Chapitre 2. La formation de Madureira et Casa Verde (1910–1920)

Deux quartiers cumulent les caractéristiques des subúrbios de la deuxième couronne qui viennent d’être décrites : Casa Verde, situé au nord du fleuve Tietê à São Paulo, et Madureira, sur la route de Santa Cruz au nord de Rio. Jusqu’en 1910, Casa Verde et Madureira sont deux lieux-dits dans des régions majoritairement rurales. À Rio, Madureira se situe à l’entrée du sertão carioca (l’intérieur rural de l’État de Rio), juste au-delà d’Inhaúma, périphérie qui a crû considérablement après les grands travaux de Pereira Passos dans le centre de la ville 157. À São Paulo, la zone du Tietê reste largement inhabitable faute de travaux d’assèchement. Sur la rive nord, seules deux paroisses sont d’implantation ancienne, et comptent quelques centaines d’habitants : celle de Nossa Senhora do Ó et, sur la route qui mène à la Serra da Cantareira, celle de Sant’Anna dont dépend la fazenda de Casa Verde.

Si Madureira était déjà un bourg qui accueillait une gare de la ligne Estrada de Ferro Central do Brasil (EFCB) dès 1884, Casa Verde était clairement une marge urbaine avant son lotissement en 1913. Pourtant, la comparaison de leur évolution entre l’abolition et le début de leur urbanisation nous permet de mettre en évidence dans les deux cas l’importance des structures foncières et sociales de la période esclavagiste qui constituent la trame de l’urbanisation à venir. Nous disposons de très peu d’informations sur ces deux zones marginales avant 1920. Principalement, il s’agit de récits des « fondateurs » du quartier, propriétaires présents dans la zone et qui ont amorcé son lotissement. Ainsi à propos de Casa Verde, Aureliano Leite, lié par sa famille aux lotisseurs de Casa Verde, publie en 1940 une Petite histoire de Casa Verde 158. Son récit peut être complété par quelques mentions de Casa Verde dans le journal anarchiste ouvrier O combate, diffusé à São Paulo entre 1914 et 1920.

L’histoire des « fondateurs » et premiers habitants de Madureira apparait, dans le même registre, dans le photoreportage consacré à Madureira et publié en 1937 par la revue O Rio Ilustrado, dont le lectorat appartient principalement aux élites du centre de la ville et de la zone sud. À partir de ces récits et des quelques documents graphiques disponibles (recensement de 1906 à Rio, document sur un lotissement vers la même période), ainsi que des récits et photographies recueillis auprès des habitants dans les années suivantes, le tableau suivant se dessine.

Développement de Madureira depuis la fin de l’esclavage

Dans les dernières années du xixe siècle, le passage des bœufs pour l’abattoir de São Diogo une fois par semaine est le principal évènement qui anime le largo (place) de Madureira 159. Les animaux s’y arrêtent pour boire à la fontaine, située au croisement de deux axes : l’un reliant la fazenda de Campinho à celle d’Irajá jusqu’à l’église de Penha, l’autre menant de la ville de Rio à la fazenda de Santa Cruz. Ce second axe est bientôt emprunté par la ligne de chemin de fer reliant le Campo Sant’Anna à la station de Cascadura, terminus de l’Estrada de Ferro Dom Pedro II, à un peu plus d’un kilomètre de Madureira. En 1889, la compagnie devient la Estrada de Ferro Central do Brasil (EFCB) et dessert le nord de la capitale (figure 9).

Figure 9. District d’Irajá et gare de Madureira en 1906. Source : Paiva, Anabela, Nelson Senra, Instituto Pereira Passos (Rio de Janeiro). O censo de 1906 do Rio de Janeiro, 2012. CC0

Les fazendas de Campinho et Irajá sont elles-mêmes issues du démantèlement progressif de la fazenda de Santa Cruz, immense domaine attribué aux Jésuites à la fin du xvie siècle. Au cours du xixe siècle, les héritiers de ces grands domaines morcellent leurs terres en plusieurs propriétés, dites chácaras (fermes). Ainsi la propriétaire de la fazenda de Campinho, Dona Rosa dos Santos, qui meurt en 1846, a légué ses terres à son intendant, Domingo Lopes, et à plusieurs de ses amis, dont Vitorino Simões. Domingo Lopes épouse la fille de Simões, Clara, et lui laisse à sa mort le domaine qui se situe au sud de la route de Santa Cruz. Ces familles vivent toujours dans leurs domaines avec leurs esclaves 160 lorsque la ligne ferroviaire vient les relier à la ville. Des senzalas (bâtiments logeant les travailleurs esclaves) sont situées par exemple à Turiaçu 161, et près de la casa grande (logements des maîtres) de Campinho.

