Chapitre 11. Les Madureirenses dans le processus électoral de 1933 et 1934

La victoire politique des Constitutionnalistes oblige donc Vargas à s’engager dans un processus électoral qui reste tenu par le système partisan des oligarchies de l’ancienne République. Dans chaque État, l’élection à laquelle participait de 1 à 10 % de la population masculine majeure était ainsi organisée et préparée par un ou plusieurs partis hégémoniques, contrôlés par les élites (le Parti républicain pauliste à São Paulo ou le Parti républicain Mineiro au Minas Gerais, etc.), qui organisait non seulement le vote mais aussi son dépouillement. Ce processus pouvait toutefois être remis en cause par le code électoral de 1932 qui prévoyait le secret du vote, l’élargissement de la base électorale (droit de vote des femmes et hommes majeurs de plus de 18 ans alphabétisés) et surtout la création d’une justice électorale à même d’empêcher la fraude. Mais Vargas tente surtout, à partir de 1933, de court-circuiter les partis en place dans chaque État. Après l’échec de son parti national soutenant le gouvernement provisoire, il confie aux interventores qu’il a nommés dans chaque État la tâche de former un parti sur lequel s’appuyer 703. Ce « plan B » était hors de portée à São Paulo où un front unique, rassemblant le Parti démocratique et le Parti républicain pauliste, s’est formé dans le conflit constitutionnaliste et sera d’ailleurs largement vainqueur des élections de 1933 pour l’assemblée constituante.

À Rio, la situation est légèrement différente puisqu’il existait dès le début de la République un multipartisme formel qui s’était constamment renouvelé. Ainsi le Parti républicain du DF se partageait avec Aliança Republicana les districts de la capitale, sans réelle opposition idéologique mais dans une rivalité territoriale parfois véhémente – les chefs politiques se répartissant les différentes régions du DF 704, et la moitié des votes étant allés à Vargas lors de la campagne présidentielle de 1930. Pedro Ernesto, à qui incombe la création d’un tel parti de conquête pour le DF, doit rallier le plus grand nombre possible de ces chefs politiques ancrés dans leur territoire pour espérer maîtriser le processus électoral, notamment ceux des subúrbios, qui rassemblent beaucoup de voix par le vote de cabresto 705 . Ces derniers ont construit leur autorité et leur popularité dans leur territoire en obtenant des mesures d’aménagement urbain au bénéfice des habitants, justifiant ainsi la qualification de « proto-populistes » par Michael Conniff 706 : Julio Cesário de Melo règne sur la région rurale de Santa Cruz où se situent les abattoirs, le professeur Ernâni Cardoso sur Jacarepaguá, Campinho et Cascadura, lui qui fut l’Intendant municipal et avait fondé le Ginásio Arte e Instruções en 1905 (voir chapitre 5) et enfin Edgard Romero, leader politique d’Irajá à Madureira 707.

Mais pour l’emporter et ne pas trop dépendre des pouvoirs traditionnels, Pedro Ernesto compte également s’appuyer sur les mouvements émergents, socialistes et travaillistes, féministes, religieux, et les classes populaires en général. L’intégration de nouveaux électeurs passe par la conquête directe de leur vote à travers le lien personnel que Pedro Ernesto entend nouer avec ces catégories, par l’octroi d’avantages économiques, et de services (santé et écoles) mais aussi en s’appuyant sur une médiatisation importante, la mise en scène du « père des pauvres » reprise systématiquement par les rédactions de presse alliées. Cette stratégie a déjà commencé le 1er janvier 1933, avec l’organisation d’un défilé en l’honneur de l’interventor confiée à des syndicalistes, en premier lieu des employés municipaux qui sont sous ses ordres et à qui il avait octroyé d’importants avantages sociaux dès son arrivée en octobre 1931. Le Jornal do Brasil, dirigé par Ernesto Pereira Carneiro, un catholique progressiste très lié à Pedro Ernesto, relaie abondamment l’évènement en valorisant le « bondoso médico » 708.

Dans le même ordre d’idées, Pedro Ernesto affiche une proximité personnelle avec les habitants de la favela de Mangueira, où il se rend plusieurs fois et où il promet la construction d’une école et d’un dispensaire 709. C’est aussi l’origine de son lien avec les sambistes, dont il soutient l’organisation du défilé en 1933. Dans la couverture de l’évènement par le Jornal do Brasil, c’est Pedro Ernesto qui distribue les subsides, décide d’inscrire le carnaval dans le touring club de la ville et préside le défilé sous les acclamations des carnavalesques. La version des sambistes, on l’a vu, montre plutôt que le carnaval des écoles de samba, avec 35 écoles inscrites, avait déjà obtenu la forte attention des médias, et qu’il est probable que Pedro Ernesto cherchait à en bénéficier (voir chapitre 6). Toujours est-il que Pedro Ernesto noue avec Paulo da Portela une alliance décisive pour la suite des évènements.

Les habitants de Madureira présentent donc plusieurs intérêts pour les organisateurs de cette campagne. Ils sont nombreux à pouvoir voter, et peuvent être sensibles aux arguments sociaux de Pedro Ernesto. Leur « chef politique », Edgard Romero, est acquis à Pedro Ernesto depuis que celui-ci a été nommé interventor. Mais plutôt que de les considérer comme des potentielles clientèles, voyons la manière dont Antenor, Georgina, Almerinda et les autres font progresser leur propre agenda dans ce processus politique.

Enjeux nationaux et territoriaux des Madureirenses

Quelle perception Antenor dos Santos, qui était déjà sans doute impliqué dans l’organisation du carnaval, pouvait-il avoir de cette alliance politique ? Il est compliqué de le savoir alors que pendant le même temps, il est confronté au revirement de la politique du ministère du Travail vis-à-vis des syndicats 710 qui s’opère depuis le départ du ministre Lindolfo Collor en 1932. Le décret du 31 octobre 1931 avait en effet réglementé le service, les tarifs et durées de travail des dockers dans le port de Rio, et le recrutement des travailleurs, l’organisation du service et la répartition des équipes confiés entièrement à l’União dos Estivadores do Porto 711. À l’initiative de Collor, en 1932, les commissions mixtes de conciliation, suivies des Juntes de conciliation et jugements, étaient supposées encadrer les négociations entre syndicats patronaux et travailleurs et fonctionnaient comme embryon d’une justice du travail. Dans le cadre des discussions avec le ministère du Travail, Resistência avait proposé un projet d’organisation de la profession, soutenu par le gouvernement. Mais début 1933, une rumeur circule, suggérant que le ministère du Travail aurait autorisé un nouveau syndicat, le Syndicato dos Trabalhadores em Sal, à élargir son périmètre aux activités du port, remettant en cause le monopole de Resistência sur le secteur. La protestation ferme des dirigeants de Resistência conduit à mettre en place une commission de négociation avec le gouvernement abritée par la Fédération du travail. Antenor dos Santos fait partie de la commission qui « proteste, sereinement et en ordre, contre une tentative de dédoublement des syndicats » 712.

