araraquara où ils avaient des affaires, puis le reste de la famille dans leur propriété derrière Casa Verde 874. C’est cette famille encore qui a fourni des emplois aux neveux. Les liens de dépendance forgés dans le monde de la plantation demeurent profondément ancrés, et persistent sur des temporalités longues. La migration vers la ville a dans un premier temps renforcé les liens, horizontaux et verticaux, qui se sont constitués entre esclaves, libres puis émancipés dans les régions de plantation 875, et qui ont été essentiels pour faire sa vie dans la cité.

Pour autant, la première génération d’habitants noirs de Casa Verde se représente l’arrivée en ville comme une rupture importante avec le monde esclavagiste, une époque dont beaucoup de Brésiliens se rappellent comme « l’époque des droits » 876, celle de la possibilité de se projeter, grâce à l’école et aux droits du travail, ou à l’accès à la propriété, dans un futur émancipé 877. L’importance de consolider ces droits par le croisement de différentes formes de reconnaissance légale et sociale explique également l’enjeu d’une mise en archive, par la mémoire orale ou la conservation de documents, de ce qui a été alors acquis de façon fragile et inégale. C’est en prenant en compte cette temporalité et ces subjectivités que les parcours des migrants afro-descendants et européens se distinguent subtilement, et différencient encore les générations suivantes au sein des mêmes espaces urbains et classes sociales.

Si nous retrouvons dans les mémoires familiales des habitants de Casa Verde et de Madureira, comme sans doute dans de nombreuses familles du xxe siècle, les photos de mariage, ou des cérémonies religieuses ou scolaires des enfants qui marquent les évènements importants de la vie sociale, les supports matériels de la mémoire familiale dépendent largement des conditions socio-économiques de leur conservation. Mais aussi, on le voit dans ce chapitre, les « papiers importants » comme les souvenirs collectifs varient selon les enjeux de leur transmission. Il ressort clairement des mémoires des migrants européens l’importance de conserver un lien avec le lieu d’origine en Europe – une photo d’un ancêtre, d’un paysage ou même une carte postale plus récente qui évoque la région – à défaut, une référence au départ, à la traversée de l’atlantique, à la rencontre des grands-parents sur le bateau, au voyage sur le dernier navire italien, etc. Ce lien avec l’Europe garantit en effet une identité blanche aux descendants contemporains, à laquelle ils sont d’autant plus attachés qu’elle peut être menacée : par un déclassement social, par la proximité familiale ou spatiale avec des « non-blancs ». À l’inverse, la mémoire des familles noires se concentre sur tout ce qui rattache à leur ancrage dans le nouveau quartier : la maison, la propriété, la scolarité, et tous les liens noués dans la sociabilité de quartier. Les souvenirs personnels se mêlent ainsi à ceux des confréries, des communautés sportives ou carnavalesques. Au regard des mémoires de l’Europe dans les familles blanches, le lien avec la génération précédant l’arrivée en ville ne va pas de soi, et c’est uniquement par mes questions de début des entretiens qu’il a été évoqué – sauf peut-être pour la famille de Sônia ; et il n’est pas valorisé dans les récits. C’est l’ancrage dans la nouvelle vie urbaine, citadine, libre, qui est à consolider par la mémoire, tant il semble en réalité réversible. Toute mobilité (spatiale, raciale, professionnelle) expose en effet à des régressions, et au risque de perdre les attributs de la citadinité récemment acquise.

Les risques de la mobilité sont à leur tour différents dans les deux contextes. À Madureira, tandis que la mixité socio-spatiale reste très importante, des frontières symboliques persistantes traversent les arrière-cours, les rues, les ruelles. Pour ne pas risquer d’y basculer, il faut tenir sa place, en silence. La mobilité sociale hors de son groupe ou de son espace de voisinage est potentiellement dangereuse car la notion de race est susceptible de surgir, et le silence sur les origines et les identités de couleurs est encore ce qui protège le mieux de leurs effets.

À Casa Verde, le processus de racialisation a été beaucoup plus important du fait de la volonté des migrants européens de rapidement se définir comme blancs – c’est-à-dire de se protéger de la condition esclave, que la proximité des affranchis et libres de couleur rend menaçante. Les catégories raciales de blanc et noir y sont beaucoup plus explicites, les descendants d’esclaves étant dès lors obligés de s’y identifier. Elles jouent sans aucun doute un rôle dans les processus d’éviction qui ont conduit les familles noires à préférer la certitude juridique de leur parcelle, quitte à s’éloigner, et l’appui du soutien communautaire (sociétés religieuses, confréries ou plus tard associations liées aux luttes d’occupation de terres).

Dans les deux cas, l’attachement aux sociabilités de quartier comme le carnaval, la samba, le football, ne traduisent pas une « fierté noire » ou une valorisation d’un héritage africain, mais bien les traces qui témoignent d’un ancrage urbain historique. C’est précisément cette référence qui permet de minimiser la résonance du terme de « noir », imposé à São Paulo, supposé à Rio, et qui renvoie encore en 1930 à la condition esclave.

En ce sens, quarante ans après l’abolition, la génération des enfants de migrants née à Madureira et Casa Verde est encore celle des « couleurs du silence » 878. Ce n’est sans doute plus le cas de leurs enfants et petits-enfants qui, nés dans les années 1980 en même temps que sont apparues les politiques de discrimination positive, ont sans doute construit un tout autre rapport à l’identité raciale.

Pour citer ce chapitre : Michel Aurélia, « Faire sa vie à Casa Verde (1930–…) », dans Harlem au Brésil. Vivre après l’esclavage dans les faubourgs de Rio de Janeiro et São Paulo, 1920-1940, Université Paris Cité, 2026, p. 309-324.

Licence Creative Commons
Livre publié en accès ouvert selon les termes de la licence Creative Commons Attribution License 4.0 (CC BY), qui permet l’utilisation, la distribution et la reproduction sans restriction et sur tout support, à condition que l’œuvre originale soit correctement citée :
https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/.
La licence CC BY s’applique à l’ensemble de l’ouvrage sauf mentions contraires.
Les images dont la légende indique la mention CC0 appartiennent au domaine public.
© Aurélia Michel, 2026