L’essor de la presse écrite est sans aucun doute un phénomène qui a accompagné la construction de toute société civile, et c’est le cas dans les années 1920 et 1930 à Rio comme à São Paulo. L’espace médiatique s’est déjà considérablement étendu par le nombre de titres et leur tirage, accompagnant le nombre et la diversité des lecteurs. Cet élargissement favorise d’abord de nouvelles expressions politiques qui traduisent les évolutions sociales : on a ainsi vu se développer dès 1900 une presse communautaire liée à la migration européenne (communautés italiennes, portugaises, espagnoles) ; celle du prolétariat ouvrier 346 ; la presse noire qui comprend une grande diversité de titres et de positions et qui sera essentielle à la structuration de la Frente Negra Brasileira (Front noir brésilien, FNB) en 1931 347. On peut aussi évoquer au cours de cette période l’apparition d’une presse féminine, émise et consommée par les bourgeoisies urbaines 348, ainsi qu’un ensemble de revues illustrées mensuelles ou hebdomadaires qui font œuvre de prescription sociale à partir des valeurs des classes supérieures : le Cruzeiro (fondé par Assis Chateaubriand en 1928 à Rio), et le Rio Ilustrado, qui en reprend le modèle éditorial 349. La présence des subúrbios dans la presse quotidienne de Rio est déjà sensible dès les années 1910–1920, dans O Jornal do Brasil, A Tribuna qui ont leur rubrique « subúrbios » ou O Correio da Manhã qui a ses pages « Pelos Subúrbios », ou dans le Diário de Noticias qui édite un supplément Diário Suburbano, employant parfois des journalistes résidents des subúrbios pour prendre en charge ces rubriques 350. On trouve aussi une presse éditée par des suburbanos, il s’agit alors d’une « aristocratie suburbana » composée d’hommes d’affaires, politiques, avocats et journalistes 351. La revue O Eco Suburbano était par exemple publiée à Madureira en 1919–1920.
Rappelons que la période de consolidation des quartiers de Madureira et Casa Verde coïncide avec une séquence particulière de l’histoire de la presse écrite : celle de l’apparition de « la grande presse » 352, autrement dit les titres détenus par de grands patrons de presse, qui constituent leur principale activité économique. Cette presse prend son essor à la fin des années 1920, en réaction à la loi dite « scélérate » promulguée en août 1927 par le président Washington Luis qui autorise la censure des journaux en même temps qu’elle décrète l’illégalité du parti communiste. Pendant une dizaine d’années, jusqu’à la mise en place de l’Estado Novo en 1937 puis du Departamento da Imprensa e Propaganda (DIP, Département de la presse et de la propagande) en 1939, les grands titres se détachent définitivement de leurs fonctions traditionnelles, celles de support des différents partis politiques dans les États de la République, ou d’arène de discussion entre factions oligarchiques. Ils deviennent des entreprises autonomes mues avant tout par la conquête de nouveaux marchés mais aussi, par conséquent, des soutiens effectifs aux courants d’opposition au régime dès lors qu’elles y trouvent leur propre intérêt, appuyant en 1930 le gouvernement provisoire à Rio ou au contraire s’y opposant après 1931 à São Paulo 353. C’est aussi en attirant de nouveaux lecteurs et en ciblant leurs intérêts que la grande presse devient prescriptrice de nouvelles normes de sociabilité urbaine dont l’influence est grande dans les subúrbios qui cherchent à y être associés, y compris parmi les classes populaires. Cecilia, née à Casa Verde en 1933, m’a décrit par exemple l’importance de la lecture du journal dans sa famille, paysans portugais immigrés au début du siècle, parmi lesquels tous n’étaient pas alphabétisés. Une autre habitante se souvient qu’il fallait se déplacer jusqu’à Sant’Anna pour acheter le journal. À la question de l’orientation politique de ces journaux, elle n’a eu aucune réponse, suggérant que ce n’était certainement pas la question. Autrement dit, la presse locale constituait un niveau d’information générale, commun et considéré comme nécessaire, que ce soit pour les affaires ou pour l’organisation du quotidien 354.
Réciproquement, l’opinion des résidents des subúrbios gagne un poids plus important durant la période 1927–1937, pas seulement comme clientèle ou comme lectorat, mais aussi parce que le nouveau régime y cherche des soutiens. On a vu qu’à São Paulo la « cause des suburbanos » est dès 1927 relayée dans le Diário Nacional, et plus largement que les faits divers, bonnes affaires ou actualités sociales de Madureira ou de Casa Verde trouvent régulièrement un écho dans ces colonnes d’envergure nationale. À Rio particulièrement, la mise en place du soutien au gouvernement provisoire, orchestrée localement par le maire Pedro Ernesto, est passée par le recrutement des chefs politiques des subúrbios. Plus largement, les classes supérieures des subúrbios prétendent constituer un « facteur de civilisation » dans les périphéries marginalisées.
C’est précisément cette fonction que revendique la revue A Gazeta Suburbana, distribuée à Méier en 1933 et 1934, fondée par des avocats et professions qualifiées du centre-ville qui résident à Méier ou dans des périphéries voisines, et financée par le propriétaire du Jornal do Brasil, Ernesto Pereira Carneiro. La revue, qui endosse en couverture « les aspirations suburbaines », soulève un argument de taille pour justifier l’attention que les suburbanos méritent de la part de la société urbaine. « Déjà un million de suburbains ! » est le titre d’un article du premier numéro en février 1933 qui alerte sur la nécessité de prendre en compte la population et ses aspirations, à commencer par leur fournir tous les services urbains inhérents à leur statut de citadins. Des journalistes professionnels qui résident dans les mêmes quartiers et partagent ces « aspirations » des élites suburbaines contribuent à cette revue. C’est le cas de Diomedes Figueiredo de Morais (figure 30), contributeur de O Cruzeiro dont le slogan est « La revue contemporaine des gratte-ciels » 355. O Cruzeiro lance le genre du magazine illustré par de nombreuses photographies, consacré à la fois aux divertissements, aux actualités d’Hollywood et aux grands sujets de société. En 1933, la revue publie d’ailleurs une série de reportages sur Madureira 356.
Figure 30. Photo de Diomedes de Morais en 1933. Source : O Cruzeiro, no 24, 6 mai 1933, p. 23. CC0
La revue mensuelle O Rio Ilustrado, revue dite « de variétés » qui parait des années 1920 jusqu’au début des années 1940, reprend le principe du reportage photographique et s’intéresse elle aussi aux subúrbios de Rio. Le Rio Ilustrado consacre plusieurs de ses numéros à « Méier, Penha, Braz de Pina et d’autres banlieues situées le long des voies ferrées de la Leopoldina, Madureira, Vila Isabel, Grajaú, Urca, Jardim Botânico et Ipanema » 357 . En 1936, Diomedes de Figueiredo Morais, accompagné d’un photographe et d’un assistant, réalise un reportage fouillé sur Madureira publié sous la forme d’un numéro spécial en 1937.
De l’étude de ce numéro ressort une image de Madureira produite par ce mouvement de reconnaissance réciproque entre les élites du centre et celles du subúrbio. Le Madureira du Rio Ilustrado est en effet un Madureira illustré de plusieurs manières. C’est d’abord, au sens propre, un reportage illustré de 189 pages de photographies, source visuelle exceptionnelle pour reconstituer le paysage du quartier et comprendre certains aspects de cette société 358. C’est ensuite, à l’instar du titre du magazine, une « ville brillante », illuminée des feux de la modernité et du progrès, telle que les élites du centre se représentent leurs idéaux urbains et sociaux, mais aussi telle que les élites de Madureira souhaitent y figurer et se mettre en scène (figure 31). Par la signification du mot portugais « ilustrado » se référant aux Lumières, c’est un Madureira « éclairé » par l’intelligence de ses habitants notables, citoyens de premier ordre, qui prescrivent les normes de l’honneur et de la dignité citadine. Enfin l’image de Madureira dans le Rio Ilustrado résulte d’un choix d’éclairage qui met en valeur les élites, et le respect des hiérarchies sociales associées à des catégories de couleur qui leur correspondent.
Figure 31. Couverture du numéro spécial « Madureira », Rio Ilustrado, 1937. CC0
L’image du Madureira du Rio Ilustrado est d’abord celle du miracle de l’urbanité. « Naissance d’une ville » (A Cidade que surge) est le sous-titre du numéro et l’objet de l’éditorial, intitulé « Como surge uma cidade » (Comment surgit une ville), qui est illustré par une photographie aérienne du centre de Madureira (figure 32), sans doute de l’époque des prises de vues qui ont servi au plan cadastral de 1930 (voir chapitre 3). C’est d’abord la « naissance d’une ville » que le journal s’attache à présenter comme un prodige :
Figure 32. Vue aérienne de Madureira, cliché du Serviço fotográfico da Escola de Aviação Militar do Exercito, non daté. CC0
L’aspect des quartiers change de jour en jour, mais il conserve la tradition transmise de génération en génération, soit par les archives de l’œuvre de l’homme qui, le premier, a conquis la terre ou l’a travaillée pour son plaisir et son agrément, soit par la parole, l’histoire orale qui fixent les faits de la chronique quotidienne des vieilles fermes, qui sont la pierre angulaire des villes qui éclosent merveilleusement sous nos yeux, jusqu’aux centres commerciaux à la vie intense et affairée. Madureira, dont l’activité éblouit les visiteurs, provient de l’ancienne Fazenda do Campinho, qui est à l’origine de plusieurs quartiers de banlieue, aujourd’hui connus sous les noms de Quintino Bocaiúva, Cascadura, Campinho, Osvaldo Cruz (anciennement Rio das Pedras) et Fontinha. Son histoire remonte à l’époque coloniale 359.
On y voit au centre la gare de Madureira, traversée par l’artère principale, c’est-à-dire la rue Domingo Lopes au sud de la gare prolongée par l’avenue Marechal Rangel au nord, qui dessine une légère courbe pour rejoindre Irajá. Au nord-ouest, la ligne Auxiliar est bien visible, ainsi que la voie de retournement de la ligne de Dona Clara, dont les voies viennent d’être électrifiées (on trouve une photo de l’inauguration de l’électrification du train et le plan de la future gare Central do Brasil à la page 14). Le projet de jardin sur l’emplacement de la voie ferrée, rue Agostinho Barbalho, a été approuvé en 1935. La photo montre ainsi le centre névralgique de Madureira, entre les deux gares de Magno et Madureira ; l’avenue Marechal Rangel, la rue Carvalho de Souza et l’avenue Portela formant un carrefour dit « largo de Madureira » où se concentre l’activité et qui présente le bâti le plus dense. En dehors des deux « barres » – sans doute des logements bon marché, de chaque côté de la voie de l’EFCB, les logements sont individuels. Les commerces sont situés en façade des axes principaux. Au premier plan de la photo, en bas de la rue Domingo Lopes, on aperçoit les tribunes du stade du Madureira Athletico Clube, qui doit bientôt déménager près de la gare de Magno (à son emplacement actuel).