La Fédération du travail s’avère cruciale pour maintenir le dialogue entre gouvernement provisoire et syndicats, le premier ne pouvant encore se passer des seconds et risquer que le climat social carioca se dégrade. C’est ce contexte qui favorise la progression politique d’Almerinda Farias Gama. On ne sait pas où celle-ci a passé le carnaval – dans le centre ou sur la Praça Onze – mais il a sans doute constitué pour elle un moment charnière, personnel et politique, à en croire le poème qu’il lui inspire et qu’elle publie dans le Diário das Noticias 713. Toujours attachée de presse de la Fédération féministe, Almerinda a fait la rencontre à la rédaction du Jornal de Gilberto Flores, un proche du ministère du Travail qui lance alors la Revista do Trabalho, organe de presse du ministère. Grâce à ses connaissances en français, elle est recrutée pour traduire les communiqués du Bureau international du Travail à Genève dont Vargas prétend s’inspirer. Elle a alors ses entrées au ministère et en tant que présidente du syndicat des Dactylos, elle participe aux activités de la Fédération du travail. Son syndicat, qui de son propre aveu ne recrute pas beaucoup de membres (« Le Syndicat de Moi Toute Seule », « O Sindicato de Eu Sozinha » comme le surnommait un de ses ennemis à la Fédération, Stepple Jr.), ne l’occupant pas beaucoup, elle se rend alors utile auprès d’autres syndicats, assurant leur conseil juridique et instruisant leurs dossiers : elle travaille ainsi pour le syndicat des travailleurs du pétrole, des grutiers, des chapeliers, des employés des maisons de jeux (casa de diversões) 714.

De manière générale, la portée de ces négociations est stratégique pour Vargas qui, toujours pris en tenaille entre les tenentistes et les constitutionnalistes, ne peut se priver de l’adhésion du mouvement social à son gouvernement, ou tout du moins, de son adhésion aux processus de négociation qu’il propose, et ainsi de démontrer à l’ensemble des acteurs politiques que le gouvernement prend en charge les « questions sociales » – autrement dit qu’il les assume et les contrôle à la fois. Or, cette quadrature du cercle doit trouver ses solutions localement. Le contexte carioca, qui a ses logiques propres et ses configurations urbaines particulières, pourrait ainsi favoriser des configurations qui peinent à émerger au niveau national.

En mars 1933, lorsque débute concrètement la campagne électorale pour l’Assemblée constituante prévue en juin 1933, Pedro Ernesto doit trouver le moyen d’emmener toutes les forces politiques locales dans sa barque. La revendication de l’autonomie du District Fédéral, largement consensuelle, portée par exemple par le Parti travailliste de 1928 comme par une majorité des chefs politiques traditionnels, lui sert de parapluie sous lequel l’ensemble des mouvements peuvent, malgré leurs oppositions, se retrouver dans le soutien au gouvernement provisoire. Le 6 mars, il fonde le Parti autonomiste (PA) avec lequel il mènera la campagne.

Structurée autour d’un noyau dur tenentiste et fidèle (Jones Rocha, chef de cabinet de Pedro Ernesto et ancien directeur médical de sa maison de santé, Augusto Amaral Peixoto, qui contrôle le district de Copacabana, et Waldemar Motta celui de Tijuca, avec qui il fonde le Centre civique « 4 de Novembro » le 27 décembre 1932 pour soutenir la candidature de Amaral Peixoto et Waldemar Motta), la machine électorale de Pedro Ernesto doit entrer dans le jeu politique carioca et séduire les chefs politiques capables de rapporter de gros volumes d’électeurs. Pedro Ernesto comprend l’importance d’une stratégie territoriale et assoit le développement du Parti autonomiste sur des formations politiques d’action locale, les succursales du Centre civique du 4 novembre, qui relaient les initiatives de Pedro Ernesto et soutiennent les candidatures du PA. Le 20 mars, une succursale est inaugurée à Irajá, sur l’avenue Monsenhor Felix, territoire du chef politique Edgard Romero 715.

Cette stratégie territoriale est d’autant plus importante que les tentatives d’agréger les partis constitués par les différents interventores du pays n’aboutissent pas. En avril 1933, le congrès de l’União Cívica National qui réunit à Rio tous les partis formés par Vargas dans les États ne connait pas de suites. En outre, le ralliement des leaders locaux traditionnels ne suffit pas à assurer une marge d’action à l’interventor de Rio. Il compte mobiliser les principaux leaders sambistes dans la campagne, notamment Paulo da Portela qui accepte de jouer le « cabo eleitoral » (recruteur d’électeurs) dans les favelas et subúrbios 716. De même, le Parti autonomiste soutient la Campanha Feminista Brasileira qui porte la candidature de Bertha à la Constituante. Celle-ci fait campagne dans toute la ville, y compris dans les subúrbios, grâce notamment à Almerinda qui, le 30 avril, est l’une des trois oratrices parcourant la zone nord suburbaine. Le trajet doit suivre la route de Petrópolis jusqu’à Santa Cruz, en s’arrêtant à Engenho Velho, Meyer et Bangú, puis au retour, à Campo Grande et enfin Madureira où un meeting est prévu à 20 h 717. C’est peut-être à cette occasion que Almerinda rencontre Georgina Coutinho.

C’est durant ce mois d’avril qu’a lieu l’affaire du « secret de la morte » (chapitre 9) – mais Georgina est surtout impliquée dans les mouvements laïcs dont certains leaders résident à Madureira. Quelques jours avant la conférence d’Almerinda à Madureira, le 24 avril, elle a participé à l’organisation du Congrès régional pour la liberté de conscience (Congresso Regional de Liberdade de Consciencia) qui a eu lieu en centre-ville, rue Conceição, dans une salle prêtée par le Partido Democrático-Socialista fondé en janvier, et qui endosse les grandes revendications de la gauche socialiste et progressiste, y compris l’autonomie, le vote des femmes et la liberté religieuse 718. Le congrès accueille plus de 300 participants tandis que de nombreux intervenants présentent leur « thèse ». Georgina anime la session « Propagande », à la suite des sessions « Presse » (où l’on retrouve Edgard Sussekind de Mendonça, militant anticlérical, époux de Armanda Alberta et signataire du manifeste des Pionniers de l’éducation nouvelle en 1932), « Recrutement » et « Études des thèses » – celle-ci étant conduite par le professeur Souza Marques, qui doit conclure les travaux du congrès.

