Parmi les affaires de macumbeira apparaissant dans la presse carioca du début des années 1930, l’une concerne une habitante de la rue Itaúba, dans le lotissement de Serrinha, dont on a vu sur la carte précédente (figure 51) qu’il se caractérisait par la forte présence d’activités religieuses diverses et par une importante mixité sociale faisant le lien entre le morro et l’avenue Marechal Rangel. Il est aussi le lieu d’implantation des premières écoles de samba, et du syndicat Resistência. Pour aller plus loin sur l’analyse de cette configuration de mixité et tenter de mieux comprendre les motivations des protagonistes de cette affaire de police religieuse, j’ai complété les informations disponibles sur les deux principaux intéressés, Georgina Coutinho et Elyseu Sant’Anna. Il se trouve que leurs noms ont été régulièrement mentionnés depuis le début des années 1920, ce qui me permet de reconstituer leur trajectoire et leur situation au moment de l’affaire. Nous verrons que, au cours de l’année 1932 précisément, les entreprises religieuses de Georgina et Elyseu mettent au jour des enjeux plus larges que la seule répression du charlatanisme et révèlent les aspirations sociales des classes suburbaines, en particulier des femmes.
Le changement d’attitude de la presse carioca vis-à-vis des cultes populaires au début des années 1930 peut être mieux compris avec les détails d’une affaire de répression qui concerne des habitants de Madureira en 1932, au moment où Leal de Souza publie ses articles sur le spiritisme d’umbanda. Le 19 avril de cette même année, le journal A Batalha titre : « Le “Fakir” et la “macumbeira” étaient en transe » 612. L’article détaille les conditions de l’arrestation des deux personnages, dans une petite maison de l’Avenida Suburbana, dans le subúrbio de Piedade non loin de Madureira :
Une bruyante intervention de la police dans l’avenue Suburbana.
Le commissaire du Département des Mystifications et stupéfiants avait reçu des dénonciations récurrentes à propos d’un individu qui s’auto-désignait comme « Fakir » et exploitait la crédulité publique dans une maison à deux étages au 2168 de l’avenue Suburbana. Le fait est que ce charlatan recevait un grand nombre de dames et réussissait ainsi à faire de la vie de leurs maris un enfer 613.
Comme pour d’autres affaires, les descentes de police suivent des dénonciations mettant en cause la moralité sexuelle – ici de nombreux maris craignant que leur femme ait fait un « pacte avec le diable » sous l’emprise du fakir. Le terme de charlatan renvoie sans équivoque à l’article 157. Après une surveillance du local, une brigade policière surprend le fakir, assisté d’une « fameuse macumbeira » nommée Georgina Coutinho, en flagrant délit de consultation trompeuse. Selon le journaliste, ils étaient tous deux « en transe » lorsque la police les a interrompus et embarqués au poste de police. Interrogé au poste, le « Fakir » est en fait un sergent de l’Armée, nommé Elyseu Campos de Sant’Anna, « charlatan très connu » consultant à son domicile, qui se vante par une grande publicité de ses pouvoirs de fakir (figure 52). La « macumbeira Georgina Coutinho » quant à elle réside au 35 de la rue Itaúba à Madureira. Elle est elle aussi « bien connue des environs du fait de son habileté à invoquer les “caboclos protecteurs”, en plus de Ogun et Xangô » 614.
Figure 52. Elyseu Domingos de Sant’Anna, le « Fakir ». Source : A Batalha, 19 avril 1932. CC0
Ils sont accusés de proposer des consultations médiumniques pour un tarif extravagant (10$000 à 200$000), avec pour preuve de leur usage des caboclos le matériel saisi :
un Esope, un tissu avec des signes cabalistiques, un orgue de métal portable utilisé pour maintenir les papaivos (adeptes subjugués) dans la lune, un uniforme de « fakir », des tissus décorés avec des croix et des épées, douze pembas, un encensoir, quinze talismans et « messages » pour les « caboclos » « Guaxumbé », « Urubatão » et « Pae Bambú » 615.
Le Diário da Noite, qui a aussi couvert l’affaire, donne une description précise du matériel saisi par la police, notamment le détail des consultations :
Onomastique : fondée sur les « influences invisibles correspondant au nom », prénom, etc. de la personne – et également au nom complet du « lieu de naissance ». Dans cette séance occulte, nous faisons le lien entre le nom du patient et les mantaras hindus, « dont le pouvoir astral est extraordinaire ». Envoyer 10$000.
Cabalistique : en relation avec les « sabrados arcanos correspondant à l’évolution psychique du patient », comprenant son « génie planétaire » et la description des Arcanes respectives – lecture réellement utile » (…) et un paquet avec de l’encens, un sac de tissus contenant 9$500 en monnaie, une brochure intitulée « Corps, Âme et Esprit », neuf copies portant le titre de Psychico-Astrologie de l’Ordre Mystique de la Pensée qui déterminent le prix de différents talismans, un diplôme imprimé de l’Association Nouvelle Lumière, deux carnets de rendez-vous, divers exemplaires de « A Mente » (l’Esprit), beaucoup d’imprimés publicitaires de fakirisme, différents saints, quatorze talismans, beaucoup d’autres objets de « sorcellerie ». Tout cet arsenal de pacotille fut remis à la Police centrale afin d’être joint au dossier d’instruction.
