Chapitre 12. Faire sa vie à Madureira (1930–…)

Entre 1920 et 1940, le faubourg de Madureira croît à la faveur de la très forte attractivité de Rio dans tout le pays, non seulement parce que l’activité économique crée de nombreux emplois, mais aussi par ses fonctions de capitale politique (armée, administration étatique) ou par l’importance des institutions éducatives et culturelles. Le brassage culturel qui s’opère dans le peuplement du faubourg y est par conséquent très large, et fondé sur la cohabitation de classes sociales diversifiées. Il est aussi, plus qu’à São Paulo où le peuplement est plus récent et rapide, plus encadré par les structures de pouvoir locales qui orientent les normes, transmettent les hiérarchies et contraignent les territoires.

En outre, les conditions de la construction d’identités raciales sont spécifiques. La capitale fédérale a été la destination d’une mobilité constante depuis l’abolition de 1888 pour les populations émancipées ou libres de couleurs des régions de plantation de l’État de Rio ou du Minas Gerais voisin. Contrairement à la région de São Paulo, ces plantations avaient reçu peu de main-d’œuvre d’origine européenne 769, et pour certaines accueillaient par ailleurs les Africains arrivés le plus récemment par les derniers voyages de traite au Brésil 770. L’expérience en ville constitue donc pour beaucoup leur première rencontre avec des migrants d’origine européenne. Parmi ces derniers, les plus nombreux sont Portugais, de migration plus ancienne arrivée directement à Rio, et n’ont pas connu les plantations de café – autre différence avec le contexte de São Paulo.

Mixité du peuplement à Turiaçu, Oswaldo Cruz,Dona Clara et Serrinha

João Pinto Pereira 771, originaire du Portugal arrive dans les années 1910, lorsque Madureira n’est encore qu’un hameau autour de sa petite gare, au-delà duquel s’étendent des terres cultivables. Issu d’un milieu paysan, analphabète, João s’installe sur une très large parcelle au nord de la gare – un terrain étendu entre les actuelles usine Pirâquê et rue Íbia – pour y pratiquer le maraîchage. Il épouse une Portugaise dont le mari était reparti au Portugal, la laissant seule avec quatre enfants, et José naît en 1920, aîné d’une seconde fratrie de 6 enfants. João Pinto Pereira installe également une grande fabrique de pain qui emploie des habitants de la zone. C’est ce terrain qu’il lotit progressivement au cours des années 1920, d’abord de part et d’autre de la travessa do Pinto, aujourd’hui rue Aripuñas, où naît Isabel en 1925 et où elle ouvrira son terreiro spiritiste 25 ans plus tard, puis sur des traverses qui forment des ruelles parallèles. Dans ce quartier de Turiaçu arrive alors la famille Paoli 772, partie de Lucca en 1915 avec parents et enfants, puis passée par plusieurs subúrbios – Riuachelo, Meyer – avant d’ouvrir un dépôt de charbon en 1920 sur la route Otaviano.

De l’autre côté des terrains de la Light, entre la ligne électrique et la ligne de chemin de fer EFCB où se trouve la gare Rio das Pedras (devenue Oswaldo Cruz), les parcelles sont depuis longtemps occupées par des familles brésiliennes dont l’origine s’est perdue. Julio Carneiro 773 était ainsi installé comme cordonnier et vivait sur une grande parcelle de la rue Arruda Câmara avec plusieurs familles. Sa fille née en 1920 grandit avec Carlos, né un an plus tard sur la même quadra (îlot) – l’actuelle quadra de l’école de samba Portela. Une famille noire, les Cruz, occupe un petit bout de la parcelle des Carneiro 774. C’est dans ce type de configuration que des couples mixtes se forment : lorsque Mario 775, noir, arrive à Irajá en 1928, il y rencontre sa future femme, une fille de Portugais de dix ans son aînée.

Au-delà de la ligne de l’EFCB, plus près du marché, à hauteur de la voie de retournement de la station de chemin de fer Dona Clara, les familles portugaises et italiennes se mêlent, mais aussi les « turcos » – en fait venus de Syrie – comme la famille Murat 776, originaire d’un village proche de Damas, qui est arrivée au début du xxe siècle à Rio. Les Murat se sont rapidement installés près du marché de Madureira, le père travaillant comme vendeur ambulant. Ils y ouvrent ensuite une cordonnerie, puis une laiterie et enfin acquièrent une parcelle pour y construire leur maison près du marché.