En plus de Souza Marques, on peut noter la participation d’un autre membre du meio negro carioca : Evaristo de Moraes, le célèbre avocat de la révolte de la Chibata en 1910 et fondateur du Parti socialiste en 1920, donne une conférence sur « l’État laïc ». Ce lien avec les réformateurs sociaux est aussi confirmé par Armanda Alberto, présente au congrès en tant que Présidente de l’ABE, qui avait récemment déclaré compter sur le soutien de la FNB pour l’ouverture de son école à Merity 719. La défense de la laïcité de l’État et de l’armée, du divorce et de la liberté syndicale défendue ici par le Partido Popular, répondent désormais clairement à l’offensive catholique. Carlos de Sussekind présente ainsi la thèse « O catholicismo, partido politico estrangeiro » 720, en réponse à la condamnation du Partido Comunista do Brasil par l’Église, accusé d’être un « Parti de l’étranger », ainsi qu’une deuxième thèse pour l’abrogation de l’article 157 du code pénal sur la répression du spiritisme 721.

Cette structuration du paysage politique rend difficile la durabilité de la coalition sur laquelle Pedro Ernesto entend s’appuyer, où les catholiques réformateurs sont importants, tout comme les tenentes corporativistes. En tout cas pour les élections de juin, le Parti autonomiste remporte un semi-succès. Il réussit son pari en obtenant la majorité des sièges pour le District Fédéral (6 sur 10 722 ), ce qui assure au passage la défense du projet d’autonomie municipale du DF dans la future constitution. En outre, grâce à sa fonction de présidente du Syndicat des dactylos, Almerinda est élue dans le contingent des 40 élus « classistas » (élus parmi les syndicats de travailleurs et de patrons), dont la désignation a été contrôlée par le Ministère du travail 723. Elles sont, avec Carlota Pereira de Queiros, candidate constitutionnaliste de São Paulo, les deux seules femmes élues à la Constituante.

Mais pour Pedro Ernesto, ce succès est relatif. Le bilan de l’élargissement de l’électorat est mince : seulement 70 000 bulletins de vote ont été enregistrés tandis que la campagne présidentielle de 1930 avait comptabilisé 60 000 votants environ. Parmi les votes exprimés, seuls 41 % ont désigné le Parti autonomiste, les autres ayant posé le nom du candidat local traditionnel, ou voté blanc 724. Les chefs politiques sont donc encore incontournables, et le vote populaire, malgré les initiatives en matière de santé et d’éducation, les mesures accordées aux employés municipaux et la campagne tournée vers les classes défavorisées, ne fait pas contrepoids. C’est à partir de ce constat que Pedro Ernesto envisage déjà la prochaine campagne, qui doit élire la nouvelle Assemblée en juillet 1934, mais aussi les premières élections municipales qui pourront désigner le maire par le vote. La convocation du vote populaire et la participation large d’une société civile plus politisée pourrait être un scénario de l’interventor pour construire sa propre autonomie politique.

La campagne pour l’Assemblée de 1934

Le Centre civique 4 de Novembro : opération stratégique

En retour, les militants de Madureira cherchent à s’imposer dans la plateforme ouverte par le Parti autonomiste. Almerinda, qui participe à la Conférence nationale sur la protection de l’enfance organisée par Anisio Teixeira et Carlos Chagas (le directeur du centre de santé Oswaldo Cruz 725 ), intervient pour que soit inclus dans le programme de la future université du DF que projette Anísio Teixeira, un programme de formation complet d’obstétrique médicale à destination des sages-femmes. L’objectif est que celles-ci soient suffisamment formées pour remplacer les médecins dans la plupart des accouchements. Ainsi que le rapporte le Jornal do Brasil, cette intervention – qu’Almerinda considérera comme la plus importante contribution féministe de sa carrière 726 – suscite une vive réaction et n’est soutenue que par un seul médecin, obstétricien de l’université de Rio, le docteur Oviodo Meira, qui souligne l’intérêt de pallier ainsi le nombre insuffisant de médecins dans certaines régions, mais aussi de limiter l’activité des « curiosas » qui pratiquent également l’avortement et mettent en danger les femmes comme les enfants 727. Peut-être sous l’influence de ces débats, Georgina commence une formation d’infirmière 728.

Son voisin Antenor dos Santos quant à lui a repris à son compte l’organisation de la Frente Negra Brasileira, précisant que « cette organisation n’a rien à voir avec celle fondée à São Paulo au moment du mouvement révolutionnaire » 729, et a ouvert une école à son domicile au 37 de la rue Itaúba 730. En septembre, il est accueilli au siège du Centre civique 4 de Novembro pour y déployer cette fois un festival de théâtre toujours au nom de la Frente Negra Brasileira. Le festival consiste en la représentation d’un drame en un acte, O escravo, et d’une comédie « hilarante », Cautello com as suas mulheres (« Cautello avec ses femmes »), dans laquelle Antenor joue son propre rôle.

La stratégie territoriale de Pedro Ernesto se poursuit par l’ouverture d’une nouvelle succursale du Centre civique du 4 novembre cette fois à Madureira, inaugurée le 7 octobre 731. La description qu’en fait la Revista Suburbana dans son numéro de novembre 732, ainsi que celles livrées par d’autres journaux, permettent de reconstituer précisément les éléments de cette « architecture de l’impossible » qui est élaborée en vue des élections de 1934 733, au regard du contexte de Madureira.

C’est le capitaine Maltez, que l’on a rencontré comme une « figure charismatique de la ville » (chapitre 5), lié à Edgar Romero, qui accueille la cérémonie au siège du club de football Magno FC (figure 57). On retrouve ensuite logiquement à la tête de l’organisation la famille Machado. Manoel Machado Sobrinho, l’héritier et successeur de l’Intendant Machado, chef politique de Madureira, en est le président, et selon le Correio da Manhã, son cousin, Leoncio Machado en serait le vice-président. Rappelons que ce dernier, ainsi que nous l’apprend le Rio Ilustrado quatre ans plus tard (chapitre 5), avait pourtant quitté le clan politique familial en 1929 pour le Parti économiste, mené par Henrique Dodsworth, qui s’oppose au Parti autonomiste dans cette campagne.

Viennent ensuite d’autres figures connues du quartier. L’avocat Francisco da Silveira Machado Junior, fils de Francisco Machado, est identifié comme un membre actif du Parti autonomiste 734. Toujours selon la Revista Suburbana, les deux trésoriers de la succursale sont le Capitaine Maltez et Antonio Luiz de Queiroz, cet entrepreneur qui lotit les alentours du marché de Madureira, fils du vieux Queiroz. Selon le Correio da manhã, le premier trésorier est Albino Machado, né dans le district de Braga au Portugal, arrivé il y a 27 ans, dont on a vu qu’il était membre fondateur de l’Instituto Clinico et du Centro de Lavoura, Comercio e Industria (chapitre 5). Il fait aussi partie de la confrérie catholique d’Irajá. Enfin Antonio Cruz, identifié comme membre du Parti socialiste, est le secrétaire général (procurador) de l’association.