Du côté d’Irajá, au nord du largo de Madureira, on trouve la grande ferme de Luiz Manoel Machado, ainsi que celles des frères Carvalho et de la famille Queiroz, qui constituent une petite communauté de fazendeiros (Antonio José Luiz de Queiroz épouse la fille de Luiz Manoel Machado par exemple). Les terres de Luiz Manoel Machado s’étendent de l’actuelle route d’Otaviano (estrada do Otaviano) à celle de Monsenhor Felix, au-delà de l’église d’Irajá. Principal propriétaire, Machado aussi est le chef politique d’Irajá. Son fils, Manoel Luiz Machado, né en 1855, entame à son tour une carrière politique en prenant une part active à la campagne abolitionniste, dans les années 1880. Proche du leader abolitionniste José do Patrocínio 162, qu’il fait venir dans sa propriété, il convainc sa mère Carolina de libérer tous leurs esclaves sans attendre la loi d’abolition. Cette décision fera de Carolina une héroïne de l’histoire de Madureira, que tous les habitants se remémorent à travers le nom de la rue qui longe la ligne ferroviaire prolongée de l’EFCB, la rue Carolina Machado, ainsi baptisée lorsque son fils Manoel devient Intendant municipal. Manoel Machado s’engage en effet dans la jeune République auprès de Rui Barbosa 163 et est entré au Parti Républicain du District Fédéral. Il vit ainsi que sa mère dans leur propriété sur la route qui va de Campinho à Irajá (estrada Marechal Rangel, 911), avec sa femme qui lui donnera dix enfants. Sa sœur est mariée à un autre fils de fazendeiro, Antonio Queiroz, propriétaire des terrains se situant entre Cascadura et Vaz Lobo, lui aussi de sensibilité abolitionniste. Queiroz raconte en effet à sa descendance qu’il aurait reçu de ses beaux-parents, Carolina et Luiz Manoel Machado, « un couple d’esclaves » (« Um casal de escravos »), qu’il aurait laissés libres dans sa maison 164. Il aurait également célébré la loi d’abolition du 13 mai 1888 par une grande réception chez lui.

Autour du largo de Madureira, quelques commerçants se sont aussi installés pour servir les passants, bouviers et autres qui circulent vers l’intérieur (sertão). Avec les propriétaires des chácaras voisines, ils obtiennent le prolongement de la ligne ferroviaire (Ricardo Albuquerque, résident de la zone et ingénieur de l’EFCB, s’est fortement mobilisé) et en 1890, la gare est inaugurée. La station de Madureira est le nouveau terminus de l’EFCB et les terrains de Dona Clara sont utilisés pour la boucle ferroviaire qui permettra aux trains de faire demi-tour vers la gare Central.

À la même époque la compagnie Estrada de Ferro Melhoramentos construit sa ligne entre la station de Mangueira et Honório Gurgel, passant par les terrains d’Eduardo Araújo et d’un certain Maia. La station « Eduardo Araújo » sur les terres de ce dernier est inaugurée en 1895 (elle sera fermée en 1928) ainsi que la suivante, Coronel Magalhães qui est rebaptisée Madureira puis Magno après 1908 (actuellement Mercadão) 165.

Les commerçants qui se sont installés le long des voies commencent à lotir leur terrain et ouvrir des rues à leur nom : la famille Valuano, Maia le propriétaire de la colline du même nom (qu’on appellera Serrinha ensuite), ou João Pereira. Bien que le peuplement soit encore timide, les terrains situés près des voies deviennent de potentiels investissements. La Companhia Cerámica de Irajá e Jacarepaguá achète ainsi aux héritiers de Maia les terres au bas de la colline et projette un lotissement, en ouvrant des rues qui portent les noms de ses directeurs (Comêndador Lisboa, Comêndador Infante) (voir figure 10).

Figure 10. Lotissement de la Companhia de Cerámica em Madureira, vers 1900. Croquis d’après : Loteamento Cia Manufactura de Cal y Artigos Ceramicos Madureira (1/15/05, non daté), AGCRJ. Le plan mentionne :  « Terrenos pertenecientes a Cia. em questão. Consta numeração predial e medida dos lotes das ruas do Maia, Dr. João Lourenço, Comêndador Infante, Comêndador Lisboa e Oliva Maia, de trechos da Estrada Mal. Rangel e do beco João Pereira. Consta localização da linha ferrea e da estaçao da Estrada de Ferro Melhoramentos do Brasil ; sem data » (« Terrains appartenant à la société en question. Indique les numéros cadastraux et les superficies des parcelles situées dans les rues Maia, Dr. João Lourenço, Comêndador Infante, Comêndador Lisboa et Oliva Maia, ainsi que sur des tronçons de l’Estrada Mal. Rangel et de la ruelle João Pereira. Indique l’emplacement de la ligne ferroviaire et de la gare de l’Estrada de Ferro Melhoramentos do Brasil ; sans date »). Crédit : Marie Ducom. CC BY-NC-ND

Dans ces premières années de la République, des migrants portugais, paysans du nord du Portugal, sont venus s’installer comme producteurs agricoles. Certains profitent de pouvoir acquérir de grands terrains dont les fazendeiros se défont, intéressés par des investissements plus urbains. Ainsi, un monsieur Braulio, né à Vila Pouca de Aguiar, province de Tras-os-Montes au Portugal, a débarqué à Rio le 26 janvier 1888. Il obtient son premier emploi à la Santa Casa de Cascadura, qu’il quitte ensuite pour s’installer comme agriculteur à Irajá. Il épouse la fille du vicaire de l’église d’Irajá, avec qui il fonde une famille nombreuse et occupe de grands terrains agricoles 166.