Sur la rive nord de l’EFCB, le bloc commerçant est encore plus dense et englobe la rue Carolina Machado le long de la voie, le largo de Madureira jusqu’à la gare de Magno, ainsi que les petites rues parallèles Maria Freitas et Alemerinda Freitas, et Carvalho de Souza. En dehors de ce périmètre, le bâti est encore très peu dense. Les façades de rue ne sont pas toutes construites et les parcelles comportent encore pour la plupart de larges espaces de jardins ou de production agricole.
Pour quantifier le phénomène, le receveur des impôts de Madureira, interviewé page 151, donne quelques chiffres clés : 1500 rues, 10 000 bâtiments loués, 1200 établissements commerciaux en fonctionnement. L’impôt perçu par la Delegacia fiscal en 1936 s’élève à 212:599$000. Les autres impôts perçus par la mairie (ceux de la direction du trésor, de la direction des travaux publics, de la direction de l’hygiène…) atteignent 922:619$000. Ce montant représente la moitié de l’imposition normale puisque Madureira bénéficie d’un abattement de 50 %, étant encore considérée comme zone rurale. Enrique Dodsworth, qui a été nommé en juillet interventor du District Fédéral par Vargas 360, prend la parole plus loin (p. 107) sur les travaux à venir : des 600 rues qui sont officiellement reconnues par la mairie, seules 7 sont pavées. Il faut aussi rénover le marché et aligner les prix des emplacements avec ceux de Campinho. Et parmi ces urgences, changer le nom de Estrada pour Avenida Marechal Rangel.
Après cette vue d’ensemble, le journaliste parcourt le centre et ses alentours. Sa promenade et ses prises de vues nous donnent le spectacle d’une urbanité avancée, présentant diversité et densité.
En descendant à la station Madureira, qu’il a rejointe depuis la gare Central do Brasil, Diomedes a d’abord pu observer les abords de la gare, la très forte animation que causent les différents flux de trafic (piétons, voitures, bondes, trains, omnibus), les commerces et les cafés situés aux coins de Marechal Rangel, Domingo Lopes et Maria Freitas. Le plus emblématique, où sans doute le journaliste a réalisé plusieurs de ses interviews, est situé juste en face de la gare. C’est le café Haya, une institution connue de tous, où l’on donne ses rendez-vous et où l’on laisse ses messages 361. Est également cité le Café Esporte, tenu par Amaro Alberto Rodrigues, au coin de la rue Carolina Machado et de la rue Maria Freitas. Juste à côté du Haya, au 5 de l’avenue Marechal Rangel, se trouve l’une des nombreuses horlogeries de Madureira, dont le propriétaire porte un nom italien, Mazzei (p. 32). Il est le voisin du cabinet dentaire de Ragi Jõao Eis. La Farmacia Humanitária (p. 25) se trouve également au numéro 5 (figure 33).
Figure 33. A Farmácia humanitária, au 5 Estrada Marechal Rangel. CC0
Au numéro 16, le Café Bar e Bilhares Primor est un autre lieu de rencontre incontournable ; son propriétaire est qualifié par le journaliste de « Pionnier du progrès à Madureira » (Pionieiro do progresso em Madureira) (p. 112). C’est selon lui le café le plus chic, où vont déjeuner les cadres de l’agence de la Banque du Brésil qui a ouvert récemment, ainsi que les figures importantes du quartier, comme le docteur Dantas dont la Farmacia dos Pobres est installée à quelques mètres. Nous ne sommes pas loin non plus de la Caixa Economica dont la filiale de Madureira a été inaugurée en 1932, et dont la page 167 montre une photo des dirigeants.
À l’intérieur du Primor et près des billards, on trouve « un établissement de grande utilité », les barbiers Ramos et Bittencourt, le tout en face du cinéma Alfa. Celui-ci, qui a ouvert en 1928, est voisin du centre de santé (Centro de Saúde, p. 58), au 11 avenue Marechal Rangel. Madureira compte également une maternité au 140 rue Dagmar da Fonseca.
Rue Carolina Machado, près de la gare, se situait auparavant le siège du 23e district policier (en 1912), dans le sobrado de la boulangerie Panificação Central, qui sera bientôt remplacé par un cinéma. On annonce également p. 6 et 7 la construction d’un futur Teatro Coliseu.
Le plus ancien cinéma du quartier est le Beija-Flor, fondé en 1904 par le Portugais Felisberto, et repris ensuite par « Amin », associé à son « compatriote Monar ». Depuis la mort d’Amin, c’est Severiano Leite Ribeiro qui le tient. Sa gloire date du cinema muet et du succès de son pianiste. Aujourd’hui, on y passe L’homme invisible. Le Beija-Flor jouxte un établissement en pleine mutation : au 220 de la rue Carolina Machado, la Casa Dib fut un des premiers établissements commerciaux des environs, alors qu’il n’existait que quelques fermes (p. 166). Il doit aujourd’hui fermer face à la concurrence des boutiques de tissus modernes. Il sera remplacé par une succursale de la chaîne Drogaria do Rio. La photo du propriétaire devant sa devanture laisse deviner qu’il est « Sirio » (Syrien).
En continuant le long des voies dans la rue Carolina Machado, on trouve plusieurs commerces typiques du centre-ville : une boutique de meubles, A vendedora de Madureira, puis un peu plus loin au 448 une autre horlogerie, A pendula de Madureira, également joaillerie, dont le propriétaire vient de décéder et reprise par sa veuve (p. 153) ; le laboratoire pharmaceutique installé au 490 (p. 103), qui vend les produits Seabrina, puis le magasin d’alimentation du 662, tenu par « le petit Brandão, arrivé à Madureira à l’âge de 9 ans, et qui y a tout de suite travaillé comme vendeur » (p. 105). La Farmacia Suburbana installée de l’autre côté des voies au 17 de la rue João Vicente fut autrefois un haut lieu de la politique locale, et nous trouvons encore un dentiste au 59 de la même rue.
Puis les commerces se raréfient. Au 452 rue Carolina Machado, nous trouvons le bar restaurant le Coringa, tout récemment inauguré (p. 181). Au bas de la rue Domingo Lopes, au 211 est installée A Quitanda Suburbana, dont le propriétaire, également collectionneur de photographies (p. 40), est le premier et unique commerçant noir mentionné.
C’est tout ce que nous visiterons de la rive Sud de Madureira et du quartier de Dona Clara, et l’on trouve p. 148 une explication à cela : il s’agit d’une interview de Isaias do Amaral au café Haya, illustrée par une photo de la rue Carolina Machado totalement inondée. On ne peut pas la traverser. Isaias dit que cela ne fait que deux ans que l’on assiste à ces inondations. Il habite Madureira depuis 1905 : il a loué une maison au 11 de la travessa Almerinda Freitas, d’où il a déménagé 15 ans après pour occuper le no15. Aujourd’hui retraité, il a été fonctionnaire du département de la Santé publique (Saúde Publica). Il est né à Magé, dans l’État de Rio, le 3 novembre 1872. Ses deux fils sont fonctionnaires, l’un, comme lui, au département de Santé publique, l’autre au ministère de l’Éducation, et ses deux filles sont mariées. Isaias explique les causes de l’inondation : on n’a pas poursuivi l’ouverture des rivières du sertão, qui était jusqu’ici réalisée par la Direction de l’aménagement rural (Diretoria do Saneamento Rural).
Mario Jaguaribe, un ingénieur portant binocle, qui visiblement s’est joint à la conversation de café, explique toutes les transformations permises par l’électrification du train et la construction du viaduc, qui vont considérablement développer la zone commerciale de Madureira, en particulier sa rive gauche. La suppression de la gare de Dona Clara va libérer de l’espace pour une grande avenue. Lui, justement, produit des briques, des carreaux et des dalles. Son bureau est au 11 de la rua Maria Freitas.
Poursuivons en nous engageant dans l’avenue Marechal Rangel jusqu’au marché, et donc dans le cœur du centre ville, le largo de Madureira. Nous voyons d’abord les grandes boutiques de meubles et de tissus qui font, encore aujourd’hui, la réputation du quartier jusque dans le centre de Rio et la zone sud.
Au 30 de l’avenue Marechal Rangel, c’est A feira de retalhos (foire aux tissus) (p. 178). Au 52, l’Armazem (entrepôt) São Joaquin a ouvert en 1924. Une photo montre la foule se presser devant le studio photographique Quintanilha. Un chirurgien-dentiste, Paulo Staerke, citoyen qui vient des États-Unis, est installé au 56 (p. 118).
En face, au 55, nous trouvons la Padaria e Confeitaria São José (p. 168), et à côté, au 58, la fameuse Farmacia dos Pobres, fondée en 1914 par le Dr Francisco Fernandes Dantas (figure 34). Les médicaments sont vendus à très bas prix, et le Docteur Dantas y donne des consultations toute la journée, tandis qu’un autre médecin tient une consultation gratuite de gynécologie deux heures par jour. Au 69-A se trouve la clinique du Dr Teixeira Lopes, urologue, et de sa femme dentiste. Ils font de la politique, mais ne sont affiliés à aucun parti (p. 152).
Figure 34. Portrait du Dr Dantas dans la Revista Suburbana, 1933. CC0
Au 70, Monsieur Manuel Abrantes est le propriétaire de la Leiteria Cruz de Ouro, au coin du largo de Madureira, très fréquentée et populaire. Selon Diomedes, c’est un des meilleurs établissements du genre. Il y a des maisons qui se font remarquer
car elles forment une sorte de trait d’union entre les êtres humains, comme c’est le cas de la Leiteria Cruz de Ouro, qui a su faire de son enceinte une véritable congrégation fraternelle des chauffeurs de voiture de Madureira 362.
Ce « bon établissement » jouxte la salle de billard où « la jeunesse locale passe des heures de bonne humeur et de divertissement » (« a mocidade local passa horas de alegria e recreio », p. 142). Juste à côté, l’élite de la ville se retrouve au restaurant Moderno, tenu par Manuel Augusto Maia, à l’angle de la rue Carvalho de Souza. Il fait face au terminus de bus des lignes pour Penha et Irajá, là où sont installés les coretos de Costa pendant le carnaval. La compagnie Viação Santos Dumont dispose de 12 voitures assurant les liaisons Madureira-Irajá et Madureira-Penha.
Pas loin de la Mobiliaria Simão (boutique de meubles) tenue par Bogomoletz et Zlotkevicth, au 83, nous trouvons au 88 la Casa Luso-Brasileira, une maison de tissu tenue par un Portugais installé depuis quarante ans au Brésil (depuis 1897 donc) et marié à une Brésilienne. Il est également le propriétaire des boutiques Universal (rue Carvalho de Souza 330) et A Portugueza.
Au 85, la Casa Esther vend divers produits (vêtements à la mode, chapeaux, parfums, bric-à-brac…) à des prix imbattables (p. 30).
Au 87, il y a un autre cabinet de chirurgie dentaire, tenu par deux frères qui exercent aussi à Copacabana ; puis au 89, à nouveau un magasin de tissus, Lojas de Madureira pris en photo avec son propriétaire Augusto Gomes Ferreira. La légende est la suivante : « splendeur et richesse de ce magasin de tissus » (p. 14).