Leurs voisins étaient deux couples formés par deux frères portugais et deux sœurs italiennes. L’un de ces couples, déjà présenté au chapitre 3, était parent d’Eugenia. L’aîné des frères portugais était arrivé au début du siècle 777 depuis Trás-os-Montes pour s’installer à Cristiano Otoni, une petite station sur la ligne de chemin de fer reliant Rio à Minas Gerais. Il y avait ouvert une petite épicerie, dans laquelle il vendait notamment la production d’une famille italienne voisine. Cette famille italienne était arrivée sur le dernier bateau de la migration autorisée en 1902. Le père et la mère s’étaient rencontrés durant la traversée et avaient été envoyés ensemble à Barbacena, qu’ils quittèrent rapidement pour s’installer à Cristiano Otoni. Ils y eurent deux filles, nées en 1906 et 1912, qui n’avaient toujours pas appris le portugais en 1920. Petit à petit, le plus jeune des frères portugais commence à vendre la production de Cristiano Otoni, dont celle de la famille italienne, à Rio, sur le marché de Madureira. Y ayant acquis un stand, il fait ensuite venir son frère de Trás-os-Montes. Tous les deux s’installent à Madureira, ou plutôt vont et viennent entre Madureira et Cristiano Otoni. Là-bas, l’aîné épouse la fille italienne la plus âgée, et son cadet « fuit » avec sa plus jeune sœur malgré la fureur de ses parents. Ils s’installent tous les quatre dans la rue Intendente Magalhães à Madureira. Les travaux lancés en 1929 par le maire de Rio, Antônio Prado Junior, permettent l’extension du marché de Madureira et augmentent son influence commerciale sur la ville. Les affaires des deux jeunes couples prospèrent et les cadets deviennent les heureux parents de deux filles, dont Eugenia, née en 1933, qui va et vient avec sa mère entre Cristiano Otoni et Madureira.

À cette époque, au milieu des années 1930, Madureira attire de nouvelles arrivées. Pedro vient du Pernambouc, bientôt rejoint par son jeune frère Severo 778, et loue un petit logement près de la parcelle où grandissent les enfants Carneiro, Cruz et autres. Les deux jeunes hommes, noirs, ont été formés par leur père au métier de charpentier. Ils y ont aussi appris à lire grâce à une année de primaire. Ils viennent travailler sur les chantiers navals de Rio pour la marine marchande, et feront peu à peu venir toute leur famille. Les traverses de la route de Portela qui donnent sur les terrains maraîchers de la Light situés sous la ligne électrique (aujourd’hui Parque Madureira) se densifient également. Gonçalo, Portugais qui s’était installé comme boucher à Tijuca, achète une petite villa destinée à des occupants des classes moyennes, qu’il occupe avec sa femme d’origine autrichienne 779. La petite Wanda, première de 5 enfants, y naît en 1932.

À Turiaçu, de l’autre côté des terrains maraîchers de la Light, la boutique des Paoli est devenue une épicerie importante, et le fils s’est marié à une autre jeune italienne, dont la famille était venue de Calabre 780. Là aussi de nouveaux arrivants sont venus tenter leur chance et des couples se forment entre voisins. Antônio et Rosa 781, descendants d’affranchis, sont venus de la région caféicole de Valença avec leurs familles. Lui travaille comme docker au port, elle fait des ménages, et il leur faut se contenter d’une petite location. D’autres sont arrivés avec un petit capital et ont pu acheter un lot : une famille de la municipalité de Luz, dans le Minas Gerais, a vendu sa petite propriété rurale pour acheter un lot sur la route Otaviano 782. L’une des filles y rencontre Carlos, venu avec ses trois frères d’Alagoas, et ils s’installent tous les deux sur la moitié de la parcelle où naît leur fils Celso en 1931. Les lots autour de la route Otaviano sont de plus en plus prisés et attirent les promoteurs. Déjà évoqué au chapitre 3, João Pinto, qui possède toute la partie nord, est resté analphabète et n’avait procédé à aucune écriture formelle des transactions sur son terrain. Il n’arrive pas à défendre ses propriétés et se trouve dépossédé de tous ses biens avant la fin de la décennie. Ruiné et ne voulant pas dépendre de ses enfants, il se suicide en 1938, laissant à son fils José, âgé de 18 ans, la responsabilité d’entretenir sa fratrie. José doit alors exercer des métiers divers : aide dans un garage, chauffeur, etc 783.