Figure 53. Le Fakir Sant’Anna dans A Noite. Source : A Noite, 18 avril 1932
Le journal en rajoute même sur le tableau du charlatanisme :
Le Fakir Faisait Aussi des Examens d’Urine !
Le fakir sergent faisait aussi des examens d’urine pour soigner ses clients. Cependant, la police n’a retrouvé aucun élément permettant de réaliser ce type d’examen, ce qui est une autre preuve de la manière dont le faux expert embrouille ses victimes 616.
De surcroît, l’article mentionne que le fakir Elyseu Sant’Anna est un sergent instructeur de l’École d’aviation militaire, né dans l’État de Sergipe, et qu’il a payé avec son associée une caution de 500$000 pour pouvoir se défendre tout en restant libre. C’est effectivement ce qui se passe dès le lendemain, car Elyseu et Georgina se rendent dans toutes les rédactions qui ont relaté l’incident. A Batalha les reçoit pour un droit de réponse, publié le 20 avril, et le Diário da Noite, qui avait été si prolixe avec des détails accablants, publie le 1er mai un déférent article d’excuses qui donne longuement la parole à Elyseu 617. Mais c’est surtout dans le quotidien A Noite que Elyseu peut détailler sa défense 618 sur la nature de ses pratiques, récusant l’accusation de « bas spiritisme ». De même, le journal publie « Une demande de rectification de la “medium” Georgina Coutinho » 619. Elyseu s’est muni de nombreux documents et détaille le rapport de police qui l’incrimine. Il récuse d’abord le terme de « fakir » pour expliquer qu’il est en revanche un « grand-prêtre, grand-maître de l’Ordre mystique de la pensée, ordre originaire du Tibet », qui justifie la tenue particulière apparaissant dans une photographie qu’il fournit lui-même à la rédaction (figure 53).
Contestant fermement le qualificatif de « traquenard » (arapuca) employé par le journal, Elyseu défend la publicité et la légalité de son Ordre, dont les « statuts sont publiés dans le Journal Officiel du 2 juillet 1926 et enregistrés à l’office notarial des titres et documents par le Dr Duarte de Abreu ». Deuxième argument, le sergent fait attester de sa respectabilité sociale comme militaire, fils et chef de famille :
Il dit qu’il gagne 500$000 de solde de l’Armée, avec lesquels il vit avec son épouse et entretient sa progéniture. Cela fait 27 ans qu’il est l’unique soutien de sa vieille mère. Se fiant aux barbes (confiando as barbas), le sergent Elyseu nous interpelle : « Monsieur croit qu’un bon fils comme moi serait capable de pratiquer les actions que la presse a relatées ? » 620.
De même il défend la respectabilité de sa clientèle, composée « d’avocats, médecins et autres personnes qui s’intéressent à l’étude des doctrines spiritualistes », des « personnes de bonne catégorie sociale », et s’insurge contre la calomnie insinuant qu’il aurait « détourné des dames assistant à ses réunions ». Il se défend vigoureusement d’être un « galant » et souligne l’austérité des cérémonies de l’Ordre. Quant à l’accusation d’escroquerie, il produit des éléments comptables pour montrer qu’il ne tire aucun profit de ces consultations – sa fortune ne dépasserait pas 600$000 – qu’il dispense gratuitement, et qu’il lui semble normal d’attendre une petite somme en paiement des horoscopes qu’il fournit. Enfin il décrit les activités de son Ordre, qui s’inscrit dans la mouvance du spiritisme et de la maçonnerie, et mentionne pour comparaison le Cercle ésotérique de la pensée, organisation qui a pignon sur rue. Il ajoute que ces pratiques sont éclectiques, puisant dans toutes les religions et les sciences, relevant simultanément du spiritisme et de l’occultisme qui implique en effet, comme la maçonnerie du monde entier, le secret du rituel. Quant au matériel perquisitionné par la police, il réfute à la fois les méthodes et les interprétations en faisant valoir la notabilité et la respectabilité de ces pratiques :
Au moment où est arrivé le commissaire Frota Aguiar, accompagné de dix agents, et non trois comme il a été indiqué, il était en train d’exercer son culte. Sa maison est ouverte à la curiosité de tous. Puisqu’il ne s’agit pas de « macumba » ni de « candomblé », il ne craint pas les visites. La police est entrée et a saisi plusieurs objets de culte. Mais elle a fait des erreurs en fournissant le détail de la perquisition à la presse. Le tissu vert auquel il est fait référence, a été offert à l’Ordre par l’épouse du Dr Victor Coelho de Almeida, qui a copié le modèle des dessins brodés sur le tissu d’une œuvre très connue de Papus, fameux médium français, mort pendant la guerre de 1914, intitulée « Traité élémentaire de Magie Pratique ». Les journaux font allusion aux noms de cabocles, alors qu’en réalité il s’agit juste de noms indigènes d’esprits qui guident les « médiums » dans les réunions spiritistes. L’orgue existant à l’Ordre mystique de la pensée n’a pas été fabriqué par lui-même, mais acquis par une souscription publique, auprès de la maison Carlos Wehrs, place Tiradentes. De la même façon, les informations sur les talismans sont erronées. Ce sont de simples outils pour les initiés du culte, en forme de triangle, confectionnés avec du carton et des tissus de couleur. 621
Enfin le journal consacre un paragraphe à la défense de « La “medium” Georgina Coutinho, assistante du “grand-prêtre” » :
Elle dit que depuis l’âge de douze ans elle pratique le spiritisme. Elle n’est pas « macumbeira ». Et pour prouver qu’elle ne l’est pas, elle déclare être une femme indépendante qui vit de ses rentes, possédant plusieurs propriétés à Irajá. Son mari, qui voyage actuellement en Europe, lui envoie tous les mois une pension, qui est suffisante pour son entretien et même pour assurer l’éducation de ses enfants, dont l’un est diplômé en droit. Elle conclut en disant qu’elle est très connue et a beaucoup de relations à Madureira, car elle y vit depuis plus de trente ans 622.