Nous venons de passer le Garage Madureira et la firme Nogueira frères et compagnie (p. 104), respectivement au 77 et au 87. Ces établissements sont fréquentés des chauffeurs de taxi (« de praça ») sur la place Madureira. Les plus connus et populaires du « ponto » de taxi sont « Jahu », Amadeu, Joaquim ou Lirio. Le Cafe e bar suburbano, au 109 de l’avenue Marechal Rangel, est le lieu où vont tous les hommes d’affaires pour boire un apéritif et manger un petisco (en-cas) ; il est tenu par deux frères, Licinio et João Fernandes (p. 165). Le Cafe d’Ouro, en sortant du marché, au coin de la rue Portela, attire toute la jeunesse du quartier sans considération de classe sociale. C’est le point de rencontre officiel des employés de la compagnie Estrada de Ferro da Linha Auxiliar, le centre où convergent « les petits journaliers du Triangle » (« os pequenos lavadores do Triangulo »), et le coin préféré des jeunes. Le café est tenu par Joaquim Vieira et Eduardo 363.
La compagnie de transports Viação Santa Teresa assure depuis le largo des liaisons par omnibus à Rocha Miranda, Coleho Neto et Pavuna. Miguel Alves Gaspar, associé de cette entreprise dit transporter douze mille passagers par jour, et répondre ainsi à une nécessité cruciale du citoyen suburbain :
Cherchant, dans les faubourgs, une maison humble et bon marché, l’employé de commerce, le petit ouvrier, bref le prolétaire, pense chaque jour, le matin, à la tracasserie des longues distances qui le séparent de l’usine, du bureau, de l’établissement où il exerce son activité. Et puis lui vient à l’esprit le cauchemar du voyage. Quel sacrifice que de marcher de la maison au train ! Quelle douleur dans la boue jusqu’à ce que vous trouviez le tram 364 !
Les douze bus de la compagnie à laquelle la mairie a accordé la concession, vont résoudre ce grand problème et permettre d’arriver jusqu’aux bondes et aux trains. Ils seront en circulation dans deux mois, en juin, entre Madureira et Colégio ; et entre Madureira et Honorio Gurgel via Bento Ribeiro. « Nous avons eu beaucoup de mal au début, devant trouver les ressorts de suspensions (feixes de molas) adaptés à la mauvaise qualité de la chaussée. Mais tout cela est résolu grâce à l’ingénieur et son assistant Mestre Pinto » (p. 146).
C’est ici que se trouve le marché de Madureira (figure 35), faisant face à l’avenue de Portela (actuel siège de l’école de samba Imperial Serrano).
Figure 35. Le marché de Madureira en 1937. CC0
On y retrouve Maria gorda (littéralement « la corpulente »), qui vend des fruits au marché (oranges, bananes, patates) et philosophe sur l’occidentalisation de la Turquie. Elle soutient la candidature de José Américo à la présidence de la République 365. Candidat des pauvres, c’est lui qui leur a amené la Light et l’électrification des trains. C’est la première fois qu’elle voit un candidat correct, pauvre, honnête et nationaliste. Qu’il soit le Mustapha Kemal d’ici !
En parlant de Turquie, le journaliste fait une description méprisante d’un vendeur « Syrien » (« Sirio ») qui essaie d’obtenir des oranges à bon prix (p. 149).
Le délégué fiscal, interrogé page 151, considère qu’ici, « les gens sont bons et dociles » (« o povo e bom, e docil »).
Le principal problème de l’inspecteur fiscal est le commerce ambulant. Très développé, celui-ci ne paie pas d’impôts et ruine le commerce légal. C’est pour cela qu’à son arrivée, l’inspecteur s’est attelé à le supprimer. Seuls deux vendeurs ambulants avaient une licence, les autres étant « de carona » (vendeurs à la sauvette). Dans son rapport de gestion, il a proposé que la taxe des vendeurs ambulants soit perçue directement par les délégations fiscales. Il a toujours pu compter sur l’appui de la police municipale et du 24e districto policial. À son arrivée, il a aussi relevé le problème des autobus qui passaient trop près des commerces, et les a fait dévier.
Devant le ponto (station) de bus et de taxi (voitures de praça – transport de passagers), la rue Carvalho de Souza se fait le prolongement de l’ambiance du centre. Il y a d’abord la Casa Gonçalves, au coin de Marechal Rangel et Carvalho de Souza, juste devant le départ des transports : Joaquim José Correia y vend comme la Casa Esther des tissus et des vêtements, achetant des étoffes du « monde entier » et faisant fabriquer par ses modistes. L’une d’elles, sa première assistante pendant huit ans, a fini par l’épouser et travaille avec lui au magasin.
Juste à côté du bar Moderno, un commerce « intéressant » (p. 18), celui de Nelson M. Baião, propriétaire da Casa Baião, petit local d’une seule porte au 313-A de la rue Carvalho de Souza, est une toute petite épicerie. Elle jouxte l’horloger de la Pendula Jahu au 313.
A Casa brasileira de sedas est au Carvalho de Souza 309. Les Casas pernamboucanas (solderies de l’époque, avec plus de 500 magasins dans le pays) sont au 316-318.
Nous pouvons d’ici tourner sur la droite dans la petite rue Maria Freitas, qui rejoint la rue Carolina Machado. Dans une des rares maisons à étage, au 56, un autre cabinet de chirurgie dentaire est fréquenté par la « meilleure société » (p. 87). Une école primaire vient d’ouvrir au 39 (p. 55).
Au numéro 30, c’est la petite et très rudimentaire demeure de la famille Correia de Melo, venue des Açores (p. 87). En 1889, João a ouvert la première boucherie de Madureira, située dans le « forte de Madureira », qu’il a transmise à l’un de ses cousins lorsqu’il est parti en retraite.
Un peu plus loin au 25, une autre famille portugaise très modeste a ouvert une « quitanda », en face d’une pharmacie homéopathique, Farmacia Valladão, au 24, qui propose aussi des consultations quotidiennes (p. 158). Un tabac (charutaria) est tenu par un « Sirio », Jorge Abrahão, arrivé tout jeune et maintenant naturalisé. La Casa Radio, au 17, du groupe Schames & Cie, vend les dernières innovations.
Le Salão Modelo (salon de beauté) est au numéro 15, tandis que l’Atelier Madureira, boutique de mode très chic, se trouve au coin de la rue Carolina Machado, au 494-A. Il est tenu par la modiste Maria de Lourdes.
Juste avant de déboucher sur la rue Carolina Machado, nous passons devant les bureaux de M. Jaguaribe, qui avait donné son avis sur les inondations au café Haya. Il a fondé sa société en 1924, à la gare du Sapê, aujourd’hui Rocha Miranda. Un an après, il a remporté un important contrat avec le ministère de l’Agriculture pour le patronat agricole de la ville de Viçosa dans le Minas Gerais. Il utilise avant tout du sable fluvial de la société Klabin. Les entrepôts sont à Rocha Miranda toujours, rue dos Rubis, mais il a ouvert des bureaux en 1929 au 11 rue Maria Freitas. Sa société est « la plus ancienne usine de céramique de la banlieue de Rio de Janeiro » 366, « Depuis 13 ans, ils desservent la vaste zone suburbaine de cette capitale » 367.
Juste à côté, au numéro 6, une annexe de l’Instituto de Assistencia e pronto socorro (assistance et premiers secours) à Madureira va bientôt ouvrir. Moyennant une cotisation mensuelle de 5$000, leurs adhérents pourront bénéficier de consultations en médecine, chirurgie, dentiste, ainsi que d’une assistance juridique. Seront également assurés : des visites à domicile, des consultations diagnostiques, de petites interventions chirurgicales, des accouchements, des vaccinations, des injections et des examens en vue d’attestations (p. 150).
En remontant maintenant l’avenue Marechal Rangel vers Irajá, au-delà de la ligne Auxiliar, les commerces et les activités se font plus rares. Une petite fabrique d’appareils radio est située au 95, et beaucoup plus loin, « les petites industries de Madureira » dont celle de Paulo da Silva, associé du fabricant de balais Silva & Klaiman, au 502 avenue Marechal Rangel.
Plus haut, à la Panificação Todos os Santos de Vaz Lobo, sur le trajet du bonde Madureira-Irajá, on voit les enfants du quartier Vaz Lobo : « Les enfants de Vaz Lobo réunis à l’intérieur de la boulangerie, le jour où de nombreux bonbons et friandises ont été distribués » 368.
Sur le côté est de l’avenue se trouvent les différentes carrières d’où ont été extraits les matériaux de construction pour l’édification des lotissements, dont celle de Manoel Alves de Moura, « laborieux propriétaire de la carrière du 813 route Marechal Rangel » 369, au niveau du chemin du Tombadouro.
Au 804 et au 810, déjà près d’Irajá, se trouvent les maisons luxueuses (l’une a deux étages) des associés de Souza et Ribeiro, société de Madureira installée à Bento Ribeiro, ainsi que celle de « l’entrepreneur et grand propriétaire de Vaz Lobo » Fausto da Silva, natif de Pena Joia au Portugal, qui va ouvrir un cinéma de 1200 places à Vaz Lobo (p. 172).
Nous sommes également à côté de la demeure des Machado, près de laquelle a été ouvert le Ginásio Machado, collège du quartier, par le petit-fils de Manoel Luiz.
Notre journaliste ne s’est pas aventuré très loin (si ce n’est une excursion chez un certain Braulio, au-delà d’Irajá, dont nous avons déjà parlé au chapitre 2). En dehors du centre, il a visiblement emprunté l’avenue de Portela, passant devant le garage Fonseca (p. 116) puisqu’il nous décrit (p. 95) la boutique Hervanario S. Jeronimio (herboristerie), fondée en 1928 par Jovião de Carvalho Reis, au 24 rue Portela, ainsi que sur l’Alfataria Luzitana au 28.
Un reportage sur une « industrie qui honore Madureira » le pousse jusqu’au 170. Il s’agit de la fabrique de sous-vêtements (roupas brancas) de la firme M. Fernandes. « Le travail rend l’homme digne et glorifie ceux qui s’y consacrent ? C’est ce que l’on peut voir dans l’atelier de l’usine de chemises de la rue Portela » 370 .
Fondée en 1922, elle est dirigée par Madame Maria Fernandes, la veuve de Ildeltrud Duarte Galido qui a donné son nom à la firme, et par ses enfants Edna, Paulo, Edéa, Diva, Walter, Saul et Iara. Elle produit « 10 à 12 douzaines de chemises pour hommes par jour », sans compter les « pyjamas et sous-vêtements ». En 1927 et 1928 elle a fabriqué 6000 chemises, soit 250 douzaines par mois.
Enfin, terminons la visite par le quartier de la gare Eduardo Araújo sur la linha Auxiliar. C’est là qu’étaient sortis de terre les premiers lotissements au début du siècle, et que se trouve le beco João Pereira dont le journaliste ne parlera bien sûr pas ; page 77, il retranscrit l’interview de Francisco Amado Machado, qui réside avec sa femme Carolina Amado Machado rue Oliva Maia. Machado peste contre la municipalité qui n’a pas encore fait paver la rue Oliva Maia, où passent pourtant des centaines de personnes pour se rendre au marché et qui est devenue impraticable. C’est la même chose pour l’avenue de Portela, où se trouve l’Instituto Clinico dont il est membre fondateur avec Eduardo de Almeida, Antonio Pereria et d’autres hommes d’affaires, construit sur un terrain lui appartenant. Son beau-frère, Horacio de Souza Machado, est décédé quelques semaines plus tôt. Il vivait avenue de Portela où il avait son laboratoire pharmaceutique et menait d’importantes expériences.