Le conseil fiscal rassemble des notabilités madureirenses : y siège le capitaine Custodio Caravana, qui vit rue du Sanatorio, membre du conseil administratif du Sindicato dos Proprietarios de Imoveis, et de l’église spiritiste, qui disait avoir effectivement rallié le Parti autonomiste (chapitre 5) ; Horacio de Souza Machado (orador oficial), ainsi que son beau-frère Francisco Amado Machado de la rue Oliva Maia, également cousin de Leoncio. Horacio vit dans l’avenue de Portela où il a son laboratoire pharmaceutique et « mène d’importantes expériences » 735 (chapitre 5). Dans le Correio da Manhã, apparait en outre Eduardo José de Almeida, portugais très actif dans l’association des commerçants de Madureira, co-fondateur de l’Instituto Clínico qui a ouvert l’année précédente, et figure notable du Centro de Lavoura, Comercio e Industria.

La formation du Centre civique s’appuie donc sur l’ensemble des autorités locales, et constitue même une occasion de consolider les fiefs politiques traditionnels : Francisco da Silveira Machado, fils de Manoel Luiz Machado, propose ainsi que son propre fils soit intronisé comme vice-président de la succursale 736.

Au-delà des figures connues qui seront celles mentionnées par le Rio Ilustrado quelques années plus tard, qui sont aussi probablement le noyau du lectorat de la Revista Suburbana, et en ajoutant les militaires spiritistes (capitaine Caravana, capitaine Maltez), l’article mentionne la participation de forces nouvelles : le Dr Theodomiro José de Lima, un des fondateurs de la délégation suburbaine de la Frente Negra Brasileira à Madureira, ainsi que le Dr Georgina Coutinho, qu’on peut sans doute identifier sur la gauche de la photo (figure 57).

Figure 57. L’installation de la succursale de Madureira du Centre civique du 4 novembre. Source : Revista Suburbana, novembre 1933, no10, p. 9. CC0

Ala moça do Brasil

La revue rapporte également que plusieurs orateurs se sont ensuite succédé, agrégeant l’ensemble des programmes progressistes du subúrbio : un représentant de l’Alliance des électeurs libres (Alliança dos Eleitores Livres), mais aussi plus remarquablement, la représentante de « Ala Moça » :

Cette organisation féminine, qui par l’intermédiaire d’une de ses représentantes, est venue, dit l’oratrice, donner la preuve évidente que les femmes luttent pour les grandes causes de la collectivité, et qu’à égalité de devoirs et de droits avec les hommes, elles devraient déjà partager les mouvements politiques nationaux, en les intégrant comme un élément sain 737.

Cette dernière, que l’on devine devant l’épaule de l’orateur de la photo, est Almerinda Farias Gama.

Trois semaines plus tard, alors que les travaux de la Constituante où siège Almerinda ont commencé, le Jornal do Brasil annonce effectivement la réunion de l’association Ala Moça do Brasil (Aile jeune du Brésil), au siège de l’Ordre mystique de la pensée :

Cette nouvelle et prospère association, à finalité politique et sociale, dont le rayonnement va chaque jour augmentant dans toutes les directions, réalisera le 28 novembre prochain, à 19h30, au 2168 de l’Avenue Suburbana, au siège de l’Ordre Mystique de la Pensée, sa session solennelle d’installation, en présence des autorités représentant le Centre civique du 4 novembre, l’association des Électeurs Libres de Madureira, et d’autres partis politiques et associations civiles. À la tête de ce mouvement de rénovation civique se trouve la bientôt diplômée Almerinda Farias Gama, dont les idées pénètrent les courants moralisateurs de toutes les opinions 738.

Dans le compte-rendu de cette réunion qui paraît deux jours plus tard dans le toujours bienveillant Jornal do Brasil, nous retrouvons Almerinda comme présidente, Georgina Coutinho comme première trésorière, ou encore Antonio Cruz du Partido Socialista. Notons que l’équipe de direction mentionnée respecte la parité puisqu’elle se compose de 7 femmes et 7 hommes. Parmi les « procuradores » se trouve Theodomiro José de Lima, membre de la FNB et du Centre civique de Madureira. Enfin dans le conseil consultatif siègent le « fakir » lieutenant Elyseu Sant’Anna, un autre lieutenant probablement parent du premier, Damião Sant’Anna, ainsi que le Dr Antonio Pereira Manhães.

L’association se donne ces objectifs, croisant féminisme, justice sociale, droit du travail et liberté de conscience :

Association politico-sociale qui se destine à organiser un cours d’éducation civique dans les périphéries du District Fédéral et dans les localités où elle établira ses filiales, et à défendre un programme politique de rénovation, distinguant notamment parmi ses objectifs, le caractère obligatoire de l’enseignement primaire et technico-professionnel, la liberté de pensée, la légalisation du divorce, la laïcité de l’État et de l’enseignement, la gratuité de la justice, la garantie d’assistance médicale et hospitalière, et la protection juridique du travailleur de toutes les classes. « Ala Moça » sera constituée par des citoyens des deux sexes, sans distinction de couleur, foi ou nationalité, et se renforcera par la collaboration de toutes les classes sociales 739.

Pour soutenir cette initiative, étaient présents le représentant du Centre civique du 4 novembre, celui de sa succursale à Madureira, celui du Centre civique Marechal Hermes voisin, le député Waldemar Motta, un représentant du Centro Operário 1er de maio (du quartier de São Cristovão), ainsi que le représentant du Ginásio Alpha dans le district voisin de Ricardo de Albuquerque. La direction de Ala Moça, indique que, dans la mesure de ses moyens :

elle fondera, dans la zone suburbaine du District Fédéral, comme dans d’autres zones de faibles ressources où elle pourrait intervenir, des centres de culture physique et intellectuelle à destination privilégiée des femmes et de la jeunesse en général, à l’appui de bibliothèques. Pour cette raison, Ala Moça a choisi d’installer son siège dans le populeux quartier de Madureira, au 454 de la rue Carolina Machado 740.

Dès le mois de décembre, l’équipe de Ala Moça se met au travail. D’après A Noite, Ala Moça lance une campagne à Ricardo de Albuquerque, afin d’inaugurer une école et un « ambulatorio ». Ala Moça organise une « soirée dansante » au Ginásio Alpha en l’honneur de ses soutiens, le Centre civique du 4 novembre et les « familles distinguées de la localité » 741.