Grandir à Madureira : proximité spatiale et distance sociale

Le recensement de 1940 dénombre 110 000 habitants à Madureira (27 000 en 1920) et en 1941, le stade du club Madureira AC, avec une capacité de 25 000 personnes (voir chapitre 5), est inauguré sur l’avenue Marechal Rangel juste au-dessus du marché. Dans ce contexte de croissance tant démographique qu’économique, les enfances sont diverses dans le quartier. Tandis que les parents d’Eugenia passent le plus clair de leur temps à Cristiano Otoni pour gérer la production, le couple aîné s’installe définitivement à Madureira. Les affaires sont prospères mais, restés sans enfants, ils sont malheureux. Un jour Eugenia contracte une maladie grave. Dans ses prières pour qu’elle guérisse, sa mère promet de la confier à sa sœur et son beau-frère. Eugenia est alors adoptée par ses oncle et tante et grandit « comme une princesse » dans leur belle maison de Dona Clara. Elle entre à l’école la plus prestigieuse du quartier, c’est-à-dire celle de José Souza Marques, dans l’actuelle rue Ernani Cardoso (pas loin du Colegio Arte e Instrucção, « un peu moins chic mais très bien aussi » 784 ).

L’école publique de la rue Souza Caldes, qui a également bonne réputation, est fréquentée par les familles plus modestes. Celso, qui se souvient de l’époque où passait encore la « Maria Fumaça », la locomotive à vapeur sur la ligne EFCB avant l’électrification de 1937, y est allé jusqu’à l’âge de 10 ans. Mais en 1941, il travaille déjà comme aide, coursier, assistant chauffeur, assistant de vendeur au marché, chauffeur mécanicien, et divers autres petits métiers 785. C’est peu après que la petite Juliana, née en 1934 à Itaperuna arrive à Madureira 786. De parents noirs, elle s’est retouvée orpheline à 8 ans et n’a pas pu aller à l’école. Un couple d’Itaperuna part alors s’installer à Madureira, près du marché, et l’emmène comme domestique. Dans une des traverses de l’avenue de Portela à Oswaldo Cruz, la rue Perdigaô Malheiros où se trouve le bar de Nozinho, repaire des sambistes de Portela, le dernier lot du fond de l’impasse a été acheté par Antônio et Rosa, grâce à de gros sacrifices. Ils vont pouvoir quitter leur location de Turiaçu et y construire leur maison progressivement. En 1942 y naît la première de leurs sept enfants, Dilva 787. Même chose pour Mario, noir du Minas Gerais, et sa femme portugaise, qui acquièrent un lot donnant sur la rue de Portela, où naît Marlene en 1947 788. Dans la rue Câmara voisine, une autre orpheline, née aveugle en 1941 789, a été recueillie par une des familles de l’îlot où grandissent les enfants Carneiro et Cruz. Le jeune fils Carneiro, blanc, travaille déjà comme policier tandis que Justo Cruz, noir, travaille comme porteur au marché de Madureira 790.

C’est alors une période de grands changements, tant pour le Brésil que pour le quartier : en 1946 est ouverte l’Avenida Brasil, planifiée durant l’Estado Novo, qui structure le réseau routier de la zone nord vers le centre. Elle passe le long du quartier d’Irajá et soulage la circulation de la ligne EFCB en inaugurant l’ère de la voiture. Madureira confirme alors sa fonction de « capital do subúrbio » : 13 lignes de bus et 4 lignes de bondes partent du largo Madureira 791. En 1946, une école normale est ouverte à Madureira dans l’avenue Marechal Rangel. Elle porte le nom de la première dame, « Carmen Dutra », épouse du Général Dutra qui, après la chute de l’Estado Novo et l’organisation d’élections démocratiques, est élu président de la République avec le soutien de Vargas. Depuis 1942, la progression des communistes est importante dans les quartiers populaires. Les deux frères pernamboucains, Pedro et Severo, qui travaillent comme charpentiers sur les chantiers navals sont rapidement entrés au syndicat. Ils lisent beaucoup les journaux et se sont engagés au parti communiste, Pedro devenant lui-même un dirigeant syndical. En 1948, ils participent avec toute la gauche à la campagne lancée par Vargas pour la nationalisation du pétrole, « Petróleo é nosso ». Dénoncés parce qu’ils organisent des comités locaux de quartier pour soutenir la campagne, ils sont un jour arrêtés par la police, sans suites parce que le policier lui-même s’avère communiste 792.