Sortant dans la rue Iguassú (p. 138), les résidents du 376 sont une famille ouvrière, arrivée il y a trente et un ans. Le mari a travaillé pour la gare Central à son arrivée, il était alors payé 5 tostões par jour !
Leur voisin est un autre « lavrador auténtico » (« authentique paysan ») originaire du Portugal. À son arrivée au Brésil, il choisit la station de train Eduardo Araújo, où il installe une casa de aves, ovos e verduras (commerce de volailles et de produits maraîchers). Afin de pratiquer la lavoura (agriculture), il transforme le « fond de son jardin, rue Sanatorio 123, en une véritable ferme de légumes et de fruits, qui alimente son commerce et garantit sa subsistance » 371 .
Le bâtiment voisin au 125 est celui de la Padaria e Confeitaria Estrela da América, tenue par Messieurs Gonçalves et Moreira. Sur une photo de la façade, on aperçoit le capitaine Caravana, un ami et voisin, avec les maîtres des lieux.
Le commerce Café e Leiteria Flor do Sanatorio, au 21, est tenu par Antonio Pereira da Silva et sa mère.
Une page entière est dédiée au portrait du citoyen Orestes Vieira, « Um profisonal do calçado » (« un professionnel de la chaussure ») :
À Eduardo Araújo, il y a une petite place commerciale, où un cordonnier professionnel, personne simple et extrêmement sympathique, travaille quotidiennement. C’est le citoyen Orestes Vieira de Magalhães, chef de famille, qui y vit depuis quatre ans, et se charge de réparer les chaussures en caoutchouc et de les préparer commodément pour qu’elles puissent à nouveau retrouver les pieds de leurs propriétaires. Bien qu’il se consacre à ses affaires, Orestes ne néglige pas l’éducation de son fils Agostinho, qui est étudiant au Ginasio Arte e Instrução, dans lequel il place tous ses espoirs. Il veut en faire un médecin. Son grand-père paternel était également médecin. Il s’agit du docteur Agostinho Vieira de Magalhães, décédé en 1918 à Juiz de Fora, où il a exercé pendant de nombreuses années et jouissait d’un grand prestige. La place commerciale de M. Oreste est ouverte tous les jours au 123, rue Sanatório, à deux pas de la gare 372 .
Suit le portrait de ce monsieur honorable avec ses deux fils métis.
Voilà donc le tableau du Madureira présenté par la revue, où se déroulent les reportages, les entretiens, les publicités et promotions qui constituent les 187 pages de cet exemplaire. La carte en figure 36 reprend l’emplacement des divers lieux qui y sont mentionnés. L’ensemble constitue une peinture idéalisée de l’urbanité, avec ses commerces variés et rutilants, la diversité de ses habitants venus de tous les continents, l’honorabilité de ceux qui y ont réussi comme celle des plus modestes. La diversité sociale est en effet source à la fois de pittoresque et d’harmonie.
Le centre de Madureira y apparait comme le foyer d’une grande fluidité, sociale et géographique, où se croisent les routes, les taxis, les tramways, les trains, dans une image futuriste associée à l’expansion urbaine qui fait la richesse de ses entrepreneurs. Le jeune propriétaire de la boulangerie au coin de la rue Carolina Machado et de la rue Maria Freitas, M. Telmo Augusto Bordalo, fait partie des « élites éclairées de la ville » qui soutiennent le projet de construction du viaduc. Il anticipe que dans cinq ans, Madureira deviendra le « Copacabana des subúrbios » (p. 18).
Figure 36. Carte de Madureira Ilustrada, figurant les lieux évoqués dans la publication. Crédit : Cathy Chatel
Cette représentation idéalisée est produite à partir du centre-ville, le long des vitrines et des façades qui ont jalonné la promenade de Diomedes, au fil des interviews des principales notabilités du subúrbio. En plaçant sur la carte leur adresse indiquée par la revue, il est facile de constater que les notables sont installés au centre, près des ressources stratégiques que sont le marché, les transports et les services. Une partie d’entre eux réside plus au nord, en direction d’Irajá, où ils ont aussi leurs affaires (figure 37).
Figure 37. Résidences des notables. Crédit : Cathy Chatel
En croisant l’ensemble de ces interviews, on peut reconnaître trois groupes qui composent les classes supérieures de la ville et qui se distinguent en fonction de leur ordre d’arrivée à Madureira : les fazendeiros et propriétaires de chácaras ou leurs descendants présents avant l’ouverture de la gare en 1890 ; les immigrés européens (Portugais pour la plupart) de la première génération, dès le début du xxe siècle, qui ont participé à la construction du quartier, du marché, des premières sociabilités urbaines ; enfin des immigrés « nationaux », Brésiliens arrivés de tout le pays vers les ressources de la capitale fédérale (armée, collèges et facultés, etc.), et que l’on retrouve parmi les « figures » du quartier qui participent au changement social.
Nous avons déjà évoqué la famille Machado, dont plusieurs descendants sont interviewés par notre journaliste. C’est ainsi que l’on retrouve de multiples versions de l’affranchissement de ses esclaves par Carolina Machado, ainsi que des mérites et de la biographie de son fils Luiz Manoel Machado, devenu le chef politique de Madureira, plusieurs fois Intendant municipal, dans les pas de son père, et qui a passé la main à Edgard Romero avant de mourir en 1924. De mouvance abolitionniste, les Machado continuent d’avoir un haut sens de leur mission de bienfaiteurs et de promoteurs du progrès à Madureira. Plusieurs des dix enfants de Manoel se consacrent à l’enseignement. Manoel Luiz Machado Junior, héritier et successeur de Luiz Manoel Machado, est diplômé en droit. Il est devenu instituteur puis directeur d’école dans un autre district, et s’est marié à une institutrice. Ses enfants vont à l’Insituto Lafayette, au Ginásio 28 de Septembro et à l’Externato Conrado. Il a été délégué de police de Madureira et de Santa Cruz. À la mort de son père il a repris la « chefia da politica na freguezia de Irajá » (chefferie – leadership – politique de l’arrondissement d’Irajá).
Parmi les réalisations de son mandat, il fait amener l’eau courante dans les rues du Dr Joviniano et Pescador Josino (actuelle rue Mestre Darcy do Jongo), et fait ouvrir une école publique dans la Vila Santa Tereza. En 1928, il fonde le Ginásio Republicano (ou Ginásio Machado) avec sa femme, un lycée destiné à la jeunesse d’Irajá et de Madureira, installé dans la propriété familiale, avenue Marechal Rangel. C’est aussi le siège de l’Imperial Basket Club (p. 120). Deux sœurs de Manoel Luiz Junior y ont ouvert un cours de couture.
Le Dr Francisco da Silveira Machado Junior est avocat. Il est également actif en politique, membre du Parti autonomiste 373. Horacio Machado, pharmacien, qui avait son laboratoire de recherche rue de Portela, est mort un mois plus tôt, et enterré au cimetière d’Irajá.
Leoncio Machado, cousin germain du précédent, est également interviewé : c’est le fils de Manoel Machado, un frère de l’Intendant municipal. Leoncio a pour sa part décidé de quitter le clan politique familial en 1929 pour rejoindre le Parti économiste 374 .
Carolina Machado, autre fille du comêndador, sœur de Manoel et Luiz Manoel déjà mentionnés, s’est mariée avec Antonio Queiroz, de la famille des propriétaires de Calvacante et Cascadura. Elle est la mère de Albino Luiz de Queiros, qui réside au 701 de l’avenue Marechal Rangel, dont le portrait est titré « um madureirense de raça » (« un vrai Madureirense ») (p. 73). Son père le vieux Queiroz était ce bienfaiteur des pauvres qui faisait crédit à ses locataires et aux clients de son épicerie, abolitionniste comme son beau-frère Luiz Manoel. Albino n’a quasiment pas connu sa mère, morte jeune, et il a grandi à São Cristovão. Il s’est ensuite installé à Madureira, et « à force de travail », a réussi à percer dans la construction, les travaux publics et la promotion immobilière. Il a épousé la fille de Francisco Amado Machado et de Carolina Amado Machado.
Carolina Amado Machado est la sœur de feu Horácio et l’épouse de Francisco Amado Machado, une autre branche de la famille (la famille de Luiz, interviewés page 29). Ce sont eux qui vivent rue Oliva Maia, et sont les co-fondateurs de l’Instituto Clinico, comme la plupart des notables portugais.
À la page 147, Jaime Pondé, le fonctionnaire responsable du contrôle sanitaire du quartier, raconte ses missions d’hygiène dans la ville et l’ensemble des techniques mises en œuvre, toutes inspirées de l’expérience française (répression de l’alcoolisme, campagnes d’éducation à l’hygiène). Sa mission dans le quartier est plus précisément l’inspection des locaux du commerce alimentaire et le contrôle sanitaire des aliments. Il a donc une bonne vision de l’activité du marché et du commerce à Madureira. Or, d’après lui, tout le commerce à Madureira est dominé par les Portugais. Pondé s’extasie sur l’importance de leur influence ; il compare Madureira à un petit Portugal (Portugal pequeno), façonné par la conquête et grâce aux actions d’Eduardo de Almeida, Galdinho Boralo, Antonio Pereira, Aniceto Moscoso et d’autres. Emphatique, le journaliste transcrit son sentiment :
On appelle Madureira le petit Portugal. En pénétrant, il y a un demi-siècle, dans l’arrière-pays de Rio de Janeiro, M. Eduardo de Almeida et M. Antonio Pereira ont planté ici les graines de la civilisation. Gloire, donc, à ces pionniers de la terre carioca, architectes anonymes de la merveille qu’ils ont appelée la Ville qui surgit 375 !
De fait, l’immense majorité des commerçants croisés dans notre visite du centre sont des Portugais : c’est le cas par exemple pour la Casa Gonçalves, maison de tissus dont le propriétaire s’est marié avec la modiste. Il considère faire partie du groupe actif qui anime le quartier, car il est membre du triptyque sur lequel je revendrai : procurador du Club Madureira AC, fondateur de l’Instituto Clínico de Madureira, et procurador du Centro de Lavoura, Comercio e Industria.
Un autre Portugais, Augusto Pereira da Mota, témoigne (p. 163). Établi rue Carvalho de Souza, fils de commerçants de Madueira, il a pour oncle un fondateur du marché de Madureira. Lui-même très prospère, il est trésorier du Madureira AC, fondateur de l’Instituto Clínico dont il est très fier, et membre du Centro de Lavoura, Comercio e Industria. Il s’occupe de faire financer une chapelle. Les membres du comité sont « les élites » (Eduardo de Almeida, Albino Machado, J. Corrêa, Francisco Morais Machado, L. Abrahão, Antonio Matos).
