Le terme de « révolution » pour désigner la chute de la première République, sans aucun doute exagéré au regard de la continuité des pouvoirs qui se sont exercés, reflète pourtant en partie le climat social qui est le contexte de la montée en puissance de la contestation du régime, et sur lequel la campagne présidentielle de Getúlio Vargas, en 1930, s’est appuyée. Les activités politiques des habitants de Madureira à cette période témoignent d’un foisonnement d’initiatives, d’organisations et de revendications autour des droits sociaux, de l’éducation populaire ou des questions de liberté religieuse entre autres. En présentant les protagonistes de ces activités, nous pourrons constater qu’elles n’ont pas seulement une dimension locale, mais qu’elles impliquent aussi des réseaux et des articulations à l’échelle de la ville – et donc, rapidement, du pays.
En tant que capitale politique, Rio attire des acteurs et des organisations de tout le Brésil, et devient un centre de négociation syndicale nationale, où là encore les protagonistes politiques de Madureira jouent un rôle : les courants féministes, laïques, les mouvements éducatifs, socialistes, syndicalistes, convergeant vers la capitale traversent ainsi Madureira, qui devient le théâtre de la ligne de front qui réorganise les forces issues du coup d’État au cours de l’année 1932.
Trois personnages, éducateurs, activistes, liés par la franc-maçonnerie ou le syndicalisme suffiront pour mettre en scène le climat social et politique qui caractérise Madureira lors de la « Révolution de 1930 ».
Né en 1894, petit-fils d’esclaves, élevé par son père charpentier et sa mère blanchisseuse à Pinheiral au nord de Rio, semi-analphabète, José de Souza Marques intègre l’église Baptiste et son séminaire à 17 ans. Il devient pasteur au début des années 1920, à l’époque où les églises protestantes, mais aussi des groupes de militaires positivistes et militants pour la laïcité font campagne contre la sanctuarisation de la future statue du Cristo Redentor par l’Église catholique. Parallèlement à ses activités de pasteur (il fonde plusieurs églises baptistes dans la zone nord de Rio) et de franc-maçon, il a ouvert avec sa femme en 1929 une école primaire dans le quartier de Cascadura à Madureira (figure 55).
Figure 55. José de Souza Marques. Source : Acervo da família José de Souza Marques e da Fundação Técnico Educacional José de Souza Marques. P. Baía, « Pensamento social e político de José de Souza Marques: Análise da trajetória de vida de um afro-descendente pioneiro das ações afirmativas no Brasil », Passagens. Revista Internacional de História Política e Cultura Jurídica, vol. 5, no 1, 2013, p. 102-125. Ces archives se trouvent à la Fundação Técnico Educacional Souza Marques, dans le quartier de Cascadura, de même que le Colégio Souza Marques toujours en activité. CC0
Également pasteur baptiste et franc-maçon, son confrère et voisin José Maria de Assumpção, est une des rares personnalités noires faisant l’objet d’un portrait dans le numéro consacré à Madureira du Rio Ilustrado en 1937 (voir chapitre 5 ; c’est également le père du sambiste Silas de Oliveira – chapitre 7). De retour du Ceará où il fut élève de l’école militaire puis professeur, il a lui aussi fondé une école primaire à Vaz Lobo, à quelques mètres du local de la troupe Os Simples de Irajá (« Les simples d’Irajá »), qui deviendra le Colégio Assumpção. Ces deux figures, qui appartiennent aux mêmes réseaux protestants, francs-maçons et laïcs, placent la question de l’éducation au cœur du progressisme humaniste qu’ils défendent. Elles sont en même temps des personnalités importantes pour le mouvement noir à Rio.