La revue Rio Ilustrado, dans un reportage à Madureira réalisé en 1936, a recueilli les témoignages de ces migrants devenus en 1930 les notables de la région. Eduardo de Almeida, Portugais arrivé à Madureira en 1897 et commerçant du centre-ville, ou encore Antonio Pereira. Ce dernier, devenu commerçant fortuné, se souvient de sa jeunesse paysanne. Il est né le 22 janvier 1886, à Santa Locadia, province de Bayão, au Portugal. À onze ans, il quitte seul sa famille pour le Brésil, une livre sterling en poche. En arrivant, en 1897, son premier geste fut de prendre un café, sur la Praça Quinze. Il demande au serveur où l’on peut travailler comme lavrador (agriculteur) et celui-ci l’envoie à la gare Central. Avec la monnaie de sa livre sterling (qui valait 4500 fortes), il prend le train jusqu’à Madureira où il trouve immédiatement un travail. Il gagne alors 5 tostões 167 par jour. Au bout de deux mois, son patron, satisfait, lui donne le double. Les 30$000 qu’il gagne alors ne lui suffisent pas, et il part pour Bangu, 14 km plus loin, exploiter un terrain dénommé « numa roça no Viégas ». Puis il revient à Madureira, comme employé dans un magasin de maraichers, et devient alors l’employé du coronel Vieira, figure connue de la ville, à qui il vend les gâteaux qu’il confectionne. Il se met ensuite à vendre du lait : « À cette époque, tiré dans la rue directement des vaches laitières, le verre coûtait un tostão » 168 .

En économisant, il réunit un capital de 300$000 réis et achète un commerce de produits frais (casa de aves, ovos e verduras), dans la rue João Vicente, en face de la gare. C’est plus tard qu’il déménage au largo de Madureira, où il ouvre un restaurant, à la fin des années 1900, ainsi qu’une boucherie en face du marché.

Le carrefour de Madureira, le largo, est en effet devenu en quelques années le centre d’un petit bourg actif, où l’on peut se procurer de nombreux produits agricoles. Bien sûr, tous les Portugais installés comme cultivateurs n’ont pas fait fortune ; certains sont toutefois devenus commerçants près de la gare ou du marché 169, où voisinent les établissements ouverts par les anciennes familles : le fazendeiro Queiroz a aussi installé son épicerie près de la gare.

Des Portugais des Açores, autre provenance de la migration à Madureira, se sont également installés comme petits commerçants. Les frères João et Antônio Correia de Melo, nés à Ilha Terceira dans les Açores, sont arrivés à Madureira en 1889. João ouvre ensuite une boucherie, sur le largo de Madureira, qu’il transmet à ses cousins avant de partir à la retraite. Une autre boucherie, « Açougue Esperança », située sur le largo au 107 et propriété d’Antonio Pereira, est tenue par Alfredo Luiz Pereira, né dans le même village que les frères Correia de Melo et arrivé au Brésil en 1905. Toute la famille vit en 1937 dans une petite maison de la rue Maria de Freitas, très modeste d’après la photo reproduite par le Rio Ilustrado en 1937.

Lorsqu’en 1910, la compagnie Light, qui a obtenu la concession de l’électrification de Rio en 1906, vient équiper le secteur, 120 maisons sont déjà sorties de terre. Pour la construction de sa ligne électrique, la Light achète une vaste étendue de terrains qui deviennent alors inconstructibles. La compagnie aurait cédé à ses ouvriers, dont beaucoup étaient Portugais des Açores, les parcelles situées sous les lignes électriques, sur lesquelles ils établissent des cultures maraichères. Tous alimentent le marché qui se tient dans le largo de Madureira, qui rayonne désormais sur toute la zone nord de Rio.

À cette époque, la carrière politique de Luiz Manoel Machado bat son plein. En 1905–1906, il est nommé Intendant municipal, poste qu’il occupera à nouveau de 1910 à 1912. Il s’investit alors dans l’équipement et l’urbanisation d’Irajá et Madureira pour en faire un nouveau « subúrbio », et obtenir de la mairie différents services de réseaux et d’infrastructures.

Au début des années 1910, la banlieue s’étend autour de Rio, et les districts suburbains encore ruraux, le long des lignes ferroviaires, sont en passe de devenir des faubourgs. Tandis que les districts les plus excentrés, ceux de la zone industrielle, connaissent les plus fortes croissances de la zone urbaine (Engenho Velho passe de 3700 à 10 000 logements en 25 ans, Engenho Novo de 3500 à 7300 170 ), les districts dits suburbains accueillent eux aussi une population toujours plus nombreuse. C’est le district d’Inhaúma, traversé par la ligne EFCB et situé juste avant Irajá, qui connait la croissance la plus spectaculaire. D’après les recensements réalisés en 1890 et 1906 171, les districts suburbains concentrent 27 % des logements de la ville de Rio en 1890, et 30 % en 1906. Parmi ceux-ci, le district de Inhaúma a vu sa population quadrupler en 26 ans, et accueille désormais 36 % de la population suburbaine de Rio. Le district d’Irajá, dont Madureira n’est encore qu’une petite bourgade, a pour sa part vu sa population multipliée par 2,5. Avec plus de 4000 familles, il est le second plus gros district suburbain derrière Inhaúma, et juste devant Campo Grande.

Le recensement de 1906 permet en outre de donner une image générale du peuplement de ce district. Composée essentiellement de Brésiliens (à la différence du centre-ville où l’on trouve par exemple 56 % d’étrangers dans le district de Candelária), la population d’Irajá totalise 27 406 habitants en 1906, avec seulement 3067 Portugais et un petit groupe de 757 Espagnols. Caractéristique d’une population migrante, le groupe des Portugais présente un taux de masculinité de 74 %, contre seulement 52 % pour les Brésiliens. Les Portugais se distinguent également par leur profil économique, puisque la majorité travaille comme agriculteurs (25 % de la population active, contre 10 % de la population active brésilienne, pour qui la « profession inconnue » est l’activité qui arrive en tête), avant les « services domestiques » qui concernent avant tout les femmes. En revanche, et malgré la jeunesse marquante de cette population (dont 38 % a moins de 15 ans), les taux d’alphabétisation s’établissent autour de 34 %, quel que soit l’âge et la nationalité, et sont comparables à ceux d’Inhaúma à la même époque.