La même information sur l’opération de police est donnée, moins détaillée, par le Jornal do Brasil le 19 avril, « A prisão do “Fakir” Sant’Anna, acompanhado da Georgina », qui reçoit le lendemain Elyseu et Georgina. Leur droit de réponse indigné est publié le jour même. En ce qui concerne Georgina :
Georgina Coutinho tient aussi à ce que l’on consigne son indignation contre l’accusation qu’elle déclare archi-fausse, d’être une macumbeira, et pour laquelle elle a été arrêtée. Elle affirme être croyante et pratiquer les doctrines de l’Ordre mystique de la pensée, être propriétaire, vivre de ses rentes, avoir élevé onze enfants dont un diplômé en droit, et ne pas professer ces pratiques dont la police a voulu informer la presse 623.
Ainsi, Elyseu comme Georgina renversent les accusations, essentiellement avec des arguments témoignant de leur respectabilité sociale : propriétaires, disposant de revenus propres, connus de leur voisinage et assumant leurs fonctions familiales. Ils sont avant tout de bons citoyens. Ils peuvent ainsi attester de liens avec des notables ou maisons connues en ville, mentionner des titres (docteur, un fils diplômé en droit, un grade militaire, le nom du notaire). La revendication de la légalité et de la transparence s’oppose au secret et à la dissimulation supposés caractériser les crimes de macumba. Leur défense repose par ailleurs sur le rejet des références africaines prêtées par la police et les journalistes de manière accusatoire – le candomblé, la macumba – et au contraire met en avant l’affiliation de leur pratique à des cultes et sciences européennes et orientales. Les mediums européens se sont simplement adaptés par l’usage des esprits locaux, les « caboclos ». L’instrument de musique qui sert à « subjuguer » n’est pas un tambour mais un instrument dont on peut remonter la traçabilité jusqu’à une maison reconnue, en centre-ville.
La couverture par quatre journaux de l’opération de police dans la maison de l’Avenida Suburbana pourrait sembler exagérée et montre en tout cas les liens forts entre la presse carioca et les services de police, ainsi que les ressorts accusatoires à disposition des forces de l’ordre et de la morale. Mais la place laissée dans toutes ces rédactions à la défense de deux bons citoyens prouve aussi qu’Elyseu et Georgina peuvent à leur tour utiliser la presse pour servir leur propre réputation. La presse fait l’opinion publique auprès de et par ses lecteurs, et ces deux habitants des subúrbios savent ici la retourner en leur faveur.
Comme le mentionne son « grand-maître » devant les journalistes, l’Ordem Mystica do Pensamento (OMP) est enregistrée comme association religieuse dans le Journal Officiel du 2 juillet 1926. Cette église, originaire du Tibet d’après Elyseu Sant’Anna, gravite parmi une multitude d’initiatives similaires dans le sillage d’une revue de large audience au Brésil, A Mente, publication du mouvement spiritiste dans le pays depuis 1920. La filiation de l’OMP avec les principales organisations spiritistes brésiliennes est établie par le Correio da Manhã 624 : l’OMP est issu d’une scission du Cercle ésotérique de la communion de la pensée (Círculo Esotérico da Communhão do Pensamento, lui-même affilié à l’Ordre Ésotérique du Brésil – Ordem Esotérica no Brasil), via une suite de changements de noms que nous détaillerons.
Ce Cercle ésotérique a été « ouvert » par un certain Antonio Olivio Rodrigues, qui en explique le principe dans un discours ainsi relaté par le Correio da Manhã : Antonio est venu à Rio pour répandre la paix de Jésus. À l’origine, le courant spirituel (spritualisme) nous vint de l’Himalaya, et par un maître, Swami Vivvekamanda, qui est venu à Chicago dans un congrès des religions en 1893. De là, sa parole s’est diffusée à toute l’Amérique du Nord, puis, traduite en portugais, au Brésil. À ce courant, le Cercle ésotérique ajoute celui de l’occultisme judaïque, cabalistique, diffusé par le maître Eliphas Levi. Antonio Rodrigues a aussi fait traduire le maître du mentalisme étasunien, le philosophe californien Muldford. Cette science, qui est le fondement de la psychologie moderne, a des maîtres bibliques (Moïse, Simon, Salomon). Il faut enfin ajouter l’astrologie symbolique (fondée sur le zodiaque égyptien). Ces influences forment les bases de la « colonne » du Cercle ésotérique, appelée Tattwa Aor (ou Tattwa Luz Aor) 625.