La question de l’éducation populaire est aussi au cœur des préoccupations des organisations de travailleurs. Toujours à Madureira, en juin 1928, au 191 rue Domingo Lopes soit à quelques mètres du stade de football du Fidalgo Madureira AC, se tient l’assemblée générale fondatrice du Partido Trabalhista do Brasil animé par le socialiste internationaliste Francesco Frola 658 qui, s’adressant aux « travailleurs de toute race », prétend coordonner dans un parti national les syndicats de travailleurs du pays autour d’une dizaine de thèmes, dont : l’éducation gratuite et obligatoire en primaire et l’enseignement professionnel, l’éducation populaire, la protection du travail, la sécurité sociale, une politique économique protectionniste et centralisée, un programme de santé hygiéniste, la lutte contre la corruption, l’instauration du vote secret ainsi que du vote féminin, ou encore l’autonomie du DF 659.
Peu après, en mai 1929, le parti ouvre deux écoles populaires, l’une à destination des cadres du parti qui s’installe au siège de l’association des employés de l’EFCB, l’autre dans les locaux de la compagnie de théâtre Os Simples de Irajá, installée au 658 de l’avenue Marechal Rangel, qui propose des cours du soir pour les « enfants de prolétaires qui résident dans le populeux quartier de Madureira ». Dans la presse, le parti annonce vouloir ouvrir une école pour 150 élèves, qui portera le nom de Saddock de Sá 660 un an plus tard 661. La compagnie Os Simples de Irajá, qui produit plusieurs pièces par an, est elle-même liée à la politique locale. Elle donne quelques semaines plus tard une représentation en hommage à l’Intendant Edgard Romero 662. À partir de mars 1930, on y retrouve comme trésorier Antenor dos Santos, le syndicaliste de Resistência, carnavalesco et jongueiro 663, habitant du 37 rue Itaúba. Il y organise alors un festival, avec des pièces dont les titres montrent l’orientation sociale : « Gaspar o serralheiro » (Gaspar le serrurier), drame social en 4 actes, « O sertanejo » (« Le musicien de samba »), ou encore « Escrava martyr » 664 (« Esclave martyr ») et « Sylvio, O Cigano » 665 (« Sylvio, le gitan »). Le local de la troupe accueille également les répétitions du groupe carnavalesque As Bahianinhas do Sapê (« Les petites Bahianaises du Sapê »), du quartier voisin (station suivante sur la ligne auxiliaire après Turiaçu). Souvenons-nous que cette même année, le comparse d’Antenor au syndicat comme dans les écoles de samba, Mano Eloy, enregistre son disque de chant de jongo « Liberdade do escravo » (chapitre 7). Les activités récréatives et artistiques dans le quartier doivent donc aussi être inteprétées dans leur dimension politique.
Comme on l’a vu, Antenor dos Santos est à l’origine d’une filière madureirense du Syndicat Resistência depuis 1921 (chapitre 7). Étant lui-même un des cadres de l’organisation, il est nécessairement impliqué dans les négociations qui commencent entre les syndicats et le nouveau ministère du Travail mis en place par Vargas. Ces négociations s’effectuent dans le cadre du décret du 19 mars 1931 dont l’objet est de « Réglementer la syndicalisation des catégories d’employeurs et de travailleurs et prendre d’autres dispositions » 666. Avec le ministre du travail Lindolfo Collor, assisté de Francisco José Oliveira Viana, il s’agit pour Vargas de limiter la liberté syndicale et d’encadrer les revendications salariales en imposant la médiation de l’État avec les organisations patronales. Cette discussion réussit à transformer le rapport de force tout en produisant une première législation travailliste qui voit le jour en octobre 1931 667 et fait de la Fédération du travail, où tous les syndicats sont obligés de s’enregistrer et au sein de laquelle les demandes sont arbitrées par le ministère, un espace politique de première importance.
Antenor va donc se retrouver impliqué dans ces négociations syndicales. Il y croisera de nombreux autres militants de tout le pays, parmi lesquels une future protagoniste politique de Madureira, Almerinda Farias Gama.