En dehors de la forte présence des agriculteurs, la population active de Irajá présente un profil similaire à celle d’Inhaúma où plus de 80 % des actifs sont employés comme manœuvre, journalier, employé domestique ou sont de « profession inconnue ». Il faut donc considérer que la croissance de Madureira entre dans la dynamique d’expansion de la périphérie populaire, de classes actives laborieuses qui s’installent le long des lignes ferroviaires, au gré des opportunités et en l’absence de règles d’urbanisme.

Dans le roman de Lima Barreto paru en 1911, A triste fim de Policarpo Quaresmo, nous trouvons une bonne description des paysages urbains, de construction chaotique, qui sont en train de se mettre en place autour des gares :

En matière d’urbanisation, il n’y a rien de plus curieux que les faubourgs de Rio de Janeiro. La topographie du lieu, vallonnée à plaisir, n’y est certes pas étrangère, mais les hasards de la construction ont, eux aussi, joué leur rôle. On ne peut rien concevoir de plus irrégulier, de plus inconséquent, de lieu plus dépourvu de toute planification. Les maisons ont poussé comme semées au gré du vent ; et, s’y conformant, des rues ont surgi. Certaines d’entre elles commencent en larges boulevards et finissent étroites comme des ruelles ; elles font des tours et des détours, prennent des chemins inutiles et semblent fuir tout alignement rectiligne avec une haine tenace et sacrée. Certaines se succèdent parfois dans le même alignement avec un rythme exaspérant, d’autres prennent le large, et laissent entre elles un intervalle décent et délimité par des habitations. Sur tel tronçon, des maisons agglutinées les unes aux autres dans un espace d’une exiguïté désolante, alors que tout près, un vaste terrain ouvre à notre regard une ample perspective. Ainsi vont les constructions, au gré du hasard, et en conséquence l’agencement de la voirie. Des maisons, il y en a pour tous les goûts et de tous les styles. On circule dans une rue bordée de chalets, de maisonnettes, de façades simples et discrètes et tout à coup, on tombe sur une demeure bourgeoise, de celles qui portent des bulbes sur leurs corniches dentelées, qui se dressent sur une cave surélevée avec des mezzanines à l’étage. La surprise passée, on regarde à côté et on tombe sur une baraque faite de bric et de broc, recouverte de zinc ou même de paille, autour de laquelle fourmille toute une population ; plus avant, c’est une vieille maison rurale, avec une véranda à colonnades, difficile à classer, qui semble honteuse et cherche à se cacher devant cette vague d’édifices neufs et disparates 172.

C’est donc à partir des années 1910 que la croissance du subúrbio atteint la gare de Madureira (figure 11).

Figure 11. La gare de Madureira en 1909. Source : Collection Malta, également diffusé par le site http://www.estacoesferroviarias.com.br. CC0

Entre 1906 et 1920, date d’un nouveau recensement national, tandis que la population des districts urbains, qui représente encore 69 % des 1,147 millions d’habitants du District Fédéral, n’augmente que de 10 % environ, l’ensemble des districts dits suburbains voit sa population doubler. C’est le cas du district d’Inhaúma, tandis que le district d’Irajá connaît désormais la croissance la plus spectaculaire, comptabilisant 99 560 habitants soit 3,6 fois plus qu’en 1906 173.

La croissance urbaine fait la fortune des propriétaires fonciers : d’abord des anciens fazendeiros, qui ouvrent des rues dans leur domaine et y font construire des logements, mais aussi des commerçants portugais dont les terrains autour de la gare sont les premiers à être valorisés.

La demande attire aussi des entrepreneurs, portugais le plus souvent, qui offrent leurs services dans le secteur florissant de la construction. La revue Rio Ilustrado interroge un architecte entrepreneur portugais, arrivé à Rio en 1912, et mentionne ses nombreuses réalisations, notamment rue Guillermina et travessa Valuano (du nom du propriétaire qui vient d’ouvrir la rue, actuelle Dagmar da Fonseca) 174. Felipe Romero, de même profession, réside à Madureira depuis 1907. Il y a construit plus de 50 maisons et commerces, notamment dans la rue Nilo Romero, ouverte par son propriétaire Braulio, arrivé du Portugal dix ans auparavant. C’est dans cette même rue que l’on trouve l’industrie de José Costa Neves, qui fabrique des tuiles depuis 1908 175 , et au coin de l’avenue, réside Manoel Alves de Moura, « laborieux propriétaire de la carrière, route Marechal Rangel 813 » 176. Arrivé à Rio en 1893, celui-ci était devenu « bandeirante do sertão carioca » (pionnier de l’arrière-pays carioca), s’installant à Madureira, qui n’était encore qu’une halte avant l’abattoir, avec 6 maisons à peine entre les deux lignes de train. Il y trouva par la suite un emploi comme agriculteur et s’installa, autour de 1915, dans le chemin du Tombadouro, y exploitant une entreprise de maçonnerie (« alvenaria e cantara »).