Le 3 janvier 1934, une autre campagne est lancée pour fonder une école dans la municipalité voisine de Merity (cette fois dans l’État de Rio), celle où est installé le ginásio (lycée) de Armanda Alberto, qui disait également pouvoir s’appuyer sur les ressources de la FNB locale. O Paiz rapporte que le directeur du journal O Proletario, le major Arthur d’Andrade, a formé une commission au siège du journal en vue de traiter les problèmes de l’analphabétisme et du paludisme qui touche les familles de charbonniers (carvoeiros e lenheiros) de la région. Almerinda, en tant que présidente d’Ala Moça, fera elle-même la demande d’équipement à l’interventor de l’État de Rio. L’article annonce également l’inauguration prochaine d’une école ouverte aux enfants des familles modestes, qui sera dirigée par le Dr. Antonio Peireira Manhães, membre de la direction d’Ala Moça 742. Le Ginásio Almerinda Farias Gama ouvre le 17 février à Meriti. C’est dans cette école puis dans son dispensaire qu’Almerinda s’installera finalement comme enseignante 743.

Ala Moça do Brasil s’est formée au croisement de réseaux politiques et personnels bien diversifiés : meio negro, évangéliques et spiritistes, réformateurs et éducateurs, féministes et socialistes, et qui se sont agrégés dans une logique territoriale indissociable d’un fort ancrage social dans les subúrbios. Entre l’école d’Antenor, celle de Souza Marques, celle du parti travailliste, et celle d’Almerinda juste à côté, le quartier de la rue Itaúba apparait, en quelques années, particulièrement riche d’initiatives et de nouvelles opportunités. Sans aucun doute la dynamique lancée par le Parti autonomiste bénéficie-t-elle de l’interaction de ces réseaux et de la densité des initiatives locales.

Forces autonomes

Parallèlement, Pedro Ernesto persiste à établir un rapport personnel avec la population et en particulier les plus pauvres. Les festivités du carnaval sont l’occasion de renforcer les relations avec les sambistes. Le 20 janvier 1934, le chef de cabinet du maire organise une fête en hommage à Pedro Ernesto, sur le campo de Santana, avec entrée payante pour assister à la compétition de 16 écoles de samba et à divers évènements sportifs et culturels. Le défilé de carnaval est organisé par le journal A Hora au Stade Brasil, qui innove en constituant un jury populaire pour le concours 744. C’est à ce défilé qu’assiste Arthur Ramos, qui vient d’arriver à Rio pour diriger la subsection d’orthophrénie et hygiène mentale de la municipalité.

Si le Parti autonomiste cherche à fédérer autour de la candidature de Pedro Ernesto, le Tribunal électoral enregistre beaucoup de candidatures indépendantes (avulso) prêtes à soutenir la majorité de Pedro Ernesto. Parmi ces candidats, on retrouve Bertha Lutz, ou encore Anthero Augusto Maia, un des fondateurs de la délégation suburbaine de la FNB à Madureira en février 1932 745. Almerinda elle-même présente sa propre liste (chapa de deputados), sous le nom de Congresso Master. Le 6 octobre, après une réunion dans le centre de Rio, le Jornal do Brasil annonce sa candidature 746. Le Congresso Master constitué le 16 septembre regroupe plusieurs associations et lignes politiques qui prétendent défendre, à la future assemblée et future chambre municipale, le décret « Droit au travail » :

Dans le seul but d’atteindre l’objectif de son programme, le Système Master a élaboré les décrets sur le droit au travail pour tout homme et femme, et sur le droit à la subsistance et à l’éducation pour tout enfant jusqu’à 14 ans 747.

Almerinda reprend ainsi sa ligne politique principale, défendue à travers le féminisme, telle qu’elle l’a décrit en 1984 : le droit de vote, pour elle, ne peut se concevoir sans une autonomie économique, que ce soit pour les femmes ou les prolétaires, noirs et blancs. Celle-ci passe par l’accès à l’éducation et à la formation professionnelle. Plus qu’un élément du discours travailliste ou socialiste, la revendication d’un « droit au travail » et d’un « droit à l’éducation » n’est que la traduction d’une revendication plus large de droits civiques et politiques 748.

Cela fait, il a convoqué un Congrès qui a été installé dans cette capitale le 16 de ce mois, en invitant tous les partis et syndicats prolétariens, y compris le Prolétariat socialiste, qui n’était pas représenté. J’ai assisté à ce congrès à titre individuel, en tant que membre du Syndicat des Sténographes et Dactylographes et présidente du groupe politique « Ala Moça do Brasil ». La confiance de mes pairs m’a choisie pour la liste que ce Congrès présentera pour les sièges de députés fédéraux lors des prochaines élections du 14 octobre, sous le titre « Décret sur le droit au travail – Congresso » 749.

Le 9 octobre, Ala Moça se réunit au 35 rue Itaúba, chez Georgina, « élément prestigieux d’Ala Moça do Brasil, qui vient juste d’achever le cursus de formation d’infirmière de la Croix Rouge » 750, avec ses électeurs afin de leur distribuer les bulletins et cartes d’électeurs pour voter pour le Congresso Master 751 (figure 58).

Figure 58. Affiche de campagne de Congresso Master, 1934. Source : CPDOC-FGV. CC0

En décembre, les élections ont lieu. Ni Anthero Augusto Maia, ni Almerinda ne sont élus. Mais Almerinda fait un score impressionnant avec son Congresso qui récolte 6462 voix, soit presque 6 % 752.

Plus largement, c’est une victoire significative de la dynamique lancée par l’interventor, consistant à élargir la base électorale carioca : même si c’est encore peu par rapport au nombre d’électeurs que suppose le code électoral de 1932, 110 000 électeurs se sont inscrits, soit presque le double des 60 000 électeurs qui avaient voté en 1930.