C’est dans cette configuration qu’arrive Almerinda Farias Gama dans la vie politique carioca, d’abord à travers le mouvement féministe de Bertha Lutz. Cette dernière a fondé à Rio et dirige depuis 1922 l’Union féminine pour le progrès, principale association féministe du Brésil. Elle mène depuis plus de dix années, par un travail de pression auprès des institutions savantes et politiques, un combat pour l’égalité des femmes, en premier lieu pour l’adoption du vote féminin, qui figure dans de nombreux programmes syndicaux et partisans, y compris celui de Vargas dans sa campagne pour la présidence du Rio Grande do Sul en 1928. Mais l’action de Bertha Lutz est limitée par la sociologie de son association, une centaine de membres parmi les classes supérieures et diplômées. Elle-même intellectuelle aristocrate (elle est diplômée de la Sorbonne en botanique), elle peine à installer le mouvement féministe dans le paysage social. Almarinda Farias Gama, arrivée à Rio en 1929 de l’Alagoas, lui permet de réaliser cette articulation et d’occuper un espace dans les négociations syndicales (figure 56).
Figure 56. Almerinda Farias Gama en 1928. Source : CPDOC-FGV. CC0
Fille d’un modeste entrepreneur de construction dans l’Alagoas, Almerinda Gama est élevée à Belém par une tante, grâce à laquelle elle bénéficie d’une éducation primaire complète. À 17 ans, à la mort de son père, elle reçoit un petit héritage qu’elle décide d’investir dans un cours du soir d’études commerciales, où elle obtient au bout de quatre ans un diplôme de comptable. Elle suit en complément une formation de dactylographe dans une des écoles Pratt, fabricant de machines à écrire 668. Elle travaille ensuite dans un service de prophylaxie rurale, assistante d’un médecin dans le Pará, et se marie avec son cousin en 1923. Depuis 1918, elle publie des textes dans le journal local, A Provincia do Pará, poèmes, chroniques, mais aussi des textes sur des sujets de société, en premier lieu sur l’emploi domestique, car elle raconte avoir été dès l’enfance très frappée des inégalités subies par les filles. L’année suivant son mariage, elle perd son premier enfant à quelques mois – elle aura ensuite un autre enfant à Rio avec un ingénieur, qu’elle perdra aussi à 18 mois, et renoncera alors à la maternité. Son mari, atteint de tuberculose, meurt deux ans après la mort de son fils, la laissant seule et désespérée. Elle décide alors, en 1929, de rejoindre un de ses frères à Rio, qui y est installé comme typographe 669.
C’est par son frère, qui travaille à l’Imprimerie nationale mais aussi pour la presse locale, qu’elle commence à fréquenter les réunions syndicales. En même temps, elle obtient de Silvia Serafim 670, devenue son amie après qu’elle soit allée lui rendre visite en prison, des recommandations pour des rédactions de Rio qui ont des « subsections féminines » (O Fon Fon, O Jornal, O Día). Elle se fait également remarquer par une lettre ouverte à la rédaction du Diário da Noite, qui répond à l’argumentaire de l’écrivain Humberto de Campos pour ne pas autoriser l’entrée des femmes à la prestigieuse Académie Brésilienne des Lettres 671.
Rapidement, elle se met en contact avec Bertha Lutz dont elle a déjà entendu parler. En raison de sa bonne connexion avec la presse, elle devient l’attachée de presse de l’Union féminine auprès des journaux de Rio. Bertha profite de la position d’Almerinda dans les milieux syndicaux et populaires pour élargir enfin la stratégie du féminisme à l’action syndicale. Elle lui propose de former le syndicat des dactylographes et sténographes, syndicat de travailleurs dont la sociologie serait, de fait, totalement féminine 672. Almerinda, avec l’aide de quelques relations (elle a travaillé pour l’avocat Clovis Dunshee Abranches qui avait défendu Silvia Serafim), et de collègues de l’office notarial où elle est employée ainsi que d’une volontaire de l’Union de Bertha Lutz, réussit tant bien que mal à réunir le quorum nécessaire à l’enregistrement du syndicat. Elles ont en effet du mal à remplir les rangs. Almerinda déplore le manque de politisation des femmes parmi les travailleuses, alors que les féministes de l’Union pour le progrès féminin sont toutes des intellectuelles bourgeoises dégagées des rapports de force du monde du travail 673.