Ces commerçants-propriétaires et constructeurs, enrichis par la croissance de Madureira et Irajá, forment un nouveau groupe social qui connait ses intérêts et s’organise non seulement pour soutenir le commerce et le marché de Madureira, mais aussi tout ce qui pourra améliorer l’urbanisation. Leur association obtient notamment la construction du marché municipal en 1916. Ils se regroupent également dans différentes sphères de socialisation qui les caractérisent comme « urbains », que ce soit autour de clubs de sport (le Fidálgo Atlético Clube est fondé en 1914), ou d’activités sociales comme le défilé du carnaval. Tous participent aux nombreux blocos de carnaval : les Fenianos, les Teimosos et parmi les plus populaires, les Democráticos, dont le char s’écroule lors d’un dernier glorieux défilé en 1915, à cause de l’état des chaussées puisque la seule rue pavée à cette date est la route Marechal Rangel qui va de la gare de Madureira à Irajá. La situation est à peu près celle que décrit Lima Barreto, toujours dans Policarpo :

Rien dans nos faubourgs ne rappelle le faste des grandes villes européennes, avec leurs quartiers à l’allure paisible et satisfaite, leurs routes et leurs rues goudronnées et bien entretenues ; on n’y voit pas même de ces jardins soignés, ratissés, décorés, car les nôtres, quand il y en a, sont pauvres, hideux, à l’abandon. Les soins municipaux sont eux aussi anarchiques et versatiles. Dans certaines rues, il y a la place pour la promenade, et d’autres, pourtant de même importance, sont restées à l’état de nature. On trouve ici un petit pont coquet sur une rivière à sec, et quelques pas plus loin, on doit traverser un ruisseau sur un gué de troncs mal joints 177.

Le groupe des commerçants et propriétaires portugais est conscient, tout comme celui des anciens fazendeiros, que cette dynamique démographique et économique ne pourra porter ses fruits qu’avec de grands investissements pour urbaniser Madureira. Dans les rues autour de la gare, où tout ce petit monde réside, s’échafaudent des plans et des alliances dont le groupe des fazendeiros va se faire le relais politique. Antonio Pereira raconte en 1936 comment s’organisaient ces initiatives.

J’habitais à l’époque au 7 rue Comêndador Lisboa (et je payais pour la maison un loyer de 40$000 par mois – ce même bâtiment, je le précise, est aujourd’hui loué 250$000). Dans cette maison j’ai plusieurs fois reçu le sénateur Octacilio Cámara, ainsi que Manoel Luiz Machado et Edgard Romero entre autres. À cette époque, les terrains se vendaient 200$000. Aujourd’hui, ces mêmes terrains sont côtés à 80 millions 178.

D’après Pereira, c’est à Otacílio de Carvalho Camará, député fédéral de 1915 à 1919, puis sénateur du District fédéral en 1919, que l’on doit le « progrès » de Madureira : « électricité marché, chaussée, tramway, enfin tout ».

Lorsque je suis arrivé à Madureira – il y a quarante ans – il y avait déjà l’eau courante ici. Les habitants, qui étaient peu nombreux et se comptaient, comme on dit, sur les doigts de la main, allaient la chercher à la fontaine sur le largo Madureira, précisément à l’endroit où l’on voit aujourd’hui la pompe. Le quartier de Dona Clara n’avait même pas ça, et on y tirait l’eau du puits. Un jour, un groupe d’habitants est allé voir le sénateur Camará. Ils sont venus lui demander d’intercéder en faveur de la population, en prenant les conduites d’alimentation en eau qui s’y trouvent 179 .

Camará promit et fit arriver l’eau en un mois, décidant lui-même tous les cent mètres des points d’arrivée. Mais c’est surtout Luiz Manoel Machado qui est le « patron », chefe político, de la nouvelle périphérie : il est directement intéressé car il lotit ses propres terrains mais investit également dans le transport public. Il tente de lancer, au cours des années 1910, une compagnie de tramway pour desservir Irajá depuis la gare de Madureira. Associé au baron de Santa Cruz qui est toujours le concessionnaire de la route, Machado ne conduira jamais cette entreprise au succès puisque la Light s’empare du marché à partir de 1917.

Machado, qui avait lui aussi été très actif pour l’obtention du marché municipal et avait aidé la Light à obtenir la concession d’électrification, redevient Intendant municipal entre 1917 et 1919, puis entre 1920 et 1922. Rallié à l’Aliança Republicana menée par Paulo de Frontin, maire de Rio en 1919–1920, il obtient pour Madureira et Irajá la 10e école publique de la 10e circonscription. Il est également membre honoraire de diverses institutions de bienfaisance : la Real e Benemerita Caixa de Socrorros D. Pedro V, la Beneficienza Portugueza et la Sociedade Amantes da Instrução. Il réside toujours dans la casa grande familiale où il avait fait affranchir les derniers employés par sa mère en 1888. Ses dix enfants sont tous installés dans la région et la plupart prennent une part active à la vie politique et économique du dynamique subúrbio. Son fils Manoel Luiz ouvre un collège et un club sportif, l’Imperial Basquete Clube.