La présence des communistes dans les écoles de samba est également sensible dans ces années 1947-1948, avec la scission de l’UES en UGES (União Geral das Escolas de Samba), dans laquelle s’investissent Paulo da Portela et Antenor dos Santos. C’est dans ce contexte que naît une nouvelle école de samba à Serrinha, Império Serrano, fondée en 1947 dans la rue Alice, dont Antenor sera un des présidents. Le carnaval de Madureira est alors à son apogée. Império Serrano gagne le concours du défilé de Praça Onze de 1948 à 1951, Portela la suivant immédiatement. Alice, jeune fille qui a grandi dans la rue Câmara, dans la parcelle voisine des familles Cruz et Carneiro, fabrique tous les ans les costumes et participe à toutes les répétitions 793.

Eugenia a le même âge mais un vécu très différent de ces années. Ses parents travaillent dur et ne participent jamais au carnaval. Elle-même n’a pas le droit d’y aller, ou seulement un petit tour en décapotable pour « fantasiar » (rêver) brièvement, mais sans jamais descendre de la voiture. Elle n’a d’ailleurs pas le droit de sortir, par exemple pour faire de la bicyclette, tandis qu’elle voit tous les jeunes faire des tours dans la ville à longueur d’après-midi et de soirée – y compris sa sœur, qui vit désormais dans le quartier. Elle n’a jamais pris le bonde, ou une fois seulement, pour raccompagner chez elle une amie qui s’était blessée. Son oncle l’attendait à la sortie du tramway au retour et elle s’est « prise une raclée phénoménale sur tout le chemin jusqu’à la maison » 794. Elle poursuit sa scolarité jusqu’au baccalauréat (vestibular) en filière scientifique, son oncle la destine à la médecine. Elle a aussi des cours particuliers à domicile de piano, d’accordéon, et de peinture. Wanda, la fille du boucher de Tijuca, a appris l’anglais et est devenue institutrice, tandis que sa sœur a appris le français 795. Cette éducation s’accorde avec une représentation des subúrbios qui prétend appartenir aux classes sociales éclairées et supérieures de la ville, et que l’on retrouve dans la revue Subúrbios em revista, publiée de 1948 à 1957 à Madureira par un commerçant prospère, et lue par les entrepreneurs et commerçants d’origine portugaise 796.

Nouveaux ménages

Eugenia est devenue professeure d’accordéon (figure 60). Mais à 17 ans, en 1950, cette vie l’étouffe et elle s’enfuit chez sa mère à Cristiano Otoni. Tandis que les deux sœurs menacent de s’affronter en justice pour la garde de la jeune fille, elle finit par rentrer à Madureira et à 19 ans, en 1952, Eugenia tombe amoureuse de son voisin, de la famille Murat. Militaire, il est considéré par sa mère comme de « bonne famille » et avec une bonne situation. C’est le gendre idéal, et ils se marient rapidement 797.

Figure 60. Eugenia et ses élèves du cours d’accordéon, vers 1952. Source : archives personnelles d’Eugenia

D’autres unions ont lieu ces années-là, suivies de naissances : dans la rue Câmara, Justo et Alice se marient. Leur fille Ednia naît en 1949 sur la même parcelle. Le jeune policier blanc Carneiro épouse sa voisine avec qui il a grandi, et Suelly naît à son tour en 1950. Les deux enfants grandissent ensemble. Mais tandis que la mère de Suelly reste au foyer, Alice fait des ménages en centre-ville 798.

Arrivent également à cette époque de nombreuses familles de la région du Nordeste, tandis que la population du quartier a globalement augmenté de 41 % entre 1940 et 1950. Les parents d’Ana, noirs, sont venus de Bahia en 1950. Ils ont acheté une toute petite maison d’une pièce dans le quartier le plus pauvre, au croisement de la route Otaviano et de l’avenue Marechal Rangel (actuelle rue Leopoldina de Oliveira). Lui est ferrailleur, elle fait des ménages. Ana nait en 1951 799.