On peut toutefois se demander qui étaient précisément ces nouveaux électeurs et les raisons de leur incorporation au processus électoral. Est-ce, comme semblent le résumer la plupart des analyses, le fait de la relation personnelle que Pedro Ernesto a su construire, dans des modalités relevant parfois du clientélisme, avec les classes populaires de Rio ? Sans nier l’impact des grandes manifestations populaires et du soutien réel qu’a su obtenir le maire, on peut imaginer, au vu des deux campagnes qui se sont déroulées à Madureira, que cet élargissement est à mettre en rapport avec l’émergence d’une forme inédite d’organisation de la société civile des subúrbios. Il est aussi sans doute le fruit du travail de politisation et d’incorporation politique de terrain accompli par des intermédiaires (Georgina, Elyseu, Souza Marques, Antenor, Almerinda), susceptible d’amener aux urnes une partie de la classe moyenne ou des populations tout juste alphabétisées, en usant d’arguments concrets – travaillisme, justice sociale, services urbains – mais aussi de leur aspiration à participer pleinement à l’avenir de la nation, par l’accès à l’éducation et l’autonomie spirituelle et morale. Ce serait ainsi donner une autre interprétation de la séquence, non pas comme un « proto-populisme » mais comme un processus accéléré de démocratisation. On peut aussi supposer que du fait de conditions démographiques, géographiques et sociologiques similaires, on observe à São Paulo un processus comparable – certes avec des configurations politiques très différentes, mais parmi lesquelles la guerre constitutionnaliste a pu fonctionner comme un catalyseur d’incorporation politique d’une large partie de la population 753. Cette incorporation n’est pas seulement une adhésion émotive ou une soumission conditionnelle aux leaders populistes ou au projet nationaliste (pauliste dans la guerre constitutionnaliste de São Paulo), mais traduit aussi une capacité d’organisation et d’autonomie sur des thématiques transverses, qui vont de l’amélioration du quotidien à la représentation de soi dans la cité – par le théâtre, par la fête urbaine, par la presse en passant par la prétention à produire soi-même les contenus d’une identité « nationale ».

Fin de partie en 1935

Au-delà de l’élargissement du vote, le résultat des élections à Rio montre le succès de la stratégie politique d’articulation par le Parti autonomiste, puisque ce dernier remporte 8 sièges sur 10 au Congrès fédéral, et 20 des 24 sièges au conseil municipal, assurant donc l’élection de Pedro Ernesto à la mairie de Rio en décembre. Fort de cette légitimité à la fois électorale, populaire et politique, il mettra en place les mesures les plus significatives de sa politique : Anísio Teixeira se voit confier la création de l’université du DF qui ouvre en 1935, Arthur Ramos poursuit le développement de la subsection d’orthophrénie 754, Pedro Ernesto forme d’autre part l’União Trabalhista do DF (UTDF), sorte de fédération du travail à l’échelle de la ville, enfin une école primaire est construite dans la favela de Mangueira 755. Cette orientation franchement sociale du gouvernement municipal rencontre en réalité rapidement une opposition au sein de l’alliance constituée pour les élections. Dès le début de l’année 1935, la majorité de Pedro Ernesto se scinde notamment du fait des responsables catholiques 756, qui ne lui pardonnent pas d’avoir accueilli, au Théâtre municipal, la conférence d’installation de l’Aliança Libertadora Nacional, coalition réunissant les forces de gauche, y compris les éducateurs de l’Escola Nova et les féministes. Affaibli politiquement, Pedro Ernesto perd aussi du terrain avec Vargas, qui durcit ses positions face aux mouvements de gauche, diabolisant la tentative de coup d’État organisée par des communistes en juillet 1935. Prétextant la suspicion d’une complicité de Pedro Ernesto dans l’opération, Vargas l’écarte du pouvoir et finit par le faire emprisonner en 1936. Il préfigure ainsi le durcissement du régime qui conduit à l’annulation des élections présidentielles prévues pour 1938, pour lesquelles Pedro Ernesto appuyait vigoureusement le candidat pauliste, Armando de Sales, opposant de José Américo désigné par Vargas, et l’instauration de l’Estado Novo à la fin de l’année 1937.

Dès 1935, les personnages que nous avons suivis à Madureira disparaissent de la scène. Almerinda cesse progressivement de collaborer avec la Fédération du Travail. Elle intègre un cabinet d’avocats, où elle poursuit d’autres combats militants sur le plan juridique. En 1937, dans la Gazeta de Noticias, elle est citée comme poétesse 757. En 1938, dans O Fluminense, elle écrit un texte dénonçant la xénophobie 758. Enfin en 1939, elle apparaît comme professeure qui doit s’inscrire au registre du département d’éducation 759.

Après 1935, les activités de Georgina, devenue infirmière de la Croix Rouge, n’apparaissent plus dans la presse. Nous savons simplement que durant l’été 1935, elle a envoyé trois de ses enfants à la colonie de vacances de l’École Brésilienne de Paquetá 760. Au début des années 1940, elle offre une ambulance ainsi qu’un stock de médicaments de première nécessité à l’association de scoutisme de son quartier à Vaz Lobo 761.

La trajectoire du lieutenant Elyseu Sant’Anna, qui soutient fermement le président Vargas, est différente. En 1935, l’Ordre mystique de la pensée quitte le subúrbio pour installer son temple dans la rue da Constitução, en plein centre. Toujours dirigé par Sant’Anna, l’OMP organise des expériences pseudo-scientifiques pour capter l’électricité de l’atmosphère 762, et dispense des conférences destinées au « mundo intellectual » 763. A Nação accueille désormais les annonces de l’actualité de l’OMP et le Correio da Manhã continue de publier chaque fin d’année les prévisions d’Elyseu l’astrologue… Pour l’année 1938, juste après la mise en place de l’Estado Novo, celui-ci se félicite que :

Le Brésil a réussi à réaliser l’un de ses rêves les plus chers : avoir à sa tête un homme qui a le courage de mettre fin à l’oligarchie et au latifundisme. Les Brésiliens, dépouillés de leur désir de pouvoir et de politique, ont confiance dans le chef de la nation, dans la grandeur de notre pays 764.

Après l’annonce du festival de la FNB organisé par Antenor en septembre 1933, nous n’avons plus de trace de l’action de l’organisation à Madureira. Depuis lors, le délégué carioca de la Frente Negra, Antonio Francisco Napoleão, a continué à s’exprimer régulièrement dans la presse au nom de l’organisation, de ses liens avec le siège de São Paulo et de son action syndicale, notamment auprès de la compagnie EFCB pour une affaire de discrimination raciale en 1933. Mais, visiblement, il échoue à faire émerger une organisation politique noire qui s’appuie sur les forces locales et doit appeler à l’aide, à plusieurs reprises en juin et en septembre 1935, les personnalités influentes du « meio negro » carioca : Evaristo Morães et José de Sousa Marquez, sans résultat manifeste 765. La FNB subit dès 1936 la répression de Vargas et se voit interdire le renouvellement de sa licence, au même titre que les partis politiques. L’association n’y survivra pas 766.