L’évocation de l’inspecteur fiscal (fiscal) Eusébio Pereira Alves par le Rio Ilustrado en 1937, permet de visualiser le processus d’occupation :

Euzêbio Pereira Alves a travaillé pendant 24 ans dans ce district et y compte d’innombrables amis. Ceux-ci racontent qu’il fut, dans sa grande humilité et pauvreté, un des plus grands animateurs du progrès dans ces zones. Comme fonctionnaire et surtout comme inspecteur fiscal, il est chargé de contrôler la conformité des constructions qui surgissent entre 1914 et 1918. Beaucoup d’entre elles, sinon toutes, se sont faites sans aucun respect des dispositifs légaux, notamment le permis de construire. C’étaient des pauvres gens qui cherchaient un toit. Comprenant cela, Euzêbio fermait les yeux 180 . Du coup cela s’est vite su, et les petites maisons ont commencé à surgir à Madureira, Vaz Lobo et Irajá. On pourrait dire qu’il était fautif, diraient les moralistes, mais il ne l’était pas, au contraire, pour les caisses municipales : en laissant se peupler ces zones inhabitées, la mairie a maintenant des ressources fiscales considérables. Lui-même habite dans un logement loué, preuve qu’il n’a rien pris dans cette histoire sinon pour le donner aux autres 181.

Les relations d’Antonio Queiroz avec sa clientèle, locataires ou clients de son épicerie, et qui lui ont valu le surnom de « Pae dos Pobres » (Père des pauvres), montrent aussi le type de population qui s’était installé :

Le vieux Queiroz était connu pour faire crédit à tout le monde. On dit qu’il n’a jamais expulsé un locataire, et même, lorsqu’il a ouvert une épicerie, il leur faisait crédit pour la nourriture. « M. Queiroz, la paie n’est pas encore arrivée », « Papa dit de vous dire, M. Queiroz, qu’il ne l’a pas encore reçue », « et que veux-tu, ma fille ? Je suis venue chercher un demi-kilo de farine ». Et le bon, le grand bienfaiteur des pauvres à un vendeur « Sers donc la fille de Bastos. Elle veut un demi-kilo de farine ». Un sou de savon, six sous de beurre : au lieu de l’argent, il commandait – tiens ! – Respect, Queirozinho ! Et ils partaient, rayonnants, certains que la vente était moins celle de Queiroz que celle de ses clients. Parce que lui, qui payait tout, n’a vendu qu’à ceux qui n’ont rien payé. Il est mort en 1921, le Père des Pauvres 182.

Un autre autochtone, « Dunga », né en 1900, se rappelle le Madureira de sa jeunesse, comme d’un lieu où la vie était bien tranquille : « Dunga » (Álvaro Ribeiro de Queiroz), le solicitador, a exercé tous les emplois : commerçant, employé de commerce, carnavalesco invétéré, il a été marié deux fois et a élevé 9 enfants. Madureira était une petite station poétique, ombragée par d’énormes arbres jameloniers. Dunga rapporte :

Il y avait très peu de trafic de train. Seulement deux trajets depuis la Central, un pour monter, un pour descendre. Le commerce, petit et simple comme la population. Parmi eux, il y en avait quelques-uns de pittoresques, comme le restaurant du Capitaine Maltez, au coin de l’actuelle rue Carolina Machado et Maria de Freitas. De l’autre côté du chemin de fer, un botequim (point de vente de boisson et en-cas) de l’espagnol, João Russo, un vendeur de patates au coin de la rue Domingo Lopes et de la rue Lopes. Le cinéma du Jorge Turco fut ouvert. On payait en œufs, tickets de train pour Central (qui valait un tostão) ou en courge, tomates ou trois concombres 183.

Ce tableau pittoresque, frémissant mais encore paisible avant l’arrivée massive de nouveaux habitants, évoque les bourgs ruraux de l’intérieur. Les anciennes fazendas esclavagistes ont sereinement traversé l’abolition, reconverties dans des activités de promotion immobilière ou de commerce, et leurs propriétaires profitent de l’arrivée à Madureira de nouvelles classes sociales, peuple laborieux qui vient chercher un logement comme il peut. À côté des fazendeiros, ont émergé de nouvelles classes sociales, composées d’immigrés portugais – commerçants, entrepreneurs, promoteurs, et nombreux maraîchers qui nourrissent la grande ville.

Luiz Manoel Machado avait toutes les raisons de penser que le transport intra-urbain constituait un bon investissement au vu de la croissance rapide de la région, et d’une manière ou d’une autre, une opportunité de reconversion pour les propriétaires fonciers. Au début de la décennie 1920, toutes les conditions sont réunies pour que Madureira devienne un nouveau centre-ville. Mais ni Machado, ni Queiroz qui meurt en 1921, ne verront la grande transformation qui attend Rio et Madureira dans la décennie suivante. Machado meurt en 1924 avant de passer la main à Edgard Romero, qui fera ensuite toute sa carrière politique dans le subúrbio nord de Rio jusqu’à sa mort en 1954, tandis que les enfants de Machado et Queiroz poursuivront eux aussi à leur manière leur mission « civilisatrice » et « bienfaitrice » (ils sont les benefactores de Madureira selon le Rio Ilustrado), se posant en élite d’une société encore en devenir.

Formation de Casa Verde

Dans une chronologie un peu plus tardive, les étapes de la formation du quartier de Casa Verde à São Paulo, qui lui aussi se verra brusquement peuplé à partir de la crise du café au début des années 1920, témoignent de modalités de production de la ville qui sont différentes. Pourtant, la trame et l’intrigue de l’histoire des deux subúrbios présentent des similarités qui font ressortir les traits de la transition urbaine brésilienne.