La question du logement atteint un stade critique dans le faubourg et oblige les nouveaux migrants à s’installer plus loin dans l’État de Rio. Après qu’une biscuiterie, l’usine Pirâquê, se soit installée à Turiaçu au début de la route d’Otaviano en 1950, l’ancien îlot de Pinto Peireira fait l’objet d’un dernier lotissement le long de la rue Monsenhor Inácio da Silva, appelé Jardim Madureira 800. Ce ne sont que des lots nus, à flanc de montagne, et sans aucun raccordement. Mais Severo et son frère en achètent chacun un, espérant un jour pouvoir y construire 801. Il faut pour cela beaucoup de détermination et d’efforts. Antônio et Rosa y parviennent néanmoins et leur maison est terminée dans le fond de l’impasse Perdigão Malheiros. Mais l’équipement y est encore sommaire. Il y a bien un lampadaire dans l’impasse mais leur maison n’a pas l’électricité, elle sera la dernière de la rue à être raccordée aux réseaux d’eau et électricité en 1958. Durant ces années, Dilva est scolarisée à l’école publique Souza Caldes, jusqu’à ses quinze ans 802. Ana, elle, va a à l’école publique Ministro Edgar Romero, jusqu’à la deuxième année du secondaire 803.

Sur le plan professionnel, les années 1960 offrent de nouvelles perspectives aux jeunes ménages, en tout cas pour les hommes. Celso trouve un emploi stable dans un laboratoire, qu’il ne quittera plus jusqu’à la retraite. Justo passe un concours pour être fonctionnaire à l’imprimerie nationale. Alice en revanche travaille toujours comme domestique dans deux maisons, l’une à Laranjeira, l’autre à Botafogo 804.

José a maintenant quarante ans et est à la tête d’une briqueterie. L’une de ses sœurs (la mère de José, qui s’est remariée après le suicide de João Pinto Pereira, et a encore eu 10 enfants, soit 20 au total), qui est sage-femme et spiritiste, connait la famille où travaille Juliana, désormais âgée de 24 ans, et la présente à son frère. Juliana vient s’installer chez José, sans se préoccuper de mariage civil ni religieux et Sirlane naît en 1960. Ils ne restent pas longtemps ensemble. Lui, entre par la suite à la BANERJ (Banque de Rio de Janeiro) par l’intermédiaire de l’un de ses frères qui y fait embaucher toute sa famille. Juliana, elle, travaille un peu partout, comme domestique ou autre, notamment dans une école pour que sa fille Sirlane y soit scolarisée. Elle est paraît-il très jolie, et « mulata bien foncée », tandis que Sirlane hérite du teint portugais de son père, si bien qu’elles sont victimes de racisme en permanence : elles sont arrêtées toutes les deux un jour par la police à Catete en centre-ville, sa mère étant soupçonnée d’avoir enlevé l’enfant qui l’accompagne. Ou encore, leurs voisins portugais les harcèlent par jalousie : leur fille à eux était sortie « toute brune » (morena) et ils en veulent beaucoup à Sirlane d’être si blanche alors que sa mère est noire 805.

De son côté, Severo, à 46 ans, a rencontré Natalina 806, une jeune femme de 26 ans résidant Vila Isabel, fille d’un Portugais dont, avec sa mère carioca et sa sœur, elle était la « deuxième famille », illégitime, ce qu’elle a compris tardivement. Elle travaille comme femme de ménage et blanchisseuse dans une maison familiale. Après leur mariage, ils vont s’installer dans le fameux lot de Jardim Madureira dans la rue G (actuellement rue Corrientes), où nait Álvaro en 1964. Sur le lot, il n’y a guère que la maison que Severo a peu à peu réussi à construire. Mais sans raccordement, ils dépendent de l’eau du puits d’une voisine car le leur, profond de seulement 10 m, ne fournit pas suffisamment d’eau ; de même pour l’électricité. Sans égouts, il faut tout jeter à la rue. Pour Natalina, cela représente beaucoup de concessions par rapport à son ancien niveau de vie et de statut à Vila Isabel.