On peut admirer (p. 101) l’entrepreneur Antonio José de Figueiredo devant sa riche maison au 376 rue Carolina Machado. Il a migré depuis Traz-os-Montes et est installé à Madureira depuis plus de vingt ans. Plus haut, on lit un article sur l’entrepreneur Albino Machado, né dans le district de Braga au Portugal, arrivé il y a 27 ans, membre fondateur de l’Instituto Clínico et du Centro de Lavoura, Comercio e Industria. Il fait aussi partie de la confrérie d’Irajá.
Le café d’Ouro, par exemple, une institution du quartier, est tenu par Joaquim et Eduardo Vieira, établis depuis 26 ans dans le quartier. Eduardo est né dans la freguezia de Santa Leocadia, concelho de Baião, au Portugal. Il est marié avec la fille de l’entrepreneur Antonio Peirera. Celui-ci (p. 74), né dans le même concelho de Bayão, est avec Eduardo de Almeida le personnage le plus cité dans les reportages. C’est lui qui était arrivé à l’âge de 11 ans au Brésil avec une livre sterling en poche, puis qui a développé une activité de maraîchage à Madureira au tout début du siècle, devenant un des piliers du marché du Madureira et une des plus grosses fortunes locales (voir chapitre 2).
Dans son portrait p. 75, il apparait très fier d’avoir participé au développement du marché. Il souligne qu’aujourd’hui il dessert quasiment tout le district. Cent contos de réis (millions) de marchandises arrivent déjà chaque jour à la station Magno depuis tout l’État de Rio, sans compter ce qui vient de Central et de Jacarepaguá, ni les excédents de la Praça Quinze dans le centre. Le mètre carré est taxé 20$000 par mois par la préfecture. Alors qu’à Campinho, c’est 5$000. Pourtant tout le monde vient à Madureira. Il faudrait d’après lui faire des travaux, mais aussi paver l’avenue de Portela où se trouve l’Instituto Clínico. Il retrace les progrès de Madureira depuis son arrivée quarante ans plus tôt, au gré des améliorations urbaines permises par les chefs politiques :
J’habitais à l’époque 7 rue Comêndador Lisboa, et je payais pour la maison un loyer de 40$000 par mois. Ce même bâtiment, je précise, est aujoud’hui loué 250$000. Dans cette maison j’ai plusieurs fois reçu le sénateur Octalicio Camará, ainsi que Manoel Luiz Machado et Edgard Romero entre autres. À cette époque, les terrains se vendaient 200$000. Aujourd’hui ils sont cotés à 80 contos. C’est grâce à Camará : on lui doit tout le progrès ici, lumière, marché, pavement, tramways, tout 376.
Comme on l’a vu dans les chapitres 2 et 3, l’urbanisation de Madureira a fait émerger une bourgeoisie prospère parmi les migrants portugais qui ont réussi à faire fortune sur la construction du subúrbio. C’est le cas de Braulio que j’ai déjà évoqué, qui s’est marié à une Brésilienne (la fille du vicaire d’Irajá), et d’autres immigrés européens : Mario Bianchi qui exploite les lignes suburbaines (p. 20), et d’autres cités comme « industriels » : page 73, figure un industriel de Madureira, entrepreneur qui s’est enrichi à force de travail, conduit une Bugatti et reçoit chez lui un tenor mexicain. Ses enfants et même sa fille sont diplômés du supérieur. Nous avons ensuite la photo du palacete (petit palais) de la familia Batista, installée dans le quartier il y a 27 ans, alors que ce n’était qu’un bout de sertão (arrière-pays). Francisco Joaquim Batista a vendu du bois et il est père de douze enfants, qui se sont tous mariés ici. Manoel Alves de Moura (p. 63), « operoso proprietario da pedreira da Estrada Marechal Rangel » (industriel propriétaire de la carrière de l’Estrada Marechal Rangel), est arrivé à Rio en 1893. Il trouve un emploi comme agriculteur et s’installe à Madureira peu après. Cela fait 20 ans qu’il fournit des pavés, des briques et du sable pour toute la ville.
Page 130 est présentée une figure populaire et estimée à Rocha Miranda : Antonio Myrink. Cela fait 42 ans qu’il est installé et qu’il œuvre comme architecte constructeur, dans tout le secteur Rocha Miranda-Madureira. Il fait aussi partie du « Centro progressisto Amaral Peixoto » qui a obtenu des ponts, l’eau et l’électricité pour le quartier. En 1925, il fut vice-président du club Aliança, « abnegado vassalo de Rei Momo » (dévoué vassal du roi Momo, maire symbolique de la ville pendant les trois jours du carnaval) à Laranjeiras.
Une autre façon de s’illustrer parmi les personnalités de la ville est de rendre de multiples services à la collectivité. Des « figures », venues de tout le pays pour s’installer à Rio, ont trouvé leur vocation à Madureira. Anicete Moscoso est « l’âme du Madureira AC », et son trésorier. Grand propriétaire et entrepreneur, il vit dans l’une des plus belles maisons de la ville, rue Carolina Machado, celle du capitaine Amorim, au 574. Ses trois enfants sont Antonio, Iracema et Juracema, en photo p. 111. Noirs, ils vont au collège privé Ginásio Arte e Instruccão.
Anicete est un « benefactor » anonyme et discret. Il est impliqué dans le projet du nouveau stade avec la mairie, et est un grand ami du Docteur Dantas, lui-même proche d’Edgard Romero.
On apprend de Dantas (p. 27) qu’il est « enfant du nordeste issu d’une famille très pauvre, qui a étudié les humanités au Ginásio Pernamboucano ». Il s’inscrit ensuite à la faculté de médecine de Salvador où il reste deux ans. Il migre à Rio pour finir ses études et comme étudiant pauvre, il intégre les services des correcteurs des rédactions du Correio da Manhã et du Folha do Dia. Il travaille comme auxiliaire académique au service de prophylaxie de la fièvre jaune, poste qu’il obtient par concours en 1911, au service d’Oswaldo Cruz. Comme médecin de bord, il voyage à New York. De retour au Brésil en 1912, il s’installe à Madureira et devient le médecin des pauvres – son cabinet est toujours rempli. Il est médecin de la caisse de retraite des cheminots de la compagnie EFCB, et à ce titre il a un cabinet de consultation pour toute la ligne auxiliaire, des stations Tomaz Coelho à Carlos Sampaio. Il intègre la politique aux côtés d’Edgard Romero, dans la zone de Madureira, Pavuna et Anchieta. Parlant de la ville et des objectifs qu’il partage avec les notables portugais, il espère faire venir le gaz, en s’appuyant sur l’aide des commerçants.
Page 143, Manoel Rodrigues dos Santos est en photo devant son épicerie A Bohemia de outroura. Il est, toujours d’après Diomedes, une des figures charismatiques de la ville (avec Dantas, Horacio Machado, le Capitaine Maltez, entre autres). Il regrette le temps du libéralisme et s’inquiète de la tendance fascisante qui restreint les libertés dans le monde et au Brésil. Il évoque les déjeuners de roamboias, où 20 à 25 personnes déjeunaient ensemble le dimanche, chacun devant à tour de rôle payer le repas.
Custodio Caravana (voir chapitre 3), qui vit rue du Sanatorio, est le compère du major Antonio de Almeida Matías (p. 71), membre du conseil administratif du syndicat des propriétaires d’immeubles. Il est comme ce dernier membre du Parti autonomiste et de l’église spiritiste. Enfin, dernière figure du quartier, Pedro José da Silva, dit Lord Manobra, a été le dernier président de la société récréative Carapicus de Madureira. Habitant une petite maison de l’avenue de Portela, il fut pendant 26 ans chargé des manœuvres à la gare Central. Il est un des meilleurs connaisseurs des clubs carnavalesques du quartier, activité qui fait le ciment de ces réseaux de sociabilité.
Comme on l’a compris, les personnes respectables et qui comptent à Madureira se doivent de figurer en bonne place dans les trois principales institutions qui organisent la vie du quartier depuis quelques années : le Centro de Lavoura, Comercio e Industria pour les affaires économiques, fondé le 12 juin 1933 et qui a son siège au 54 de l’avenue Marechal Rangel, en plein centre ; l’Instituto Clínico pour les affaires sociales, fondé en 1932 et installé avenue de Portela sur un terrain de Francisco Machado, qui prodigue différentes prestations de santé (5000 consultations par mois, 4000 injections pratiquées, p. 34-35) ; enfin et non des moindres, le club Madureira AC qui gère les affaires sportives et de loisirs, fondé en 1933 par la fusion du Magno FC et du Fidalgo FC, qui avaient chacun déjà 20 ans d’existence.
Voici le reportage du journaliste à ce propos (p. 108-109) : « O Madureria AC e seus 5000 socios » :
La foule se presse dans les rues pour entendre des hauts-parleurs les nouvelles des matches qui se jouent la nuit. Le club a seulement trois ans d’existence. Fondateur de la sub-liga en 1934, il intègre la Liga Carioca et devient vice-champion la même année. Un an plus tard il intègre la Fédération métropolitaine, et se classe deuxième au championnat de la ville, même chose en 1936. Tout le monde se souvient de la partie contre le Vasco de Gama l’année dernière. Cette année (1937), le club reste deuxième en perdant d’un point le match contre São Cristovão. Le club est maintenant dans la Ligue de Rio de Janeiro, « fundada en consequencia da pacificação ». Le club a acheté un terrain pour y construire son nouveau stade qui pourra accueillir 25 000 personnes, avec terrains de foot, gymnase et terrains de tennis. Il y aura trois entrées sur l’avenue Marechal Rangel et la rue Conselheiro Galvão.
En page précédente, on peut voir une photo du stade, rempli pour le match contre le club Vasco de Gama.
L’attraction des foules.
Nous n’avons pas l’intention ici d’enregistrer l’évolution de tous les sports et l’enthousiasme général qu’ils suscitent, de nos jours, dans tout le monde civilisé, mais de souligner le cas particulier de l’AC Madureira, qui, semblable à ces foires de l’Hellade qui attiraient de toutes les parties du monde grec, barbares et esclaves, acrobates et coureurs, ambassadeurs et princes, elle amène aussi, les jours de match, sur le terrain de la rue Domingo Lopes, toute une foule de « fans » curieux et enthousiastes 377.
Le journaliste poursuit en insistant sur la gloire qui rejaillit sur Madureira grâce aux matchs de foot, et avec elle les investissements de la Banque du Brésil et de la Caixa Económica qui ont leurs agences à Madureira. Pour tenir ce statut, il faut mettre les moyens :
La progression d’une équipe dans le championnat est intimement liée au niveau d’entraînement individuel et collectif, ainsi qu’à la catégorie même des joueurs qui l’intègrent. D’où le zèle des directeurs non seulement pour engager des techniciens, mais surtout pour acquérir des « cracks » 378.
Mais tout cela, conclut-il, ne sert que si les foules sont attirées. Une grande partie du travail consiste donc à « séduire les masses » par une forte publicité vantant les mérites de l’équipe, qui rejaillit vertueusement sur les habitants du quartier.