La colonne Tattwa Aor est dirigée par Raul Silva. En 1924, dans son édition du 25 juin, le journal O Paíz annonce la réunion de cette colonne : c’est la première fois que l’on mentionne Elyseu Sant’Anna, qui doit y faire une intervention, ainsi que Justina Lima, et la « demoiselle Pedrina Lima qui a déjà fait de nombreuses conférences au Cercle ésotérique de la communion de la pensée » 626. Une autre réunion de Tattwa Aor, qualifiée de « Centre d’irradiation mentale », est signalée dans O Jornal du 18 janvier 1926, réunion au cours de laquelle Elyseu Sant’Anna semble en être devenu le directeur 627. Quelques mois plus tard, Pedrina est devenue l’épouse d’Elyseu 628. Tattwa Aor prend ensuite le nom d’Ordre ésotérique de la pensée (Ordem Esotérica do Pensamento). Il semble que Pedrina soit décédée et en honneur de son esprit, un tattwa à son nom existe à Bahia. Dans le Jornal du 17 juillet 1926, l’Ordre ésotérique de la pensée devient l’Ordre mystique de la pensée (Ordem Mystica do Pensamento). Il se donne pour objet de « propager l’Harmonie entre les êtres de bonne volonté sur Terre et dans l’espace, et se détourner des sentiments égoïstes et mauvais » 629.
En plus de ses réunions publiques ouvertes à tous, l’Ordre met en place une « chaîne égyptienne » autrement dit une supposée chaîne de radiations mise en œuvre par des mediums volontaires pour, prétendument, soigner à distance les personnes qui en auraient besoin. Tout en se réclamant de l’église catholique spirite, le Tattwa désormais nommé « Luz » se réunit autour de conférences sur les phénomènes psycho-mentaux 630. L’Ordre a aussi un important volet musical et poétique. Dans la Gazeta de Noticias du 28 juillet 1926, on trouve une photo de la direction de l’OMP, ex-Tattwa Aor. Il s’agit de onze personnes blanches, dont deux femmes. Elyseu Sant’anna en est alors le trésorier 631.
De sa fondation en 1926 jusqu’à 1932, l’OMP annonce régulièrement ses activités et ses conférences dans les différents quotidiens cariocas (Diário Carioca, A Batalha, Jornal do Brasil, Gazeta de Noticias, A Noite), dans les pages bien remplies consacrées aux « religions », « occultisme » ou « ésotérisme ».
Les conférences annoncées de l’OMP se caractérisent par leur ambition de construire un discours national et une spiritualité brésilienne. Les membres et les intervenants sont souvent des militaires, comme son fondateur Elyseu Sant’Anna. Le thème qui occupe principalement l’OMP est la question d’un modèle idéal de société harmonieuse et tolérante qui devrait être embrassé par la nation brésilienne.
Le 25 avril 1931, A Noite annonce ainsi la conférence de Olegário Magalhães, un des artisans de la préparation à l’avènement du Christ, sur le thème « Vision prophétique de la civilisation brésilienne sous le règne du Christ » 632. Dans ses nouveaux locaux de Piedade, le déroulement de la séance prévoit notamment une « session de pensée » (« função do pensamento ») assurée par le sacerdote et visant :
le maintien de l’équilibre moral et du bien-être de la population. Régénération du monde par l’assainissement astral. Prodiges des révélations scientifiques ; éblouissement des beaux-arts. Dieu en amour, en union et en mérite. Au Brésil, il n’y aura plus de place pour le personnalisme. Seul le mérite moral sera son guide, seul l’amour son soleil spirituel, seule la fraternité sa raison de vivre 633.
Autre caractéristique, beaucoup de conférences sont données par des femmes. Les deux sœurs Lima, sur la photo de la fondation en 1926, mais aussi de nombreuses autres intervenantes sont chargées des conférences comme des performances artistiques 634. Le thème des femmes dans la Bible et dans la société est régulièrement abordé (le 24 juin 1931 par exemple, il est annoncé une conférence de Herbert Cecil sur « La prostituée de l’Apocalypse ») mais les membres de l’OMP mettent surtout en scène la participation des femmes à la vie politique. À partir de 1932, Elyseu Sant’Anna est invité par la presse à transmettre ses prévisions astrologiques en début d’année. Le 13 décembre 1932, il annonce notamment dans le Diário de Noticias l’arrivée d’une femme à la Présidence du Brésil dans les douze prochaines années. Le journal doit imprimer une seconde édition quelques heures plus tard car « la population s’est arrachée ces prédictions », et les reproduit également 10 jours plus tard 635 …
Nous retrouvons plus largement dans les activités religieuses, du kardécisme à la macumba ou au candomblé, une représentation importante des femmes. C’était d’ailleurs une singularité du spiritisme européen et en conséquence, de l’association entre hystérie féminine et tendance au mysticisme que certains psychiatres brésiliens avaient évoquée 636.
Les femmes sont également nombreuses parmi l’assistance, notamment lors des séances de l’OMP à Piedade si l’on en croit les journalistes. La peur que ces séances soient l’occasion d’une subversion sexuelle, la peur des maris que leur femme « fasse affaire avec le diable », est d’ailleurs souvent évoquée et montre qu’une certaine émancipation était associée, au moins en fantasme, à ces séances et à la pratique du spiritisme.