Comme à Rio, les alentours de la ville de São Paulo avant la proclamation de la République sont occupés par des fazendas encore en activité, bien que ce soit plutôt à l’intérieur de la province que l’activité agricole et productive soit la plus importante – celle-là même qui a employé le plus de travailleurs esclaves au xixe siècle – d’abord dans la vallée du Paraíba du Sud, vers Rio, puis en progressant vers l’ouest et l’intérieur. John Rudge, anglais de Gloucester arrivé avec la flotte portugaise en déroute en 1808, est devenu un membre du milieu commerçant anglais qui opère au Brésil au début du xixe siècle. Il épouse à Rio en 1832 Maria Amália, la fille de son associé Joseph Maxwell. Peu après son arrivée au Brésil, à la demande du roi du Portugal, il développe la culture du thé, depuis sa propriété de Morumbi, à São Paulo, qui lui avait été cédée à cette fin. Ses fils Guilherme et João Maxwell Rudge poursuivent les activités de plantation et investissent dans le café. João Rudge épouse la fille du sénateur Vergueiro 184 , homme politique et grand propriétaire du São Paulo connu pour avoir introduit précocement sur ses plantations le recours à une main-d’œuvre européenne « blanche ». Dans les années 1880, les deux fils investissent dans des propriétés près de la ville de São Paulo 185  : on retrouve Guilherme à Guarulhos, où il monte une société de tramway 186, tandis que João acquiert la fazenda de Casa Verde, détenue jusqu’au milieu du siècle par la famille Rendon Arouche et passée depuis entre plusieurs mains.

La fazenda ne produit plus beaucoup à cette époque. Rudge y laisse vivoter quelques cultures d’arbres fruitiers et un ancien moulin à blé, entretenus par des familles en esclavage puis par leurs descendants affranchis. Relativement proche du centre-ville (à 6 km de la Praça da Sé) la zone de Casa Verde est difficilement accessible à cause des nombreux méandres du Tietê. Elle a alors une fonction de quilombo, notamment lors des nombreuses évasions collectives depuis les fazendas dans les années qui précèdent l’abolition.

De fait, l’expansion de São Paulo est encore timide au début du xxe siècle, loin derrière celle de Rio de Janeiro qui compte déjà un million d’habitants. Le front d’urbanisation de São Paulo se situe au nord des quartiers du Bom Retiro et de Barra Funda, et s’arrête aux abords du fleuve Tietê : celui-ci connait des crues fréquentes, empêchant toute construction, et même son franchissement. Seul le quartier de Sant’Anna existe déjà au-delà du fleuve, à l’est de la fazenda de Casa Verde (figure 12).

Figure 12. Le futur lotissement Vila Tietê, au-delà du Bom Retiro, 1916. Source : extrait de Planta da Cidade de São Paulo, 1:20 000, levantada pela divisão cadastral da 2nda secção da direitora das Obras e viações da Prefeitura Municipal, 1916 (APESP). CC0

Alors que durant ces années, Madureira se densifie peu à peu autour de la gare ferroviaire, João Rudge ne semble pas encore s’intéresser à sa propriété et c’est finalement à son fils, Horacio Vergueiro Rudge, qu’il confie d’entreprendre son urbanisation 187 . Il faut d’abord que la municipalité de São Paulo engage l’aménagement du Tietê, dont on voit une étape à la figure 12, afin de pouvoir franchir le fleuve et étendre l’urbanisation vers le nord.

En 1913, les Rudge déposent en mairie leur projet de lotissement, appelé Vila Tietê, dont ils réussissent à vendre le premier lot à un briquetier (oleiro) local, un Portugais 188 . Ce lot fut racheté peu de temps après par un « oleiro bem conhecido da várzea » (briquetier bien connu du marécage), qui le revend à Paulo Mendes Bareto. Celui-ci y construit deux immeubles de rapport. D’après Aureliano Leite, les premiers habitants sont de « pauvres paysans récemment arrivés du vieux Portugal »189.

Mais l’ambition du lotissement est autre. Le projet des Rudge est sans ambiguïté spéculatif et la clientèle visée par la Vila Tietê est celle des « funcionarios e pequenos profissinais », employés et professions semi-qualifiées, dont ils espèrent bientôt livrer les « habitations attrayantes et modernes » (« moradias vistosas e modernas ») 190.

Or il faut pour cela régler au moins la question du franchissement du fleuve. En 1915, les Rudge font construire un pont de bois qui relie Vila Tietê au Bom Retiro, dans le prolongement de l’actuelle rue João Rudge. Mais la liaison avec le reste de la ville est encore périlleuse et Casa Verde garde ses fonctions de quilombo, qui font sa réputation dans les journaux et dans les récits des habitants actuels. Un crime au couteau est mentionné sur la rive du fleuve en 1918, ou encore l’assassinat de Manoel dos Santos, travailleur de la compagnie de chemin de fer Sorocabana, habitant Barra Funda, qui avait pris le pont pour fêter Noël dans un botequim (bar) au 5 rue Casa Verde.

Les Rudge sont alliés à plusieurs membres du gouvernement municipal : Arthur Rudge Ramos, leur cousin germain, sera par exemple nommé délégué de police en 1921. Ils obtiennent petit à petit des services pour le quartier : le district de police est mentionné dans la presse dès 1918 et un nouveau poste est inauguré en 1921 191 .

Le projet des Rudge est de créer un quartier emblématique de la modernité et du progrès urbain, dans lequel les élites du café pourront investir. Pour cela, il faudra, comme à Madureira, procéder d’abord au désenclavement du lotissement. Le pont de bois construit en 1915 ne suffit pas à convaincre les classes moyennes de s’installer dans une région encore sauvage et la vente des lots peine à démarrer.