Ainsi, ces différentes « figures » de la ville, érigées en exemples par la revue, se distinguent par leur forte participation sociale et leur contribution aux différents mécanismes de redistribution. Les élites anciennes assurent cette redistribution par leur fonction politique, avec la responsabilité de procurer au quartier les différentes prestations réclamées par les habitants. Tout un ensemble de prestations sociales est financé par le Centre pour le commerce, l’agriculture et l’industrie, qui est par exemple membre fondateur de l’Instituto Clínico. Les personnages du pharmacien Dantas ou du médecin Anicete Moscoso, qui dispensent leurs consultations, sont qualifiés de bienfaiteurs du peuple, tout comme la famille Machado qui propose école, club sportif, formation de couture. Enfin, tous mettent en avant leur participation aux clubs, associations carnavalesques, repas collectifs, qui matérialisent les différents collectifs de la communauté de Madureira, et dont l’image est particulièrement importante, comme on le voit avec le club de football.
Étant à l’image idéalisée que s’en font les notables, la Madureira Ilustrada voit régner un ordre social où les différentes catégories cohabitent en parfaite harmonie. Celles-ci sont bien hiérarchisées et toutes ont droit à l’honneur de la dignité. Le journaliste a ainsi été soucieux de dresser des portraits de toutes les catégories sociales, des familles les plus prospères aux plus humbles, comme la famille portugaise de la boucherie rue Maria Freitas ou dans la rue Sanatório. Les plus pauvres sont très discrets, ce qui est expliqué à la page 122 par un article : « O abrigo Redentor e os pedintes da cidade » (l’abri rédempteur et les mendiants de la ville). « Tout le monde sait à Rio », écrit Diomedes, « qu’il y a des mendiants sur chaque marche des gares de banlieue, Meier, Cascadura, Quintinho, Engenho de dentro… mais pas à Madureira ». En effet, les mendiants sont conduits à l’Abrigo do Cristo Redentor, avenue dos Democraticos, dans le quartier de Bonsucesso, qui offre 500 lits, une léproserie, un département des chagados 379, et reçoit des blessés, des agonisants, des tuberculeux… Diomedes a tout de même réussi à faire le portrait d’un véritable « pauvre », à la page 122, le vendeur de billets de loterie et sa charrette Juquiri (tirée par une chèvre). Il est né à Jacarepaguá, célibataire et vend des billets de loterie depuis 15 ans, il a huit frères et sœurs et sa mère vient de mourir. Ce pauvre, comme la très grande majorité des personnes dont le portrait est retranscrit dans le magazine, est blanc, ce qui donne l’impression que la population noire serait peu nombreuse à Madureira. D’abord, tous les commerçants qui sont représentés par des portraits sont des blancs, à l’exception du propriétaire de A quitanda suburbana, rue Domingo Lopes, également collectionneur de photos, et d’un employé du studio photo La Quintanilha, Luiz Andrade Fontoura, auxiliar do Foto Waldemar, avenue Marechal Rangel, qui est, lui, pardo. Par ailleurs, nous comprenons seulement dans les dernières pages, en découvrant la photo de la jeune « Zilah, petite fille de Maria de Lourdes », que la propriétaire de L’atelier, commerce cossu de la rue Carolina Machado, qui n’avait pas été photographiée, est sans doute noire.
Autre évidence, parmi les portraits de jeunes beautés de la ville qui illustrent la page 123, les visages sont très comparables à ceux des candidates de Miss São Paulo (figure 38), où comme à Madureira, la représentante de Casa Verde est blanche.
Figure 38. Miss Casa Verde dans le concours de A Gazeta, 1930. CC0
Par ailleurs, la mention de la couleur semble proscrite. Alors que dans les pages consacrées aux faits divers, la presse quotidienne de l’époque précise systématiquement la couleur pour définir les caractéristiques d’un individu, à côté de ses nom, âge, adresse et profession, et que l’on y trouve de multiples photos d’individus noirs et métis, ce n’est pas le cas des pages « mondaines » dont relève le numéro du Rio Ilustrado.
Il serait ainsi inapproprié de commenter la couleur des membres de la famille Machado, suffisamment photographiée sous toutes les coutures pour qu’on se rende compte de leur métissage 380, ou du Docteur Dantas, qui à l’instar de nombreux enfants nés parmi les domestiques de riches familles, aura sans doute bénéficié d’un parrainage pour suivre des études et accéder à une profession supérieure.
Dans les rares portraits concernant des noirs ou métis, la couleur est signalée d’une manière indirecte pour justifier des situations : par exemple, commentant la photographie de la nombreuse descendance de Braulio, le Portugais qui fit fortune, épousa la fille du vicaire (noir) d’Irajá, puis la laissa avec ses dix enfants pour rentrer au Portugal jusqu’à ce qu’il finisse par s’ennuyer d’eux et revenir. Ils font l’objet de la mention suivante : « Ils ont eu 14 enfants, 10 vivants, forts et sains, révélant, par la couleur du visage, les bénéfices tirés d’un long contact avec la nature » (« pela cor do rosto, os beneficios colhidos em contato longo com a natureza »).
Parfois, la couleur n’est pas directement évoquée mais transparait par le commentaire sur le parcours et les mérites de la personne. Le journaliste utilise le même ton élogieux et flatteur que pour les autres portraits, sans rien qui puisse indiquer une différence de jugement. Les intéressés sont simplement chargés d’une responsabilité supplémentaire, qui est de faire « honneur à leur race », illustrée par un mérite particulier (la ténacité de leur travail, leur discipline, leur détermination) qui leur donne accès aux professions qualifiées. Par exemple, le jeune Milton Rodrigues, « academico de medicina, que é um exemplo de abnegação pelo estudo. Frequenta a escola de Medecina a custo de seu proprio esforço » (« étudiant en médecine, qui est un exemple d’abnégation pour ses études – il fréquente l’école de médecine grâce à ses propres efforts »), n’est pas blanc. Page 115, le portrait d’« un profissional que dignifica a classe » (« un professionnel qui honore sa classe ») est celui du chirurgien-dentiste Edgard José da Silva, dont le cabinet se trouve au 434 de la rue Carolina Machado. Sa renommée l’oblige à ouvrir une autre consultation rue Topazos à la station Rocha Miranda. Ou encore, page 105, un chirurgien compétent, le Dr José Lopes da Cruz est « una honra para sua classe » (« un honneur pour sa classe »), au 14 rue Ferreira da Costa. Les professions médicales et en particulier dentaires semblent en effet offrir des opportunités sociales intéressantes – à la page 36, le premier portrait d’un citoyen noir est celui du « Dr Manoel Dos Passos e seu modelar consultorio dental » (« le Dr Manoel dos Passos et son cabinet dentaire exemplaire »), qui exerce aussi dans l’armée et pose ici en uniforme.
D’autres rares citoyens noirs ne sont pas l’objet d’un portrait mais ont toutefois suscité l’intérêt du journaliste et quelques photos de vue générale. La famille Borges Leal (p. 64) vit à Madureira depuis 35 ans. Estevão Borges Leal fut fonctionnaire de la mairie pendant de nombreuses années. Il meurt une fois retraité et laisse une veuve, Maria Martins Leal, et quatre fils : Alcides, Osorio, Eloi et Militino dont la photo est reproduite. La photo illustrant le reportage présente le journaliste qui interviewe la veuve à sa fenêtre, au 42 de la rue Maria Freitas. Elle y raconte que Alcides et Militino sont toujours célibataires. Osorio, fonctionnaire municipal, est marié avec Paula Cabral, tandis que Eloi, lui aussi fonctionnaire municipal, est marié à Ilva Leal. Nous pouvons également lire une interview de Domingos José de Andrade accompagnée de sa photo. Employé de l’EFCB, il est né à São Cristovão il y a 64 ans. Il a été recruté très jeune et a travaillé à la station de Cascadura, puis à celle de Madureira depuis 26 ans. Enfin, dans les dernières pages de la revue, p. 180, un jeune homme pardo fait l’objet d’un portrait rapide. C’est le jeune Galdino Augusto Bordalo Junior, gérant du Madureira AC et dont on dit qu’il appartient aux élites de la ville.
En outre, dans les rares cas où une personne noire fait l’objet d’un portrait, elle est fortement dissociée de la culture populaire. Ainsi, Juracema Mascoso, une des deux jeunes élèves prodiges du cours de musique situé au 53 rue Americo Brasiliense, est noire. Elle déteste la musique légère que l’on entend à la radio ! Elle précise qu’elle ne rechigne pas à écouter de temps en temps de la musique populaire, par exemple « Rancho Fundo », « Casinha pequenina », « Jura », les valses de Nazareth, quelques tangos, « algumas das modinhas antigas », une des valses de Canhoto, qui s’appelle « Abismo de Rosas », est aussi écoutable. « Mais cette histoire de “Mon bœuf est mort”, “Oh mon Dieu”, “Vazy donne” et autres bêtises de ce type, c’est seulement pour le carnaval. En dehors de ça, c’est gaspiller son temps » 381 .
L’invisibilité des noirs est donc l’effet des angles de vue, des choix de portrait et de leur mise en scène. On peut pourtant se demander, à l’appui des nombreuses photos reproduites, où se trouve justement la population afro-descendante de Madureira. On peut essayer ici d’en donner un aperçu. Le dénombrement des non-blancs à partir des photos du magazine est tributaire de notre propre perception de la couleur, et donc susceptible de forte variation, qui plus est lorsque la qualité de reproduction est relative. Surtout, la couleur revendiquée ou attribuée était le résultat du contexte et d’une interaction sociale 382. Il est donc pratiquement impossible d’établir à partir d’une simple photo la couleur qui aurait été attribuée à tel individu par tel autre dans ce contexte. Malgré ces obstacles, voici une idée générale de la représentation des habitants noirs dans la revue.
Si par exemple on regarde attentivement les photos du public du stade prises le jour du match du Madureira AC, il est impossible de compter mais on peut établir qu’il y a une grande majorité de blancs. En revanche, la foule devant le stade qui suit à la radio le déroulement du match comprend une moitié de noirs.
Trois églises font l’objet d’un reportage dans le numéro. D’abord l’église paroissiale (matriz) de São Luis Gonzaga, où a servi de 1918 à 1933 le padre Manso, de célèbre mémoire dans le quartier. La photo de la prise de possession de son successeur montre une majorité de noirs dans l’église. De même, page 65, avec la photo de la chapelle São José da Pedra. Le père Antonio de Freitas, vicaire de l’église de Irajá – une des plus anciennes du Brésil puisqu’elle date de 1613, est noir (p. 160). C’est aussi le cas de l’église Méthodiste d’Irajá, située en face de la gare de Madureira : sur les deux photos qui montrent le pasteur blanc entouré de ses fidèles, je compte 28 noirs parmi 39 personnes, puis 32 noirs parmi 40.
Mais les noirs sont globalement absents des photographies associées à l’urbanité. Une autre photo de foule a été prise au cinéma Beija Flor lors de la représentation de l’Homme invisible, sur laquelle on ne distingue que quelques enfants noirs. Une scène de rue représente la façade du café Haya le jour de l’inondation : on y voit un jeune homme noir en livrée-casquette qui aide deux enfants à traverser.