Si le droit de vote des femmes est le principal mot d’ordre de l’Union féministe, Almerinda défend, dans les colonnes des journaux, les congrès et réunions ou les associations auxquelles elle participe, l’autonomie économique de la femme, sans laquelle il ne peut y avoir d’autonomie politique, et donc le droit de travailler et d’être formée pour cela 674. Elle exprime ainsi une orientation sociale plus marquée du combat féministe, que l’on peut retrouver dans les travaux du second Congrès féministe international qui se tient à Rio à la fin du mois de juin 1931, dans les locaux de l’Ordre des avocats. La liste des revendications qui en sont issues, publiée dans A Esquerda, montre en outre que ces préoccupations sociales sont en phase avec celles des travailleuses du subúrbio : des mesures pour réserver des wagons aux femmes dans les trains de banlieue aux heures de pointe ; la création d’un Bureau de la femme et de l’enfant rattaché au Département du Travail, la garantie de l’égalité des chances dans l’accès aux emplois publics au niveau fédéral, des États et municipal ; faire confirmer le décret qui accorde deux mois de congés maternité ; revendiquer le droit au repos dominical pour les employées domestiques ; orienter l’éducation des femmes de manière à les préparer pratiquement à l’exercice d’une profession ; réautoriser le recrutement des femmes au concours de la Poste (Correios) ; enfin proclamer que l’émancipation économique de la femme est un des principaux enjeux du mouvement féministe. Le journal rapporte qu’il a également été discuté de l’opportunité d’une police féminine, et que les congressistes sont également reçues au Catete (le palais présidentiel) par Getúlio Vargas 675.
Médecin bahianais installé à Rio, Pedro Ernesto choisit pour chef de cabinet Jones Rochas, autre médecin bahianais également proche des courants réformateurs qui sont majoritaires au sein de l’Association Brésilienne d’Éducation (ABE). Créée en 1924, l’ABE constitue depuis lors, avec des éducateurs, pédagogues, professeurs mais aussi une ample participation de la société civile – journalistes, scientifiques – une plateforme de discussions sur la nécessaire réforme éducative au Brésil, alors domaine réservé des États. La IIIe conférence de l’ABE qui s’est tenue en 1929 à São Paulo avait ainsi inspiré la création du premier ministère de l’Éducation, dès les premiers jours du gouvernement provisoire. Fin 1930, une nouvelle réunion à Rio rassemble des courants réformateurs divers, à l’image de la coalition de l’Aliança Libéral, qui s’accordent sur la nécessité de changer le régime éducatif mais s’opposent sur les projets. Deux camps s’étaient alors formés plus précisément, les réformateurs sociaux, partisans d’une école gratuite, universelle et laïque, et les réformateurs catholiques, également en faveur d’une généralisation de l’éducation mais bien décidés à reprendre la main sur le domaine de l’éducation après l’éviction de l’Église par la Constitution de la République en 1891. L’Église catholique brésilienne compte bien en effet réinvestir l’ensemble des secteurs du social et en premier lieu l’éducation, tandis que les réformateurs sociaux promeuvent à la fois l’éducation publique universelle et laïque, l’hygiénisme social, notamment la protection maternelle et infantile, et le secret du vote ainsi que son extension aux femmes. Ils réunissent des courants à la fois féministes et anticléricaux (Bertha Lutz, Armanda Alberto et son mari Edgar Sussekind). Signe de son appui à cette mouvance, Pedro Ernesto nomme Anísio Teixeira, éducateur bahianais à la tête du Secrétariat d’Éducation du DF. Dans la foulée, Anísio Teixeira prend une part active à la IVe conférence de l’ABE qui se tient à Rio en décembre 1930, en tant que rapporteur de la commission portant sur « les grandes orientations de l’éducation populaire ».