Antenor reste actif au syndicat Resistência (il gère la société immobilière du Syndicat entre 1935 et 1936 avec Eloy Antero Dias 767 ), et dans le développement des écoles de samba : il devient président de l’école Prazer da Serrinha en 1936, puis en 1939 dirige l’Union des écoles de samba avec Mano Eloy comme vice-président, l’année même où Paulo de Portela dispense sa leçon de samba (chapitre 6). Il restera à ce poste pendant de nombreuses années, tandis que, après 1941, l’UES est de plus en plus impliquée dans le mouvement communiste – époque à laquelle le syndicat Resistência, après une interruption depuis 1935, reprend le recrutement de ses membres avec 313 inscriptions dont 30 à Madureira 768.

Dès 1942, la pénétration du parti communiste dans les organisations politiques carioca, les syndicats, les écoles de samba, les acteurs sociaux dans les favelas, change les rapports de force et polarise les oppositions avec l’Église catholique sociale. Vargas, tout en systématisant la répression et la surveillance des communistes, a fait sienne la stratégie de Pedro Ernesto, de prétendre dépasser les oppositions tenentistes/libérales ou catholiques/communistes dans la construction d’un pouvoir personnel, en prise directe avec les catégories populaires urbaines qui mettent en scène sa popularité, lorsqu’il s’adresse aux « masses » en interpellant les « trabalhadores e trabalhadoras do Brasil » depuis les stades. C’est alors une autre étape politique, « démocratique » puisqu’après la démission de Vargas en 1945 et l’organisation d’élections libres, le Brésil connait jusqu’au coup d’État civil et militaire de 1964, une période de multipartisme et d’élections ouvertes dans lesquelles la participation – obligatoire – est massive.

L’épilogue du gouvernement de Pedro Ernesto peut sembler décevant au regard de la dynamique démocratique qu’il avait enclenchée – cette déception fut sans doute largement partagée hors de Madureira – mais il reste que le processus électoral, même sans avoir apporté beaucoup de nouveaux bulletins dans les urnes, a permis d’accélérer l’organisation d’une société civile à Madureira dont les mobilisations sont loin de se limiter à des enjeux locaux. Les protagonistes que nous avons suivis ont saisi l’opportunité d’un rapport de force en leur faveur, notamment sur des sujets qui les opposaient aux classes supérieures de Madureira et à ses chefs traditionnels, par exemple sur le catholicisme. C’est sans doute également la limite qu’ils ont rencontrée dans la stratégie du Centre civique du 4 novembre, c’est-à-dire l’alliance avec les acteurs politiques plus traditionnels – la famille Machado, les membres du club Lavoura Industria e Comercio – tout comme Pedro Ernesto fut mis en minorité dans son propre parti sous la pression des catholiques au début de l’année 1935.

De ce point de vue, le dénouement de ce rapport de force met aussi en perspective l’affaire du fakir et de la macumbeira : il y avait bien une dimension politique dans la revendication d’exercer le culte comme la médecine, mais aussi dans la pratique de la samba, du théâtre, du jongo, ou dans l’ouverture de nouvelles écoles – dimension très bien identifiée par les défenseurs du centre Dom Vital qui sont les gagnants de cette période d’errements du pouvoir.

Il apparait de cette chronique du gouvernement provisoire à Madureira que ses habitants sont entrés sur la scène politique carioca et nationale. Sur le schéma en figure 59, sont représentées l’ensemble des relations et initiatives relevées à partir de deux personnages, Georgina Coutinho et Antenor dos Santos. Le voisinage de Georgina et Antenor dans la rue Itaúba, point de départ méthodologique de cette enquête, ouvre une perspective différente de celles des analyses politiques qui seraient conduites à partir des organisations ou des politiques professionnels. En centrant le point de vue sur les individus dans leur contexte quotidien, leur quartier, leur entourage – point de vue rendu possible, en termes de sources, par le média essentiel qu’est devenu la presse quotidienne à cette période – on peut recouper l’ensemble des engagements, des réseaux, des cercles de sociabilités qui permettent de comprendre la vie politique des subúrbios dans les années 1930.

Figure 59. Les réseaux politiques de Georgina et Antenor

Une première remarque que suscite le schéma est d’abord l’importance de l’activité associative, politique et religieuse autour du centre de Madureira et en particulier du lotissement Serrinha. Quand bien même ils ne partagent ni leur origine, ni leur condition raciale, ni l’éducation, ni la religion, ni la condition économique, Georgina et Antenor ne vivent pas dans des mondes séparés. Si aucun lien direct entre eux n’est apparu dans la presse en dehors de celui du voisinage, il est difficile d’imaginer qu’ils n’aient pas eu de liens personnels – quand bien même d’inimitié, et on peut penser que Georgina avait au moins des relations avec ses notables voisines Libía, Joana, etc. elles-mêmes liées directement à Antenor – que l’on a représentés prudemment par des pointillés, comme les autres liens de voisinage ou d’affinités supposées : entre Elyseu et les capitaines Caravana et Maltez, du fait de leur position de militaires et de leurs pratiques spiritistes, entre les mêmes capitaines et la famille Machado, du fait des sociabilités de classe attestées dans le chapitre 5, et de leur participation commune à des cercles politiques ou au Centre civique du 4 novembre. Les autres liens matérialisés sur la figure sont attestés, soit entre les personnes, soit avec des organisations politiques ou culturelles dont la taille réduite implique des relations interpersonnelles entre leurs membres.

Comme le suggère sa position en haut à droite, la stratégie de Pedro Ernesto est moins de former des « clientèles » que de s’appuyer sur des secteurs très organisés de la société civile qui apparaissent particulièrement denses. Rappelons que les écoles, les théâtres, les lieux de culte, les lieux de réunion politique mentionnés sur ce schéma sont situés à quelques centaines de mètres les uns des autres. À cette densité géographique il faut ajouter une densité organisationnelle, et noter le cumul des appartenances des uns et des autres aux organisations politiques, qu’elles soient d’initiative locale ou accueillies de l’extérieur. Non seulement les personnes circulent d’une organisation politique à une autre, mais l’importance des organisations religieuses et culturelles pour la mise en place rapide de ces groupes politiques apparait aussi comme évidente : l’Ordre mystique de la pensée (OMP) préfigure Ala Moça ; le théâtre d’Antenor est lié au Parti travailliste la future FNB de Madureira ; les cercles de terreiros, de candomblé et de jongo transparaissent dans les syndicats. C’est à partir de cette organisation dense préalable que les suburbanos ont investi le jeu politique ouvert par Pedro Ernesto et ont été capables de formaliser très rapidement nombre de partis, organisations, groupes de soutiens électoraux etc. Réciproquement, le débouché politique de ces organisation culturelles – de nature religieuse ou artistique – invite aussi à leur prêter en retour une dimension politique déjà présente, comme l’indiquent les thématiques sociales des pièces jouées par le théâtre d’Antenor ou celles des conférences de l’OMP.