Ce n’est pas la première fois, en 1932, que le nom de Georgina Coutinho apparait dans la presse, et l’on peut à partir de ces mentions reconstituer quelques étapes de sa biographie. La première occurrence remonte à 1921, lorsque Georgina Coutinho, locataire d’une petite maison près du Largo do Machado dans le centre, est expulsée de son logement. Alors que le Correio da Manhã du 21 janvier titre sur la grave crise qui touche la ville à cause de la cherté de la vie, un long article est consacré à la malheureuse histoire de Georgina :
Plus d’une fois encore, nous avons alerté sur les injustices arbitraires que pratiquent chaque jour, sans la moindre once de miséricorde ou même de sympathie humaine, les propriétaires. C’est un des plus graves fléaux qui affectent le peuple carioca. Et c’est d’autant plus irritant et monstrueux que les actes les plus brutaux et inqualifiables d’inhumanité se déroulent en plein jour, dans le silence général. Deux faits de cet ordre, un survenu avant-hier, l’autre hier, viennent démontrer combien le manque de protection de la population devant les propriétaires est douloureux. Le premier cas concerne un couple français et leurs quatre enfants mineurs, expulsés du jour au lendemain. L’incident d’hier est révélateur d’une inconscience encore plus inique. Il se résume en quelques lignes. Madame Georgina Coutinho, veuve avec de nombreux enfants, est locataire de Mme Alcida Giorne, vivant dans la rue Marqueza de Santos au numéro 32, maison 9. Elle était, également, à jour de son loyer. Mais pourtant, au prétexte d’une simple explication, la propriétaire de l’immeuble la fait expulser et fait saisir ses meubles. Et ceci sans le moindre début de justification légale. Cette situation exige l’intervention ferme des autorités. Se faire exploiter sans vergogne, comme c’est le cas chaque jour du peuple carioca, est triste et douloureux, mais soit. Quand il n’y a pas d’issue, se résigner est un remède salutaire 637.
Plus loin dans le même journal, trois photos montrent les meubles et les enfants expulsés dans la rue Marqueza dos Santos (figure 54). On peut compter 8 enfants, dont deux petites filles sont blanches. Georgina n’y apparait pas.
Figure 54. Photos de l’expulsion de Georgina Coutinho en 1921. Source : « Propriétaires qui se croient au-dessus des lois », Correio da Manhã, 21 janvier 1921, p. 3. CC0
Dans O Jornal, on apprend comment Georgina a réagi à cette expulsion, « une fois sur le trottoir… » :
…elle s’est rendue au 6e district de police et a porté plainte. Malheureusement pour elle, au commissariat se trouvait le commissaire intérimaire Pedro Paulo de Lemos, qui bien que diplômé en droit, déclara ne rien pouvoir faire pour l’affaire de cette dame. Et il affirma cela sans se renseigner sur les faits. Le commissaire Santos Netto, arrivant peu après, ratifia l’absurde absence de prévoyance de son assistant, et ne chercha pas non plus à savoir si l’expulsion était illégale. La victime ne se satisfit pas de cette décision de la police de Catete et se résolut à s’adresser au 2e délégué auxiliaire. Cette autorité, informée de la violence pratiquée par la propriétaire, ordonna que ses subalternes du 6e district envoient remettre les meubles de Georgina en place dans leurs lieux légitimes, ce qui fut exécuté 638.
Nous voyons que Georgina ne se laisse pas faire. Interpellant l’officier de police, elle semble bien connaître ses droits et être déterminée à les faire respecter. L’épisode est également relaté dans le Jornal do Brasil, qui dénonce aussi le carregador (porteur) qui fut chargé de sortir ses meubles, dont le numéro a sans aucun doute été relevé par Georgina. Veuve, avec de nombreux enfants noirs et blancs à charge, locataire d’une petite maison dans une impasse de Catete (au centre de Rio), ses meubles en photo ne laissent paraître aucune opulence. Mais Georgina a d’autres ressources, à commencer par sa culture juridique et son aplomb. Elle sait également utiliser la presse, puisqu’elle s’est rendue auprès de trois rédactions au moins, qui ont toutes soutenu et relayé son indignation.
Nous la retrouvons quelques années plus tard dans une meilleure posture, propriétaire dans la rue Josephina Novaes (future Itaúba) au pied de la colline de Serrinha à Madureira. L’expulsion l’a sans doute convaincue de s’assurer une situation plus stable en devenant propriétaire, le foncier devant être plutôt abordable dans ce quartier encore peu dense (voir chapitre 2). Elle ne semble pas pour autant débarrassée de tout souci financier puisque le Jornal do Brasil du 30 aout 1924 la mentionne parmi les retardataires pour le paiement de l’impôt foncier, avec 12 mois d’arriérés, à l’instar de son désormais voisin Antenor dos Santos 639.
Le retard dans le paiement de l’impôt a peut-être à voir avec les faits relatés la même année, par O Jornal, qui rapporte que Georgina Goutinho est victime d’un extorqueur. Celui-ci, un certain Barbosa, ratisse le quartier de Madureira. Ses victimes résident rue Josephina, avenue Marechal Rangel, rue João Pereira, et même à la paroisse de São Luiz Gonzagua. Barbosa se fait passer pour un inspecteur fiscal et soutire des sommes considérables. Il est finalement arrêté et condamné.