Les conflits sur de la place de l’Église dans l’État brésilien se jouent également autour du projet de construction de la statue du Christ Rédempteur, inaugurée en octobre 1931 grâce au prosélytisme actif du centre Dom Vital, animé par le désormais archevêque de Rio Sebastião Leme. Devant le conflit suscité par le projet de sanctuarisation du momument, le professeur Souza Marques a été sollicité comme médiateur. C’est lui en effet qui met en place le compromis qui fait de la statue un monument laïc, mais administré par l’Église catholique 676.
Les deux éducateurs réformateurs de Madureira, José de Assumpção et José Souza Marques se retrouvent donc, par la question éducative et la défense de laïcité, impliqués face aux revendications catholiques. Figures sociales respectées, noirs, ils vont être sollicités par un autre mouvement d’ambition nationale, celui de la Frente Negra Brasileira tout juste créée à São Paulo.
Les mouvements noirs issus de l’abolitionnisme dans les années 1880, qui se sont structurés autour d’une presse dynamique dans les grandes villes, connaissent une phase de consolidation. À São Paulo, malgré des courants et positionnement très divers notamment vis-à-vis de la « Révolution de 1930 », ils s’organisent dans un mouvement politique formel, la Frente Negra Brasileira (FNB, front noir brésilien), créée en septembre 1931 677. Fondée dans les Salons des Classes laborieuses situés Praça da Sé, l’association rassemble les forces intellectuelles et culturelles qui animent depuis une dizaine d’années les titres de presse dédiés à la question raciale, ainsi que les théâtres et associations culturelles comme le Kosmos 678. La FNB valorise les activités culturelles et médiatiques, les fêtes et les formes sociales du carnaval ou de la danse et du sport, et mène le combat pour l’éducation des plus défavorisés, en particulier l’alphabétisation des adultes. La question de l’éducation populaire est une des priorités du mouvement, qui organise dès septembre une école pour adultes dans ses locaux 679, permettant aux migrants récemment arrivés de trouver, notamment, des ressources juridiques, intellectuelles et de solidarités 680.
Le projet politique de la FNB, porté par une minorité éduquée qui représente le « meio negro » 681 (milieu noir), est avant tout l’élévation sociale des noirs et l’élargissement de leurs opportunités économiques, politiques et intellectuelles grâce à l’éducation et l’alphabétisation. La plupart de ses leaders, comme son fondateur Arlindo Veigo dos Santos, sont passés par la presse : typographes, correcteurs puis journalistes et pour certains propriétaires de titres ou rédacteurs en chef d’une nouvelle presse noire, représentant les aspirations à faire également partie d’une classe moyenne qui aura bénéficié du progrès social et de la modernité brésilienne.
Très implantée dans le centre-ville de São Paulo, la FNB dit comptabiliser déjà 22 000 adhérents, et son ambition est de déployer des succursales dans tout le pays, et constituer une formation politique y compris pour participer aux élections. Ainsi, sont organisées rapidement une délégation à Campinas, à Mogi, et surtout à Rio de Janeiro, où Ventura Bezerra da Silva, nommé délégué de la FNB dans la capitale fédérale, est envoyé depuis São Paulo 682.
Le 11 février 1932, quelques jours après le premier défilé officiel des écoles de samba sur la Praça Onze, Bezerra fait le tour des rédactions de la ville et lance simultanément deux convocations. La première doit inaugurer le 14 la délégation « suburbana » de la FNB, au 44 rue Conselheiro Galvão, juste au nord du marché de Madureira, au domicile du lieutenant Manoel dos Passos Júnior, dentiste exerçant à Madureira 683, tandis que le lendemain 15 février, sera officialisée la délégation « urbaine » au 93 rue du Catete 684. Cette double stratégie montre que s’il existe l’équivalent d’un meio negro à la Capitale, il est tout autant à Madureira que dans le centre-ville.