Au café Haya, p. 93, les quatre employés derrière le bar et le serveur sont blancs. Parmi les 15 clients assis, 6 sont noirs. Le reportage reproduit la photo d’un groupe de carnaval formé par les patrons et des employés du Haya, tous blancs. Sur la photo de la salle du Moderno où se retrouve « l’élite de la ville », il n’y a aucun noir, ni au Primor, où déjeunent les cadres de la Banque du Brésil, eux-mêmes tous blancs tout comme ceux de la Caixa Economica (p. 167). À la page 57, un article sur l’agence de la Banque du Brésil montre une photo des employés : on y voit deux métis (les seuls en uniforme), Merval Maria de Souza, « aspirante a continuo » (stagiaire), et José Rodrigues Dantas, « servente » (agent d’entretien).
Aucun bar ou restaurant n’est tenu par des noirs, mais plus on avance dans la revue, plus on voit des noirs parmi les clients : le même café Moderno, p. 174, est cette fois photographié avec son personnel blanc et plusieurs noirs parmi la clientèle. Sur une autre photo de la salle du Primor, 5 noirs sont assis parmi les 22 clients. En revanche sur la photo de salle des barbiers, il n’y a que des blancs (clients ou employés).
Si les commerçants et leurs employés ne sont pratiquement jamais noirs (sauf à la Farmacia dos Pobres, où deux noirs sont derrière le comptoir), ce n’est pas le cas de la clientèle, qui apparait dans les photographies de ces commerces du centre. À la Casa Luzo-Brasileira dont le patron portugais est marié à une Brésilienne, un noir en uniforme et deux femmes noires regardent les étals. Devant la vitrine de la Feira de retahlos de Madureira, se trouvent deux femmes noires portant des turbans et un petit garçon sans chemise. Deux jeunes hommes noirs sont devant la vitrine de la Casa Celia, magasin de chapeaux et chaussures. Sur la photo des Lojas de Madureira, un employé est noir, ainsi que deux clientes avec leur bébé dans les bras.
On retrouve en revanche des noirs dans les emplois de jeunes commis, aides, etc. Dans les magasins alimentaires et épiceries, les scènes sont beaucoup plus standardisées et toujours les mêmes. Page 14, une foule se tient devant le Fraco de Madureira (dont les propriétaires ont 17 enfants et habitent dans une villa à Tijuca, rue Conde de Bonfim), parmi laquelle beaucoup d’enfants noirs. Page 53, devant la façade de l’Armazém de la rue Maria Freitas, posent les employés et les clients, des blancs avec un petit garçon noir. Page 2, à l’Armazém Tibiriça, des enfants noirs sont sur les côtés avec quelques employés noirs.
À la boulangerie Panificadora Progresso, trois jeunes noirs parmi 15 employés posent devant la boutique. Peu à peu, on peut déduire le fait que les commerces emploient des noirs : de jeunes garçons sont les commis, souvent des enfants de 9 ou 10 ans. Ces enfants sont bien présents dans le quartier. On les retrouve comme en page 48, à la boulangerie Panificação Todos os Santos de Vaz Lobo, sur le trajet du bonde Madureira-Irajá. Des enfants noirs se trouvent sur la photo illustrant la distribution de sucreries évoquée plus haut.
D’après la photo, Maria gorda, au marché de Madureira, travaille aussi avec un petit garçon noir. Il est difficile de discerner le visage de ses clients. En revanche, on sait qui a construit le marché : sur une photo reproduite de juin 1929, à la fin du chantier de construction du marché, presque tous les travailleurs sont noirs. Page 63, Manoel Alves de Moura, le propriétaire de la carrière, pose avec ses nombreux petits enfants blancs, puis avec ses ouvriers : 9 adultes et quatre enfants noirs devants. Le forgeron, « l’industriel Abilio Rodrigues » pose devant son établissement avec ses 18 ouvriers dont 13 sont noirs. La page 126 propose plusieurs photos illustrant l’activité de la fabrique de M. Jaguaribe : sur la photo du chantier du pont de Rocha Mirando, les ouvriers sont noirs ; mais au siège de la firme, comprenant l’atelier de béton armé et le dépôt, seuls 2 hommes sur 11 sont noirs.
Dans l’usine de sous-vêtements de Mme Fernandes à Portela, travaillent deux vieilles femmes (une noire et une blanche), un jeune homme métis et 13 ouvrières très jeunes dont 8 sont noires. Sur une autre photo de l’atelier, les deux repasseuses sont noires tout comme aux machines, soit la moitié des ouvrières. Au garage Fonseca en revanche, il n’y a qu’un seul employé noir. Parmi les 18 chauffeurs de taxi (de praça), il n’y a que 4 noirs. Sur une photo d’un bus de la compagnie Santa Tereza, on ne voit que des passagers blancs, mais le contrôleur et le chauffeur sont noirs.
Les noirs ne sont pas absents des évènements mondains dont les photos sont reproduites. Sur la photo des 56 membres du Centro de Lavoura, Comercio e Industria (p. 31), 11 sont noirs, soit près d’un cinquième. Au dîner d’anniversaire de Antonio de Almeida Matías, le progressiste militaire du quartier d’Engheneiro Leal (p. 71), il y a 3 noirs parmi 6 convives à la table de l’hôte, et un debout parmi une dizaine d’invités.
N’oublions pas que Anicete Moscoso et Braulio sont sans doute mariés avec des noires (dont il n’y a pas le portrait) mais la plupart des Portugais, Antonio Pereira, Eduardo de Almeida, José Costa etc. sont mariés avec des blanches et aucun noir n’est présent sur les photos des évènements familiaux.
Sur les trois institutions qui font le socle de la bonne société madureirense, c’est sans doute au Madureira AC que l’on compte le plus de noirs, quelques-uns parmi la direction (le gérant, le directeur sportif) et la plupart parmi les joueurs : sur 18 avec l’entraineur, 11 sont noirs. Le club a récemment recruté un milieu-centre, Albino Dionizio, noir, surnommé Paulista, qui est le crack (« az ») de l’équipe.
Si ce n’est dans l’espace public, on s’attend à trouver plus de noirs dans les services publics. C’est ce qui ressort notamment des interviews où ces professions sont citées. Sur les photos, page 20, de l’unité de police, il y a 7 noirs sur les 31 agents. Il n’y a pas de photo de groupe de l’unité des pompiers mais une photo du tenente (lieutenant) Atanásio Batista, 1er commandant du corps de pompiers du poste 21 de Campinho, noir.
À la Delegacia fiscal (bureau des impôts) en revanche, il n’y a qu’un seul noir parmi 18 employés. À l’Instituto Clínico, une photo montre 7 noirs parmi les 42 membres du personnel. Une autre photo de la direction montre 27 personnes (dont deux femmes), dont trois hommes sont noirs. La photo du personnel du Posto de Saúde Rural (centre de santé rural) montre deux hommes noirs parmi le personnel en blouse blanche, et 7 sur 12 parmi celui en uniforme (non médical donc). Les photos des mata-mosquitos ne comportent que des noirs. Une photo du « cabinet du Pronto Soccorro à une heure de mouvement » montre, dans la salle d’attente, le personnel, les médecins et les patients : une seule jeune fille noire figure parmi eux (p. 150).
Si la place des noirs dans la société de Madureira illustrée reste classiquement celle réservée aux catégories les plus modestes, c’est finalement dans les photographies des différentes écoles et collèges de Madureira que l’on retrouve les plus fortes proportions de population noire, ce qui permet d’imaginer qu’il y a là un important levier de transformation sociale.
Les nouvelles églises, tout comme les paroisses (São Mateus par exemple à Oswaldo Cruz), sont aussi les premières à fournir un service de scolarisation. L’Église Chrétienne Presbytérienne de Madureira a été fondée en 1926 et compte désormais 120 membres adultes et 135 enfants. Située au 314 de l’avenue Marechal Rangel, elle a ouvert une bibliothèque.
On peut constater que l’ouverture d’écoles publiques ne suit pas tout à fait le rythme de la progression démographique et de la demande, malgré les efforts menés par Edgard Romero, qui intervient sur ce point page 26. C’est pourtant là que l’on trouve de nombreux enfants noirs sur les photos, comme c’est le cas dans le reportage sur l’école Para à Rocha Miranda, p. 69. Ouverte pendant le mandat de Pedro Ernesto, elle accueille 1300 élèves. Sur les 12 photos de classes reproduites, qui présentent un total de 389 élèves et enseignants, apparaissent 157 noirs (40 %), et dans 2 classes sur 12, les institutrices sont noires.
Page 162, nous rencontrons le Professeur Mazzotti. Il réside à Madureira depuis 1897. Il représente la Igreja Evangelica Congregacional de Bangú e de Petropolis (Église évangélique congrégationaliste de Bangú et de Petrópolis), et discourt sur la situation de l’enseignement à Madureira :
Madureira est un quartier où l’on trouve un prolétariat actif qui sait comment vivre la crise et tirer le meilleur parti de son argent. Les activités de la Caixa Economica sont là pour tous. La grande majorité des parents s’efforcent d’éduquer leurs enfants, les envoyant à l’école dès l’âge de cinq ou six ans : le matin et l’après-midi, il est agréable de voir tant de petits enfants côtoyer des plus grands, en demande d’une école publique ou privée. Ces parents comprennent bien leurs devoirs envers leur famille et leur pays…
Malheureusement, beaucoup de ces enfants n’atteignent pas la fin de l’école primaire en raison de la maigreur de la bourse paternelle, mais ils apprennent tous à lire et à écrire, ce qui représente un bon bagage ou une base de prospérité. Cependant, il est regrettable que ces enfants grandissent et soient éduqués en observant les mauvais exemples de ceux qui fument, boivent et jouent, car tout cela se fait au grand jour. Et plus encore, il s’agit de surmonter le vénéneux et tapageur carnaval 383.
Mazzotti lui-même a fait un voyage en Allemagne en 1912 pour y étudier les méthodes scolaires. Il en a rendu compte dans l’Eco Suburbano, seul journal implanté à Madureira à cette époque, dirigé par Pinto Machado, qui avait son siège au 362 route Marechal Rangel. Mazzotti fonde son collège en 1930, rue Firmino Fragoso. Il y accueille 130 élèves et enseigne avec sa femme et ses enfants. Sur la photo de groupe, on peut estimer qu’au moins un cinquième des élèves est noir, avec 8 sur 27 des plus jeunes au premier rang.
Plusieurs établissements dans le quartier assurent l’enseignement secondaire. Le Ginásio Arte e Instrucção (école d’art et d’instruction), fondé en 1905 par Ernâni Cardoso, accueille la plupart des enfants des familles interrogées (blanches donc). Le Ginásio reçoit 2000 élèves, de la primaire au lycée. Il y a 10 classes pour le premier niveau, 9 pour le 2e, le 3e comprend 5 classes, le 4e quatre et le 5e deux. Il n’est pas présenté de photo des élèves, mais on dispose de celle des enseignants : 55 personnes au total, toutes blanches 384.