Le 6 août 1925, dans le Jornal do Brasil, Georgina dépose une déclaration de travaux sur sa propriété située « à côté du 37 » de la rue Itaúba, qui est la maison d’Antenor 640. Cette déclaration ne devait cependant pas être conforme, car l’année suivante, la voici condamnée pour n’avoir pas respecté la législation urbaine (codigo de posturas) 641.
Nous ne connaissons pas la situation financière qui lui a permis d’acheter le terrain de la rue Josephina Novaes. Dans sa déclaration aux journalistes et à la police en 1932, elle dit vivre de ses rentes, par les propriétés qu’elle a acquises à Irajá. Il s’agit peut-être simplement de la location de la maison qu’elle a fait construire en 1924 sur son terrain. Il est possible qu’elle ait fait d’autres investissements, car elle est mentionnée en 1925 dans le Correio da Manhã pour avoir vendu des titres pour un montant de 180$000 à un certain José Buena.
Sa situation financière ne la conduit toujours pas à honorer ses impôts fonciers, puisqu’en 1926 à nouveau, le Jornal do Brasil indique son rappel d’impôt, tout comme celui de son voisin Antenor dos Santos. Elle est convoquée le 9 février à une audience pour non-paiement de l’impôt foncier, puis condamnée car elle ne se rend pas à ladite audience. Nous savons en outre que le 19 juin 1926, son procès pour infraction au code urbain est reporté 642.
En 1927, le journal O Brasil du 2 septembre fait état de la naturalisation d’une portugaise nommée Georgina Coutinho.
Enfin, si Georgina était veuve en 1921, elle s’avère, en 1931, mariée à un certain Álvaro Fernandes, à l’occasion des remerciements que le couple tient à témoigner dans A Batalha aux services de la Cruz Vermelha, où Georgina a dû être hospitalisée. Nous verrons plus loin que cette expérience à l’hôpital de la Croix Rouge a sans doute influé sur la suite de sa destinée.
À propos de ce mari, Georgina déclare en 1932 qu’il voyage en Europe et qu’il est donc absent, lui envoyant des sommes régulières pour la soutenir. Elle déclare également avoir élevé onze enfants, autrement dit trois de plus qu’en 1921. Nous trouverons en 1935 la trace de deux de ses enfants, João et José, portant le nom de Fernandes (voir chapitre 10). Est-ce eux qui sont concernés par l’annonce parue en 1932 dans le Jornal do Comercio : « Une dame avec deux enfants mineurs offre ses services de blanchisseuse à un collège en échange de leur scolarisation. Écrire au 35 rue Itaúba, Madureira » 643 ? C’est possible mais il est plus probable que Georgina se soit faite l’intermédiaire d’une éventuelle locataire du logement qu’elle a fait construire sur son terrain. Il était fréquent que les femmes proposent leurs services (ménage, couture, blanchisserie) aux écoles en échange de la scolarisation de leur enfant, parfois juste pour une année, le temps qu’ils apprennent à lire (voir chapitre 11). Sans doute Georgina avait-elle d’autres ressources, les loyers de ses propriétés et sans doute d’autres services puisqu’elle est réputée « très connue dans le quartier ». Il est d’ailleurs impossible d’imaginer qu’un tel personnage ne connaisse pas ses voisins Líbia et Antenor, la sage-femme Joana Monteiro et sa cabane spirite de Xangô au bout de la rue, mais aussi le pharmacien Durval ou le propriétaire de l’épicerie au coin de l’avenue Marechal Rangel. Peut-être née au Portugal, cultivée, pauvre, fière, indépendante, entourée de nombreux enfants et plus épisodiquement, de maris, Georgina est dans la vague de métropolisation de Rio : locataire expulsée, elle exige la protection de la police et l’application du droit. Elle réussit à acheter un terrain en lisière d’urbanisation, puis le lotit à son tour de manière plus ou moins réglementaire, en tirant un petit bénéfice. Elle dit avoir réussi à élever et scolariser ses onze enfants, noirs et blancs, et elle est même fière de déclarer en 1932 que l’un d’eux est diplômé en droit. Sans doute impliquée dans de denses relations de voisinage, elle est aussi capable de faire le tour des rédactions de presse en centre-ville pour faire valoir ses droits et intérêts. On ne sait rien de sa rencontre avec Elyseu Sant’Anna et son Ordre mystique de la pensée, toujours est-il qu’elle y apparait comme une protagoniste importante. Elle dit pratiquer le spiritisme depuis l’âge de 12 ans. À l’instar des macumbas dénoncées dans la presse ou des terreiros mentionnés par les récits des sambistes (voir chapitre 7, Joana Monteiro, la voisine de Georgina à Serrinha, avec son mari Pedro, Líbia et Antenor qui donnent le jongo dans la parcelle voisine), ce sont souvent des couples qui sont à la tête des lieux de cultes, et ici Georgina Coutinho opère avec Elyseu.