Or, la description des deux réunions dans la presse permet de distinguer deux types de logiques politiques. Dans la réunion « urbaine » du 15 février, on retrouve les organisations historiques du mouvement noir carioca, constituées dès le milieu du xixe siècles, particulièrement avec l’abolitionnisme : y sont présentes les « associations locales et confréries religieuses », notamment la Liga nacionalista et la confrérie Nossa Senhora do Rosário e São Benedito dos Homens Pretos 685, plus importante confrérie catholique noire de Rio dont l’église est située en centre-ville 686.
La configuration de la délégation suburbaine relève d’autres réseaux, qui correspondent davantage aux forces politiques progressistes qui ont soutenu la Révolution de 1930. Nous retrouvons à nouveau une intersubsection entre courants protestants, courants tenentistes, socialisme et syndicalisme noir. Le Jornal do Brasil du 23 février et le Diário Carioca du 25 février 687 ont fait le récit de la première assemblée de la Frente Negra Brasileira, réunie le 22 février dans sa délégation suburbaine (89 avenue Marechal Rangel selon le Diário Carioca, autrement dit l’immeuble de Lojas de Madureira, voir chapitre 5). L’article relate que l’assistance a investi la direction de la délégation suburbaine puis a participé à une « fête civique » avec un « bruyant succès ». La direction de l’organisation comprend des « personnalités de marque de la race noire de toute la banlieue » 688. Son président est le lieutenant Manoel dos Passos Júnior, son secrétaire est José Maria de Assumpção, directeur du Colégio Assumpção, et le trésorier est le capitaine Anthero Augusto Maia, sur lequel j’ai retrouvé quelques informations. Nommé fonctionnaire du ministère de l’agriculture 689, il est également en 1930, « portier du Jardin botanique » 690. En plus de son titre de capitaine, il est également mentionné comme « professor » dans l’énumération des membres de la direction publiée en février 1932 691. Enfin, il est cité comme le témoin d’Antonio Rodrigues de Souza, membre de la direction du Partido Socialista, qui s’est marié en mai 1931 à l’église évangélique presbytérienne de Madureira (Templo evangelico Presbyteriano 692 ), et qui appartient également au conseil de la délégation suburbaine.
Parmi les membres du conseil réunis ce jour est également cité par la presse Theodomiro José de Lima 693. Ce dernier est l’auteur d’un poème publié un an auparavant dans le Jornal das Moças 694 et on lui attribue plus tard le titre de Doutor (docteur) 695. Enfin, un mois plus tard, le 23 mars 1932, une autre réunion de la délégation suburbaine de la FNB a lieu cette fois au 201 de l’avenue Marechal Rangel. Nous y retrouvons à peu près la même composition de la direction, dont Theodomiro José de Lima, Anthero Augusto Maia et José Maria de Assumpção, à laquelle il faut ajouter Antenor dos Santos, autre figure bien connue 696. La direction de la délégation procède au recrutement de ses membres, ouvert à « tous les éléments de la race, des deux sexes, intellectuels, ouvriers et soldats qui s’intéressent à la nationalité » 697.
Cet appel de la FNB montre que les « milieux noirs » s’organisent en s’inspirant des mêmes références que les jeunes partis travaillistes et socialistes, des aspirations des tenentes, du féminisme et du monde éducatif. Sous cette formule « d’intérêt pour la nationalité », il s’agit de participer à la nation, c’est-à-dire à la construction du nouveau régime. De fait, la pression exercée par la Révolution constitutionnaliste conduit le gouvernement provisoire à proposer une démocratisation de la vie politique. La publication du code électoral le 24 février annonce un élargissement mécanique du processus électoral en établissant le vote secret et le vote féminin, ainsi qu’en instaurant une justice électorale – pour des élections que Vargas et les tenentes refusent de programmer, craignant qu’elles reconduisent immédiatement la « politique des États » et la domination des paulistes. Cet élargissement encore théorique est dépendant de la progression de l’alphabétisation dès lors que la majorité de la population reste exclue du vote. La mise en place d’une politique nationale d’éducation et l’accès à l’école pour les catégories populaires restent donc la clé de la démocratisation, ce qui est très bien perçu par les associations et partis qui se multiplient à Madureira, et rend la discussion de la plateforme de l’ABE stratégique.