Comme elle, la plupart des femmes du lotissement ne travaillent pas à l’extérieur, et si c’est le cas, elles sont faxineiras (domestiques). Il y a même des hommes domestiques. Tous les habitants du lotissement sont pauvres. Ils s’organisent en Centro Social Jardim Madureira pour demander le goudronnage, l’eau courante, le tout-à-l’égout, l’électricité, ou encore pour faire poser un filet de sécurité le long du pan rocheux de la carrière voisine, car des pierres en tombent régulièrement et ont un jour failli tuer son fils. L’association se dote d’une radio, plutôt un auto-falante (haut-parleur extérieur), qui diffuse depuis la maison de Natalina car c’est la plus haute ; elle en devient ainsi l’oratrice 807.

Dès la fin des années 1960, à quinze ans, Ana travaille comme couturière en usine. Ednia, elle, quitte la parcelle familiale à 16 ans et subvient seule à ses besoins. Ses deux sœurs gagnent leur vie en lavant du linge à domicile et en faisant des ménages. Un de ses frères devient chauffeur, un autre travaille à la Casa da moeda (Maison de la monnaie) 808.

Mobilités, ancrages

En 2018, Eugenia et Wanda, filles de commerçants portugais qui ont prospéré dans les années 1930, vivent toutes deux dans la villa achetée par leurs parents, l’une dans une grande bâtisse avec plusieurs extensions pour ses enfants à Dona Clara, l’autre dans la ruelle de Oswaldo Cruz, où Wanda, restée célibataire, partage la parcelle familiale avec sa sœur. Sur la parcelle où est née Marlene, avenue de Portela, se dressent désormais de multiples constructions et extensions occupées par la fratrie, leurs enfants et petits-enfants, construites au fur et à mesure des besoins. Une quinzaine de personnes et au moins un commerce occupent le lot. Non loin, chez Dilva, rue Perdigão Magalhães, la parcelle s’est là aussi considérablement densifiée, avec des constructions ou des surélévations récentes. Dilva est la seule survivante de sa fratrie mais elle loge avec ses enfants et petits-enfants, neveux et petits-neveux qui sont tous restés sur place. Suelly et Ednia ont dû déménager lorsque la parcelle de la rue Câmara a été rachetée – elle est devenue la quadra de l’école de samba Portela – et toutes les familles de l’îlot ont déménagé ensemble dans la rue parallèle. Troisième ou quatrième génération de madureirenses, elles sont donc toujours voisines et amies, dans un destin parallèle et solidaire où l’une est légèrement favorisée par rapport à l’autre. Sirlane, la fille de Juliana et José, vit toujours dans l’îlot qu’avait possédé son grand-père. À l’image du couple formé par ses parents, elle circule dans Madureira, de Dona Clara à Turiaçu, de Cascadura à Rocha Miranda, pour remplacer une amie dans son travail, soigner une malade, donner quelques journées de travail dans un centre social, et participer à des activités religieuses de toute sorte. Álvaro, le fils de Natalina et Severo, a dû travailler tôt pour s’occuper de son petit frère, né sur le tard 15 ans après lui. Mais il a également réussi à poursuivre des études à l’université, puis obtenu une bourse de doctorat, un post-doctorat, et enfin intégré l’université Fédérale Rurale de Rio comme professeur en histoire. Ce n’est pas le cas d’Ana, dont les parents bahianais étaient arrivés plus tard et sans qualification. Elle a pourtant réussi, au début des années 2000, à quitter le quartier paupérisé de Cajueiro et à traverser le Parque Madureira pour s’installer dans un petit local près du marché, d’où elle peut vendre ses boissons avec l’aide de son mari. Sa fille est mariée à un jeune homme de Serrinha, et vit avec lui dans la maison de ses grands-parents, rue Operário Sadock de Sá (anciennement Itinguy). Ces mobilités peuvent être subtiles mais sont perçues comme importantes dans le contexte d’une paupérisation des subúrbios et en particulier de l’extension des deux favelas de Serrinha et de Congonha qui se font face de chaque côté de l’avenue Ministro Edgar Romero, nouveau nom de l’avenue Marechal Rangel. À une question mal posée qui suggère que sa fille vit dans la « favela » de Serrinha, Ana répond brutalement : « Não !!! é asfalto. É de rua ! não é favela ! » (« ah non !!!, c’est le bitume, la rue ! ce n’est pas la favela ! ») – c’est en effet, comme on l’a vu, l’un des plus anciens lotissements de Madureira, le lotissement do Novaes – là où se trouvaient le local des Simples de Irajá et l’école populaire ouverte par Antonio Frola.