Un an après celle du fakir, le journal A Noite couvre du 3 au 8 juillet 1933 une nouvelle affaire : « O segredo da morta » (le secret de la morte). Les articles cherchent à élucider la mort un mois plus tôt d’une femme désespérée, agonisant sur le trottoir de la rue Leopoldo, et pour qui les secours sont arrivés trop tard. Elle était inconnue dans le quartier : A Noite avait publié la photographie de son cadavre, mais personne n’avait encore pu l’identifier. La police n’avait que deux indices : elle avait dans sa poche un billet avec l’adresse de Maria do Espirito Santos, une sage-femme qui nia ensuite être intervenue dans cette affaire, et deux reçus de consultation de l’Ordre mystique de la pensée, avenue Suburbana à Piedade… Là encore l’enquête n’a rien donné. Il a fallu que son mari, boucher à Inhaúma, qu’elle avait quitté il y a un mois, s’inquiète de la photo du cadavre dans le journal et vienne en effet reconnaitre le corps de Maria Rosa. Une enquête de voisinage permet au journaliste de formuler de multiples conjectures sur une supposée affaire de cœur à l’origine du drame, et sur l’identité d’un assassin. Finalement, c’est la déposition d’une autre sage-femme, intervenue sur la victime enceinte de 8 mois, qui a permis d’élucider les circonstances de sa mort, due à une infection, lorsqu’elle tentait de se rendre à l’hôpital 644.
La presse signale de nombreuses actions de police contre les activités des faiseuses d’anges à Madureira. En 1931, A Esquerda dénonce : « Désormais dans la juridiction du 23e district… un autre crime commis par ces femmes, investies clandestinement comme chirurgiens gynécologues » 645. Il s’agit d’un cas survenu dans la rue Manoel Machado à Vaz Lobo, qui fait peser le soupçon qu’une « faiseuse d’anges » aurait agi, « la curiosa Jovita Tavares, âgée de 63 ans, et résidant à Irajá » 646. En 1933, le Diario de Noticias montre « la police du 23e district à l’action » lorsqu’un médecin doit soigner une avortée en urgence 647. En 1935 dans le Diario Carioca, un autre médecin, qui exerce dans la rue Carvalho de Souza au 203, dénonce un cas d’urgence à la police. Il a dû intervenir (trop tard malheureusement) dans le beco João Pereira pour sauver Zulmira, 28 ans, blanche, brésilienne, qui était prise en charge par la sage-femme « Rosa une telle, résidente de la rue Maruhy, sans numéro ». Il a dû faire appel à un collègue chirurgien, habitant du 61 de l’avenue Marechal Rangel, mais sans succès. La police a demandé l’exhumation du cadavre 648.
Nous pouvons imaginer que les consultations à l’Ordre mystique de la pensée font peut-être partie des ressources, spirituelles mais aussi pratiques, vers lesquelles Maria Rosa s’est tournée pour faire face au drame de sa situation, une grossesse non désirée, qu’elle ne peut avouer à son mari, et qui pose la question de l’avortement. Peut-être était-elle présente à la session interrompue par la police en avril, peut-être y a-t-elle obtenu l’adresse de la sage-femme à qui elle comptait faire appel, à une adresse éloignée de chez elle où elle pouvait rester anonyme. Tout comme la magie noire et la magie blanche, la répression de l’avortement et des « faiseuses d’anges » établit un clivage entre celles-ci (curiosas) et les sages-femmes (parteiras). Nous retrouvons une opposition similaire à celle observée entre le « bon » médecin, membre de la société de médecine et au service de la population aux côtés de la police, et les autres, charlatans, guérisseurs, sorciers. Les faiseuses d’anges sont traquées par la police lors de campagnes spectaculaires et éphémères, fustigées par la presse comme le sont les guérisseurs et charlatans, tandis que les sages-femmes sont louées dans les témoignages des habitants qui montrent qu’elles sont des personnages centraux de ces quartiers populaires. Or, les premières et les secondes sont souvent les mêmes. La position de Georgina comme soignante ou thérapeute (nous verrons qu’elle se formera plus tard comme infirmière), mais aussi comme femme de savoir sur le plan spirituel voire politique si on imagine qu’elle contribue et participe aux conférences de l’OMP sur l’avenir du Brésil, est à rapprocher de celles de certaines voisines, elles aussi connues dans le quartier de Madureira : Joana Rezadeira Monteiro, sage-femme et mãe de santo à Serrinha, ou Dona Esther à Oswaldo Cruz, qui dispense chez elle séances de medium et réunions politiques ; toutes deux liées aux organisations sambistes. C’est donc aussi sous cet éclairage qu’il faut considérer que les lieux de cultes syncrétiques et dynamiques des faubourgs sont sans doute pour les femmes des espaces d’émancipation et de pouvoir. Ces différentes figures n’appartiennent pas aux mêmes milieux sociaux mais on ne peut que constater qu’elles sont toutes des figures d’autorité dans leur quartier, occupant une fonction d’interface et de soin, organisant les naissances et les avortements.