En mars 1932, une partie majoritaire de l’ABE, à l’issue de sa IVe conférence à Niteroí, publie un manifeste qui défend le projet d’une politique nationale d’éducation, levier de démocratisation et de modernisation économique. Le manifeste des pionniers de l’éducation nouvelle (Manifesto dos Pioneiros da Educação Nova) est signé par Anísio Teixeira, ainsi que par son prédécesseur à Rio, Fernando de Azevedo, par l’anthroplogue Edgar Roquette Pinto directeur du Museu Nacional, par l’hygiéniste bahianais Afrânio Peixoto, par les militants de l’éducation populaire Edgar Sussekind de Mendonça et par Armanda Alvaro Alberto, mais aussi par Julio Mesquita de Filho, membre de l’establishment pauliste et propriétaire du journal O Estado de São Paulo, futur fondateur de l’université de São Paulo 698. Ce panel assez large trouve sa cohérence dans la défense d’un enseignement laïc et dans l’opposition à l’assaut des réformateurs catholiques pour la reprise en main de l’enseignement par l’Église dans l’éducation publique.
La publication du manifeste intervient dans un moment périlleux pour le gouvernement provisoire. Humiliés par l’attitude autoritaire de Vargas qui leur a imposé un interventor étranger, les élites paulistes, à l’appui d’une impressionnante mobilisation populaire 699, sont en train de restaurer leur unité dans le nouveau Parti constitutionnaliste, afin de mener une contestation du gouvernement provisoire, susceptible d’être rejointe par d’autres États stratégiques de la Fédération. Ces derniers réclament la mise en place d’élections et d’une Constitution. Lorsqu’en mars 1932, le journal Diário Carioca s’en fait le relais dans la capitale, le siège de sa rédaction est la cible d’un attentat, dont les responsables ne sont pas poursuivis. Ce clair affront au processus démocratique conduit le ministre du Travail Lindolfo Collor à démissionner, laissant le gouvernement provisoire à ses tenentes de tendance centralisatrice et autoritaire. Pedro Ernesto, lui-même porté au pouvoir par les tenentes mais d’une fibre plus clairement démocratique et libérale, doit trouver une position d’équilibre. Or, le clivage qui se confirme au sein de l’ABE sur la question religieuse pourrait le mettre aussi en difficulté. Pedro Ernesto s’appuie en effet très ouvertement sur les réformateurs sociaux, mais aussi sur des militants catholiques de poids, comme le directeur du Jornal do Brasil, Ernesto Pereira Carneiro, ou sur le très populaire prêtre catholique et tenentista Olímpio de Melo, qui règne sur le fief politique de Lagoa. Les catholiques, à partir du centre Dom vital et de l’action de Sebastião Leme, sont également très mobilisés sur la question du divorce, contre lequel ils mènent une vaste campagne de presse en avril.