Ainsi, la société contemporaine de Madureira résulte indéniablement d’une grande mixité de peuplement, tant en termes d’origines géographiques et de références culturelles que de classes sociales et de catégories raciales. Cependant, cette diversité coexiste avec la stabilité des frontières sociales qui séparent les groupes. Suelly et Ednia sont toujours voisines, et sortent ensemble leur fauteuil le soir sur le trottoir pour discuter. Le contraste entre leurs destins n’est ni plus ni moins marqué que celui qui devait sans doute exister entre leurs grands-parents, les uns louant le fond de la parcelle des autres, puis entre leurs parents, l’un policier, l’autre porteur, l’une entretenant son propre logement, l’autre celui de familles en ville. Installées dans la maison construite par leur père à quelques mètres l’une de l’autre, Wanda, la fille du boucher portugais, et Dilva, celle du cheminot bahianais, n’ont pas bougé depuis 1950. La maison de Wanda, où elle vit seule, a gardé son apparence de pavillon familial de classe moyenne, celle de Dilva loge maintenant trois familles, dans un bâtiment entièrement réorganisé et saturé d’extensions, en chantier pour une nouvelle surélévation.

La mixité sociale n’est en rien un mécanisme qui va de soi. Vivant à quelques rues l’une de l’autre, Eugenia et Ana vivent dans deux mondes différents et n’ont que peu de chances de se croiser, de se considérer ou d’avoir une quelconque interaction en tant que voisines. Les groupes sociaux se sont redéfinis moins par l’origine que par le statut acquis sur place par les migrants. Les parents d’Eugenia sont enfants de migrants européens – la nationalité ne les distingue plus – et elle-même s’est mariée au sein de son groupe social, avec un fils de commerçants d’origine étrangère. La fille d’Ana s’est également mariée dans son groupe, parmi les familles historiques de Serrinha, alors qu’elle-même appartient à la seconde génération d’une migration bahianaise plus récente.

Enfin les trajectoires des individus issus de métissage entre les descendants européens et africains ne renvoient pas à des imaginaires positifs de la miscegenação (métissage) et montrent qu’une telle mobilité sociale est toujours source de fragilité. Les unions entre blancs et noires (beaucoup plus fréquentes qu’entre blanches et noirs) comme le concubinage de José, Portugais pauvre, et Juliana, noire plus pauvre encore et plus jeune, ou encore celui du père portugais de Natalina avec sa « seconde » femme carioca, sont moins souvent l’objet d’un mariage légal et souffrent d’une déconsidération qui pèse sur les enfants, confrontés aux préjugés de race. Natalina a elle aussi perçu comment son mariage avec Severo, noir, la renvoyait à une condition sociale inférieure, à laquelle sont associées des conditions de vie plus difficiles – la vie sur le lotissement Jardim Madureira.

Dans une société où la place des descendants d’esclaves et de libres de couleur n’est pas encore assurée, toute mobilité peut s’accompagner d’une régression, qu’elle soit raciale ou spatiale : c’est ainsi qu’Ana craint que l’on puisse domicilier sa fille à la favela, ce qui changerait immédiatement son statut. Si les identités raciales sont peu explicitées et les rapports de race jamais évoqués par ces habitants dans les entretiens, tous les récits renvoient aux efforts pour créer une distance, plus ou moins consolidée, avec la société esclavagiste, ses normes et ses catégories.

Pour citer ce chapitre : Michel Aurélia, « Faire sa vie à Madureira (1930–…) », dans Harlem au Brésil. Vivre après l’esclavage dans les faubourgs de Rio de Janeiro et São Paulo, 1920-1940, Université Paris Cité, 2026, p. 299-308.

Licence Creative Commons
Livre publié en accès ouvert selon les termes de la licence Creative Commons Attribution License 4.0 (CC BY), qui permet l’utilisation, la distribution et la reproduction sans restriction et sur tout support, à condition que l’œuvre originale soit correctement citée :
https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/.
La licence CC BY s’applique à l’ensemble de l’ouvrage sauf mentions contraires.
Les images dont la légende indique la mention CC0 appartiennent au domaine public.
© Aurélia Michel, 2026