Le Ginásio Manuel Machado fut fondé sur les terres de la famille Machado sous le nom de Colegio Ostoff avec les principes pédagogiques les plus innovants, faisant venir des professeurs ultra formés (p. 78-79). Sur les photos de classe, on peut distinguer, difficilement, qu’une partie des enfants est noire. Page 120, le Ginásio Republicano, fondé en 1928 par deux autres membres de la famille Machado, à Vaz Lobo, compte trois ou quatre enfants noirs dans chacune de ses 6 classes. Le Colégio Santo Antonio a déménagé d’abord de l’avenue de Portela à la rue Firmino Fragoso et se trouve maintenant rue Carolina Machado au 582 (p. 47). La professeure Araci Vieira Borges est noire. Il y a 11 élèves noirs sur 30 pour le groupe du matin, 12 sur 30 pour le groupe du soir.
Page 119, le professeur José Maria de Assunção, noir, enseigne depuis trente ans à l’école Baptiste de Madureira. Professeur dans la ville de São Luiz Cáceres dans le Mato Grosso, il a ensuite été diplômé du Ginásio Cuiabano, élève de l’école militaire de l’État du Ceará, et plus tard professeur de régiment du 24e bataillon d’infanterie du Ceará. Arrivé à Rio puis installé à Madureira, il a fondé son propre établissement, l’école Assunção à Vaz Lobo, au 631 avenue Marechal Rangel. Sur la photo de sa classe en 1937 figurent 25 élèves : 7 sont noirs, dont 3 filles. Sur une photo datée de 1914, on voit 8 noirs parmi 42 élèves.
Enfin, page 155, « un établissement d’enseignement à la hauteur du progrès de Madureira », le Colégio Juvenal – fondé le 5 janvier 1931 par le jeune directeur et professeur Juvenal Peixoto, noir. Il fut élève puis enseignant au Ginásio Arte e Instrucção, et élève du fameux Ernani Cardoso. Son collège, situé au 213 de la rue Carvalho da Sousa, s’inspire du Ginásio, « mais digno dos modos de servir a patria : instruindo seu povo » (« le plus digne des moyens de servir la patrie : en instruisant son peuple »). Il y enseigne avec son frère, Durval Peixoto. En plus du cours primaire, il y a un « curso pratico de comercio », deux tours de classe par jour et un groupe en nocturne pour les adultes. Le bâtiment va bientôt subir des travaux pour recevoir plus d’élèves (des milliers). Sur la photo des 80 élèves (dont 23 filles) avec leur directeur, il y a 18 noirs, dont 6 filles.
En dehors de l’éducation primaire et secondaire, les options de formation à Madureira se limitent à la couture, destinée aux filles. Deux écoles professionnelles sont ouvertes par des compagnies de machine à coudre. La compagnie Singer (p. 33) offre ainsi un cours pour 50 élèves, dont 3 sont noires. Sur la photo des diplômées de 1936, il y a 7 noires sur 51 jeunes filles. C’est à peu près la même chose dans l’école de la firme Teodor Wile (p. 141) qui forme aux machines à coudre Pfaff, et a ouvert rue Carvalho de Souza. Des 19 diplômées de 1936, 5 sont noires. La photo d’une promotion précédente montre 9 noires sur 32 élèves.
Il y a deux écoles de couture qui sont, elles, destinées à former des ménagères. L’école de couture de Madame Mercedes Quintiliano Dias (p. 115), rue Almerinda Freitas (dont la plus jeune élève, Jupyra Dias Pereira est noire), et la classe de Coste e Costura des sœurs Machado, qui posent entourées de leurs 35 élèves, dont 2 seulement sont noires. Le cours est destiné à « preparação das donas de casa de amanhã, que ali vão buscar conhecimentos para confeccionar todo guarda-roupa do lar, resolvendo, assim, un grande problema economico » (« la préparation des femmes au foyer de demain, qui y acquièrent les connaissances nécessaires pour confectionner toute la garde-robe du foyer, résolvant ainsi un problème économique majeur »).
Enfin, Madureira compte deux écoles de piano. Le cours de Madame Maria de Lourdes Correio Lopes tout d’abord, au 293 avenue Marechal Rangel. Beaucoup de ses élèves se destinent à intégrer l’Institut National de Musique. La professeure est mariée à Aristides Santos Lopes, agent des douanes. La majorité des 37 élèves sont des filles (on compte trois garçons dont deux noirs), et 10 d’entre elles sont noires. Le cours de la professeure Isaura ensuite, au 53 rue Americo Brasiliense, où étudie la petite Juracema. Le mari de Isaura (métis) est fonctionnaire municipal à la Delegacia fiscal de Madureira. Sur la première photo de 20 élèves, il y a trois garçons dont deux noirs et 7 filles noires. Sur une deuxième photo de 21 élèves dont 1 garçon, il y a 5 filles noires.
En s’en tenant à cette image produite par le Rio Ilustrado, les noirs sont certes marginalisés dans cette représentation de la bonne société, mais la route de la « dignification de leur classe », autrement dit l’incorporation des valeurs bourgeoises, leur est ouverte. Si le poids social de la bourgeoisie portugaise, endogame, pèse sur une représentation blanche de la société, nombreux sont les mariages mixtes dans les catégories supérieures. Les métissages, anciens comme ceux du temps des Machado, ou récents entre Portugais et Brésiliennes, ainsi que l’importante présence d’enfants noirs dans les écoles, annoncent de possibles mobilités sociales, et des évolutions des préjugés.
En conclusion du numéro, Diomedes revient sur les points forts du reportage et sur son éditorial. C’est déjà une mini métropole : 600 rues, 20 000 logements et 1200 établissements commerciaux ; 10 000 enfants scolarisés dans le public et le privé et d’après Edgard Romero, 70 % des habitants sont propriétaires de leur résidence. Ces habitants, environ 150 000, sont de mœurs tranquilles et humbles, travailleurs, progressistes et altruistes. En plus d’une maison de santé et de la maternité, il y a un Instituto Clínico qui est un modèle pour toute la banlieue ; des théâtres, un énorme marché et des usines qui offrent du travail à des milliers d’ouvriers. Le Madureira AC est une grande équipe. Par la gare transitent plus de passagers que dans n’importe quelle autre station de la ligne. Mais il y a beaucoup à faire : à part 7 rues officiellement reconnues, les autres sont sans chaussée et mal éclairées. Il faudrait un Pereira Passos ou bien Dodsworth lui-même pour investir à Madureira !
La Madureira du Rio Ilustrado, progressiste, travailleuse, joyeuse, souffre en effet du manque d’équipement et de la négligence de la mairie à son égard. Elle est toujours en attente d’une reconnaissance des pouvoirs publics dans sa contribution à la nation. La famille de l’industriel Costa, p. 92, se plaint ainsi de l’état de la ville : « rues nues, sans arbre, sans traitement, couvertes de poussière qui asphyxie à chaque passage d’un bus, tramway, voiture. La poussière est une de nos plus grandes afflictions. Et il aurait suffi que la mairie fasse drainer quelques rues, elles ne sont pas nombreuses pourtant » 385.
En même temps qu’est formulée cette demande de reconnaissance matérielle et symbolique, la société de Madureira se constitue dans l’auto-organisation des associations, collectifs, institutions locales qui se relient les uns aux autres, et qu’il est essentiel de mettre en scène, d’où l’importance sociale du carnaval. Celui-ci s’organise tout au long de l’année et il est le support d’échanges économiques et symboliques constants. Il met en œuvre à lui seul l’idéal d’urbanité qui est celui de la bourgeoisie locale, mais il est aussi capable de faire émerger des figures intermédiaires qui se valorisent par leurs qualités sociales. C’est le cas de Lord Manobra, aiguilleur de l’EFCB, qui fut le dernier président des Carapicus de Madureira. Il représente le club carnavalesque le plus important, les Democráticos, qui a existé de 1907 à 1934. Dans le livre d’or qu’il montre au journaliste, on voit les participations entre 40 et 100 réis des commerçants de Madureira, mais aussi des avocats, médecins, hauts fonctionnaires, professeurs, entrepreneurs et politiques. Il y a là toute l’histoire du club, y compris sa scission vers Quintinho. Les fondateurs et animateurs se sont alors endettés (la plupart étaient fonctionnaires) et ont fini par « mourir de faim », la crise la plus grave survenant en 1926. Sur les premières photos, tous sont blancs. Sur la photo du dernier bal, 4 sont noirs quand même. Lord Manobra, José Costa, et d’autres nostalgiques s’inquiètent de la fin de ces traditions, et tout en accusant la mairie, craignent que le défilé de 1934 ait bien été le dernier… Et en effet, Madureira engendrera par la suite un autre carnaval.
Nous reconnaissons dans ce reportage les différents groupes sociaux identifiés dans la première partie, en particulier ceux qui se posent en vitrine du subúrbio : les commerçants, entrepreneurs, jeunes professionnels qualifiés, issus de la migration nationale et internationale. La mise en scène de ces groupes et de leurs sociabilités (le Centre de commerce, industrie et agriculture, les associations carnavalesques, les églises, etc.) fait partie des modalités d’intégration et de reconnaissance de ces groupes par la bourgeoisie carioca. À cette occasion, la revue produit une image de la société du subúrbio qui correspond à ses normes : un portrait des différentes classes sociales en harmonie et à leur place, confiantes dans les différents processus de redistribution, qui convergent dans l’adoption de ses valeurs et dans laquelle tout un chacun, quelle que soit sa couleur, peut trouver sa place et progresser – à condition précisément que sa condition raciale (c’est-à-dire l’intensité avec laquelle on peut être associé au stigmate de l’esclavage) ne soit pas explicitée. C’est ainsi que la petite Juracema, élève prodige de l’école de musique, est valorisée par le fait de se distinguer du monde social auquel sa couleur de peau pourrait renvoyer.
Nous nous trouvons toujours, deux générations après l’abolition, dans une société traversée par un « pacte de silence », celui qui avait maintenu une égalité formelle entre les libres pendant la période esclavagiste tandis que le stigmate de la couleur continuait en réalité de peser sur les Brésiliens dont le teint pouvait à tout moment les renvoyer à une condition esclave 386. Rappelons par exemple que quelques années auparavant à Madureira, le qualificatif « pardo » pouvait désigner, dans des journaux différents et à quelques semaines d’intervalle, une personne métisse aussi bien qu’un « brésilien de couleur blanche », et qu’ainsi la couleur accompagnait la (dis)qualification sociale.
Concrètement, si les non-blancs sont exposés au risque de la disqualification, le reportage photographique montre aussi que les Afro-descendants sont des suburbanos de Madureira à part entière : malgré les inégalités de condition économique, ils y fréquentent les églises, les écoles, les espaces publics et de divertissement et participent donc pleinement au dynamisme de la société, à ses formes de sociabilités. Si elle est totalement occultée par le magazine, l’évolution rapide du carnaval, scène privilégiée des sociabilités de la ville, manifeste de cette participation et de la possibilité d’y occuper le registre de la dignité.
Pour citer ce chapitre : Michel Aurélia, « Madureira Ilustrada », dans Harlem au Brésil. Vivre après l’esclavage dans les faubourgs de Rio de Janeiro et São Paulo, 1920-1940, Université Paris Cité, 2026, p. 139-170.
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