De fait, bien qu’adoptant des positions et portant des projets différents, nous voyons se déployer à Madureira à peu près tout le spectre des courants progressistes présents à Rio à l’époque : les motifs de ces organisations combinent l’antiracisme, le féminisme et la revendication de droits sociaux ; elles se sont presque toutes engagées dans l’ouverture d’écoles dans le quartier, et toutes ont à défendre leur liberté religieuse. Dans tous ces domaines (école, féminisme, droits sociaux, culte), le catholicisme rénové du centre Dom Vital défendait des positions concurrentes et socialement conservatrices. Ce catholicisme affiché est d’ailleurs le point commun d’un milieu qui s’exprime dans les colonnes de la Gazeta Suburbana – par exemple à travers des tribunes anti-féministes – et qui cherche à encadrer politiquement ces initiatives. Ce milieu catholique est représenté en bas de la nébuleuse formée autour du 35-37 de la rue Itaúba (les chefs politiques et les groupes de commerçants portugais de Madureira) et en haut (Pedro Ernesto et le Parti autonomiste). Comme on l’a vu, ce sont ces acteurs qui ont remporté la bataille idéologique et politique en 1935.

La question religieuse apparait encore plus nettement lorsqu’on cherche à distinguer les différents groupes sociaux qui composent cette nébuleuse. À partir des éléments cumulés jusqu’ici, nous repérons quatre groupes dans le schéma. En bas, on vient de les mentionner, les classes supérieures qui gravitent et récupèrent ces formes d’organisation locales, sont des catholiques revendiqués. À gauche, du côté de Georgina, on retrouve les porteurs d’un projet de Brésil « éclairé », engagés dans une mobilité sociale ascendante, dont la majorité appartient à des églises spirites ou en sont proches, notamment l’OMP. Ils sont issus de classes intermédiaires – militaires, fonctionnaires, licenciés en droit, qui connaissent une mobilité sociale par les carrières publiques, la médecine ou l’enseignement, et qui s’engagent du côté du nouveau régime en croyant aux opportunités qu’il ouvre : par l’éducation, la qualification professionnelle, l’exercice du droit, la nation brésilienne doit pouvoir s’engager vers le progrès de tous, quel que soit le genre, la couleur ou les conditions économiques de départ. Au centre, un milieu proche avec qui ils partagent ces idéaux, le « meio negro » de Madureira, protestants, élite intellectuelle et politique, francs-maçons, docteurs et professeurs, pourrait incarner un modèle brésilien d’uplift. Personnalités publiques et recherchées par la bonne société de la ville, ils sont d’origine modeste, non loin de l’esclavage, mais s’en sont tenus à distance par leur éducation et leur rigueur morale – comme en témoigne le parcours du petit Silas, fils de José de Assumpção (chapitre 7). Pour autant, ils restent en lien et comme interface du milieu « africain » représenté à droite du schéma. On y retrouve sur la colline de Serrinha les habitants récemment arrivés de l’État de Rio et du Minas Gerais, adeptes du jongo et du candomblé, insérés dans des clans familiaux issus du monde rural dont les solidarités se prolongent dans les syndicats. Ils sont les principaux acteurs des écoles de samba, produisent des disques et des festivals de théâtre. C’est le milieu social le plus pauvre mais aussi le plus organisé et structuré de tous.

Ces trois derniers groupes, grossièrement distingués et dont on a vu la porosité, sont tous engagés à leur manière pour un changement social visant à remettre en cause les hiérarchies post-esclavagistes. Les premiers, globalement plus blancs, dénoncent les discriminations liées à la couleur comme un des freins à la mobilité sociale qu’ils revendiquent pour tous – Georgina défend l’avenir de ses enfants noirs, Almerinda sa position professionnelle. Il en va de même pour le meio negro, qui constitue la majorité du bureau de la FNB de Madureira, et qui fait de cette lutte l’objet même de l’organisation. Par l’éducation, ce groupe défend la cause des noirs à la manière de la FNB pauliste, dont on comprend bien qu’elle s’appuie sur eux plutôt que sur les organisations noires traditionnelles du centre-ville – les confréries catholiques formées pendant l’esclavage. Malgré tout, le projet de la FNB dans sa version pauliste n’a pas pris à Rio, et c’est finalement Antenor, à partir de ses organisations « africaines », qui reprend à son compte la défense de la cause noire. Les moyens sont différents : théâtre, performances artistiques, ils rejoignent sans doute aux yeux d’Antenor ce qui est en jeu alors dans la consolidation des écoles de samba. C’est surtout une autre formulation de la question raciale. Les intitulés choisis par Antenor, comme par Mano Eloy, abordent frontalement la question de l’esclavage. Il ne s’agit pas ici de promouvoir une société sans discrimination liée à la couleur mais de défendre la condition des descendants d’esclaves, et toujours de la même manière : les organisations culturelles, religieuses, artistiques de Serrinha sont les lieux mêmes d’une opposition en acte aux dominations de l’esclavage, formant un espace d’autonomie qui donne au groupe la capacité de s’organiser, de résister.

À l’issue de cette triple enquête, nous mesurons les conquêtes sociales, politiques, culturelles qui ont été accomplies par les catégories subalternes brésiliennes venues s’installer dans les faubourgs de Rio. Madureira est particulièrement riche de ces expériences de mobilité, de construction d’autonomie, concernant de larges pans de la société qui s’y est formée. Elle a sans doute été le lieu de l’« Ala moça do Brasil », la jeune société dynamique qui pousse la nation vers le progrès social. Pour autant, la seconde abolition que réclamait José Correio Leite pour les noirs brésiliens depuis São Paulo a-t-elle eu lieu durant ces quelques années intenses ? Que représente cette séquence dans la déconstruction de l’ordre esclavagiste ? Pour finir de cerner la transformation qui a eu lieu dans cette période de fondation d’une vie nouvelle, il nous faut interroger une autre temporalité, plus longue, celle des trajectoires de vie et des mémoires transmises par les habitants et leurs descendants.

Pour citer ce chapitre : Michel Aurélia, « Les Madureirenses dans le processus électoral de 1933 et 1934 », dans Harlem au Brésil. Vivre après l’esclavage dans les faubourgs de Rio de Janeiro et São Paulo, 1920-1940, Université Paris Cité, 2026, p. 273-294.

Licence Creative Commons
Livre publié en accès ouvert selon les termes de la licence Creative Commons Attribution License 4.0 (CC BY), qui permet l’utilisation, la distribution et la reproduction sans restriction et sur tout support, à condition que l’œuvre originale soit correctement citée :
https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/.
La licence CC BY s’applique à l’ensemble de l’ouvrage sauf mentions contraires.
Les images dont la légende indique la mention CC0 appartiennent au domaine public.
© Aurélia Michel, 2026