On peut se faire une idée de la population présente entre 1918 et 1921 à travers les victimes de faits divers mentionnées dans les chroniques du journal O Combate. On y trouve par exemple un « Portugais marié », « un charretier noir de 50 ans », « un travailleur de la Sorocabana (Estrada de Ferro) portugais », « un charretier noir de 39 ans », divers enfants en bas âge victimes de l’épidémie de grippe espagnole de 1918, « un ouvrier italien de 45 ans, marié », et « un portugais propriétaire d’une étable » qui se dispute avec ses deux voisins japonais. Le journal mentionne également une plainte déposée par la mairie contre le propriétaire d’une chácara (terrain rural), qui y a édifié une maison sans permis de construire, plainte d’ailleurs non retenue par le tribunal en vertu du droit de propriété.

Jusqu’à la délivrance du décret d’urbanisation du lotissement par le maire Firmiano Pinto, le paysage de Casa Verde alterne encore entre cadre champêtre (Julio de Mesquita Filho y organise un pique-nique pour fêter sa promotion au journal Estado de São Paulo en 1921) 192 et quilombo urbain. On peut y consulter un feiticeiro (sorcier) renommé : c’est le refuge « du noir José Benedicto Whitacker, vagabond et ignorant, falsifiant ses compétences, mélange de spiritisme et de sorcellerie, desquelles il tirait sa subsistance » 193 . Les habitants qui s’y sont déjà établis réclament à la Light, à plusieurs reprises dans le journal O Combate en 1920 et 1921, une liaison par tramway, ce qu’ils obtiennent en 1922.

Les choses s’accélèrent alors. Horacio Rudge fait entrer son fils, Oswaldo de Souza Rudge, dans la gestion du lotissement. Celui-ci dessine la Praça do Centenario, où est situé le terminus du bonde 55 qui relie désormais Casa Verde au centre-ville (à São Bento) tandis que les sœurs d’Horacio, Ana et Paulina, s’occupent des questions « sociales » du quartier par la mise en place de services (église et école, charité). Elles sont ainsi désignées « bienfaitrices » de Casa Verde dans les articles qui recensent régulièrement leurs œuvres.

Ainsi, dans les années 1910 et comme à Rio, les terres agricoles de la périphérie de São Paulo connaissent un changement de destination, passant de l’usage agricole à l’urbanisation et permettant aux fazendeiros une conversion de leur capital. Largement spontanée, progressive et opportuniste à Madureira, l’urbanisation de Casa Verde relève au contraire d’un projet assumé de promotion et de spéculation entrepris par la famille Rudge, membre de l’oligarchie pauliste des planteurs du café, qui l’impose dans un territoire déjà occupé par des populations marginales, pauvres et qui tentent d’y cultiver leur nourriture. Des immigrés portugais s’y installent, comme à Madureira, pour développer une petite agriculture tout en restant connectés à la ville. Les Rudge gèrent leur investissement en assurant l’articulation avec la politique de la municipalité, afin de valoriser les terrains. Ils prennent de fait la fonction de « chefs politiques » en défendant les intérêts de la propriété foncière urbaine, à commencer par la leur.

Avant que des dynamiques de peuplement plus puissantes traversent les zones périphériques des deux villes à partir de 1920, celles-ci présentent déjà une trame foncière, sociale et politique qui orientera la formation des subúrbios, dans leur morphologie comme dans leur structure sociale.

Dans les deux cas, la ville s’est étendue sur des zones marginales, où l’agriculture perd depuis longtemps du terrain. Le déclin est peut-être moins important à Madureira, où une activité de maraîchage destinée au marché local s’est développée avec l’arrivée des premières populations migrantes. Celles-ci constituent une partie de la classe sociale de commerçants en mesure d’investir dans l’urbanisation de la zone, prête à s’allier avec les propriétaires fonciers. Ces derniers, qui détiennent le patrimoine foncier et étaient récemment propriétaires d’esclaves, sont déjà insérés dans le réseau politique urbain et deviennent les opérateurs naturels de l’intégration du lieu à la zone urbanisée. Ils renforcent dans ce processus leur fonction politique, en particulier la famille Machado.

L’urbanisation de Casa Verde, en revanche, relève clairement de l’initiative et de l’investissement direct d’un membre de l’oligarchie pauliste. Casa Verde fait alors figure de no man’s land semi-sauvage dont la conquête – à travers l’urbanisation – symboliserait les progrès d’une civilisation brésilienne. C’est ce projet, économique et moral, que Jõao Rudge confie à ses enfants, Horácio, Ana et Paulina au début des années 1920. Il repose sur une forte valorisation des terrains, rendue possible par les services et équipements obtenus grâce aux partenaires économiques et politiques de leur réseau, dans le cadre de mécanismes de production urbaine fortement concentrés et maîtrisés. Ils conçoivent leur Vila Tiêté comme une extension de la zone urbaine de São Paulo accompagnée d’une expansion de leurs capitaux propres. Sans perdre leur importance ni leur fonction de chefs politiques, les Rudge comme les Machado vont voir leur rôle évoluer face à l’intensification du peuplement, dans le contexte de transformations politiques importantes.

Pour citer ce chapitre : Michel Aurélia, « La formation de Madureira et Casa Verde (1910–1920) », dans Harlem au Brésil. Vivre après l’esclavage dans les faubourgs de Rio de Janeiro et São Paulo, 1920-1940, Université Paris Cité, 2026, p. 61-78.

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© Aurélia Michel, 2026