C’est précisément à ce moment, en avril 1932, qu’a lieu l’arrestation du fakir Elyseu et de la macumbeira Georgina (chapitre 8). L’importance des enjeux relatifs aux questions religieuses nous incite à relire l’épisode dans ses dimensions politiques. En protestant contre leur arrestation et en défendant leur pratique religieuse par voie de presse, ils ne s’insurgent pas seulement contre la méprise d’ordre social dont ils font l’objet (stigmatisés comme des charlatans, des africains) mais ils affirment aussi leur liberté religieuse. Le spiritisme du lieutenant Elyseu Sant’Anna est commun à d’autres militaires du quartier : le capitaine Custodio Caravana, et son acolyte le major Antonio de Almeida Matías, tous deux membres du syndicat des propriétaires de leur quartier respectif et futurs soutiens de Pedro Ernesto (chapitre 5). Il n’est pas improbable que Georgina, qui se revendique comme spiritiste et croyante, défende dans son quartier l’accès aux soins ou la scolarisation des enfants 700, à commencer par les onze siens, noirs et blancs.
Dans ce contexte, la voie choisie par Pedro Ernesto est de chercher l’appui des classes populaires. Il lance son ambitieux programme d’équipement en écoles et centres de santé (même si celui-ci s’inscrit dans un mouvement général déjà enclenché – nous pouvons rappeler que l’Institut clinique de Madureira inauguré cette année-là est d’initiative privée) et s’éloigne légèrement des tenentes qui l’ont désigné et qui connaissent un début de disgrâce devant la pression croissante des paulistes 701. En juillet la guerre éclate 702. L’armée constitutionnaliste de São Paulo marche vers la capitale pour affronter Vargas. Cette situation de guerre civile, bien que vite réglée sur le plan militaire, change toutefois les rapports de force politiques dans le nouveau régime. D’abord, les tenentes qui siégeaient dans le « gabinete negro » de Vargas (principalement des membres du Club du 3 octobre) sont appelés sur le front et donc éloignés du pouvoir. À leur retour en novembre, il leur faut admettre que, malgré la victoire militaire, Vargas doit céder politiquement et accepter d’engager le processus pour l’élection d’une Constituante, avec le code électoral qui a été publié en février, autrement dit avec un élargissement théorique de la base électorale. Rio devient alors le terrain d’une lutte politique différente, où tous les camps se mettent en branle en vue des élections, allant chercher l’enregistrement de nouveaux électeurs. Les catholiques du centre Dom Vital s’organisent en Liga Eleitoral Católica, tandis que Pedro Ernesto met au point une stratégie qui s’appuie sur la machine électorale traditionnelle opérée par les « chefs politiques », capable d’articuler le pouvoir des tenentes encore en place et le potentiel d’un nouvel électorat populaire. Ce potentiel dépend de la manière dont les nouvelles populations urbaines – celles de Madureira par exemple, qui n’étaient pas ou très peu intégrées au processus électoral jusqu’alors, se mobilisent et participent au vote. L’implication des suburbains, en tout cas ceux qui sont alphabétisés, à partir de leurs enjeux propres est donc décisive.
Les dynamiques politiques de la Révolution de 1930 se jouent donc pleinement à Madureira qui fait figure de territoire progressiste, recevant des initiatives d’ambition nationale et se faisant le relais local de plusieurs réseaux notamment autour de l’éducation et de l’antiracisme. C’est d’ailleurs par son statut d’habitant de Madureira que j’ai pu recouper l’ensemble des activités d’Antenor Santos, qui ne se limitent pas au syndicalisme ni à la samba.
Alors que ces forces politiques accèdent à une certaine audience grâce au gouvernement provisoire et à la politique menée par Pedro Ernesto à Rio, la fragilisation de la position de Vargas par la révolution pauliste oblige Pedro Ernesto à nouer de nouvelles alliances parfois contradictoires. L’ensemble des forces progressistes qui convergent à Madureira se trouve désormais face à au poids de l’Église catholique dans le processus politique. C’est cette configuration qui rend cruciale la participation des cariocas au processus électoral à venir, et les habitants de Madureira vont aussi jouer leurs cartes.
Pour citer ce chapitre : Michel Aurélia, « La « révolution de 1930 » à Madureira », dans Harlem au Brésil. Vivre après l’esclavage dans les faubourgs de Rio de Janeiro et São Paulo, 1920-1940, Université Paris Cité, 2026, p. 261-272.
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