En nous intéressant aux activités qui sont réprimées par la police et dénoncées par la presse sous le terme de « macumba », nous analysons le processus par lequel certaines pratiques religieuses deviennent l’objet d’une criminalisation ou d’une réprobation morale. Tandis que les faits rapportés par la presse à Madureira permettent de constater des pratiques diverses, dont la plasticité est à la fois spatiale, sociale et cultuelle, la référence au délit de charlatanisme et au monde culturel des esclaves sont les deux leviers de cette criminalisation. Les discours répressifs s’appuient alors sur le pouvoir disqualifiant des termes « macumba » ou « magie noire ». La présence d’un tambour ou la mention d’un orixá, autrement dit l’introduction d’une référence africaine, suffisent à faire basculer du côté du délit pénal ou moral une activité qui peut tout aussi bien être mentionnée dans les colonnes « Religions, ésotérisme, spiritisme », rubriques qui relatent l’activité cultuelle dans les journaux. Or, ce pouvoir de disqualification semble s’atténuer à partir de 1932, dans la mesure où les pratiquants, appartenant aux petites classes moyennes des faubourgs, sont aussi capables d’intervenir dans la presse et d’y faire valoir leurs pratiques. La défense de Georgina et Elyseu repose sur le pouvoir de la réputation, qui est à la fois formée dans le voisinage et dans l’opinion publique construite par la presse à l’échelle de la ville, incluant les subúrbios. La réputation fait partie des enjeux de la condition libre dans une société esclavagiste. Par la publicité de la presse, par la référence au droit et à la loi, et par la démonstration des liens sociaux que chacun réussit à établir, la preuve de son statut de propriétaire, ou de chef de famille, Georgina mobilise les attributs d’une condition libre qui n’est pas acquise dans cette société où l’on peut en quelques instants, par l’affublement d’un mot africain ou d’un tambour, être associé à une condition esclave.
Quant aux références cultuelles de l’Ordre mystique de la pensée, elles ne sont pas africaines – ou alors celles-ci n’ont pas été mentionnées aux journalistes – mais se rapportent au spiritisme européen, à l’orientalisme maçonnique passé par le réveil spirituel des États-Unis. La présence assumée des cabocles indiens indique une tentative de synthèse brésilienne, d’autochtonisation, qui montre l’importance pour Elyseu et ses disciples de s’inscrire dans une perspective nationale, ainsi que le confirment les intitulés des conférences de l’Ordre. New-age, maçonniques, spirites, libéraux, les suburbains s’approprient les pratiques religieuses diffusées par la bourgeoisie et utilisent les matériaux culturels divers à leur disposition.
Ainsi, les politiques répressives des religions opèrent avec une grille de lecture sociale très claire : la suspicion de charlatanisme, de fétichisme ou de sorcellerie dépend de la position sociale supposée ou attribuée par le policier, le voisinage, le journaliste. Ainsi que le suggérait le catalogue de portraits de Lima Bareto qui attribuait des pratiques religieuses aux divers groupes socio-culturels peuplant la ville vingt ans plus tôt, les pratiques religieuses sont dépendantes des ressources économiques et des cultures d’origine, et semblent donc constituer des marqueurs sociaux très nets. Or, à regarder de plus près les protagonistes visés par la politique répressive des religions, il serait bien difficile de stabiliser ce catalogue : la grande majorité conserve une affiliation catholique, même si ses adaptations rituelles sont si diverses qu’elle ne constitue pas une identité ; le spiritisme, religion attitrée d’une bourgeoisie tournée vers l’Europe, peut se décliner comme catholicisme ou christianisme ou encore se rapprocher des cultes cabocles et nagô, il entre d’ailleurs dans tous les genres de maison suivant des motivations variées (thérapeutique, interruption de grossesse, prédiction politique). Quant à la macumba, on se demande si elle existe ou si c’est simplement le terme péjoratif utilisé par les policiers et les journalistes pour justifier leur intervention.
On aurait donc du mal à retrouver, à travers une éventuelle classification des pratiques religieuses, les groupes sociaux que nous avions identifiés par le peuplement. En revanche, si les catégories ne sont pas stables, les pratiques reflètent les aspirations de ces groupes à des formes d’émancipation et d’affirmation. Elles sont donc au contraire un espace de mobilité sociale, et c’est précisément ce qui justifie leur répression par les pouvoirs publics et leur disqualification par les classes supérieures. Ces dernières y définissent leur propre position : elles opposent le pathologique au sain, la malhonnêteté intellectuelle à la raison morale, le primitivisme africain ou indien à la civilisation. Cette grille de valeurs qui maintient l’ordre social est visiblement battue en brèche au début des années 1930, tant des catégories populaires et intermédiaires s’approprient des nouvelles pratiques et les adaptent. Elles installent de fait une liberté de culte et d’invention religieuse, réclament l’accès au droit, à l’exercice de l’éducation et de la médecine, revendiquent de participer au destin national. Le personnage de Georgina en particulier, fait coïncider ces aspirations avec une autonomie de fait, mobilisant des savoirs et des pouvoirs qu’elle exerce dans son quartier comme nombre de ses voisines.
On comprend ainsi l’espace social considérable qui s’est ouvert dans la société des subúrbios, et par conséquent l’importance de l’enjeu pour l’Église catholique de reconquérir ces terrains, non seulement au nom du conservatisme social mais aussi comme l’opportunité d’une contre-offensive politique. C’est précisément dans ce rapport de force que le gouvernement provisoire de Getúlio Vargas doit trouver des ressorts pour s’installer. La glorification subite du carnaval noir et l’affirmation des religions syncrétiques à Rio s’inscrivent en effet dans une séquence politique précise que nous allons examiner depuis Madureira.
Pour citer ce chapitre : Michel Aurélia, « Le fakir et la macumbeira », dans Harlem au Brésil. Vivre après l’esclavage dans les faubourgs de Rio de Janeiro et São Paulo, 1920-1940, Université Paris Cité, 2026, p. 239-254.
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© Aurélia Michel, 2026