Le peuplement des subúrbios de deuxième génération, à partir de 1920 et jusqu’à environ 1940 lorsque le front d’urbanisation se déplace au-delà (aux limites de l’État de Rio et sur la Serra da Cantareira pauliste) répond à deux logiques qui se confrontent sur le terrain. La première est le processus de métropolisation des deux agglomérations, plus précoce à Rio et plus rapide à São Paulo, qui s’accompagne d’une division sociale de l’espace accentuée par les politiques urbaines. Certains subúrbios prennent ainsi des fonctions sociales précises en devenant les résidences destinées aux classes dites de « travailleurs », de l’industrie ou des services, qui sont ainsi soumis au franchissement de la distance par les transports collectifs. Le déplacement de nombreuses populations du centre vers les banlieues est susceptible d’atténuer les segmentations communautaires et raciales que l’on pouvait constater depuis la fin du xixe siècle.
Cette logique de la ville industrielle rencontre celle des dynamiques migratoires qui nourrissent la croissance urbaine. Tandis que les grands flux de migration internationale se sont taris après la Première Guerre mondiale, de nombreuses populations arrivent des régions de plantation, de l’intérieur pauliste, de l’État de Rio et du Minas Gerais principalement, pour tenter leur chance en ville. Or, ces populations sont diversifiées : une grande partie est constituée par les migrants européens (arrivés en majorité entre 1880 et 1910) et leurs descendants, qui proviennent entre autres du front pionnier du café alors en crise ; une autre est issue des régions de plantation plus anciennes, de sucre ou de café, et comprend en majorité des populations afro-descendantes, descendants d’affranchis ou de noirs nés libres. Enfin des migrations de diverses régions du pays, notamment depuis le Nordeste – de l’État de Bahia et de Pernambouc – continuent d’alimenter la croissance de la capitale, Rio.
Ce chapitre résume les grandes lignes de ces processus à partir des études urbaines et migratoires sur les deux villes avant de s’intéresser plus spécifiquement aux contextes de Casa Verde et Madureira.
Dans son ouvrage sur la formation de la métropole de Rio, Evolução urbana do Rio de Janeiro, Mauricio Abreu reconstitue les étapes de la relation entre croissance et politique urbaine, et ses conséquences sur la division sociale de l’espace au cours de la première moitié du vingtième siècle 68. Du fait de son statut de capitale de l’Empire du Brésil instauré en 1822, puis de la République proclamée en 1889, les politiques urbaines cariocas présentent des enjeux particuliers à la fois pour l’urbanisation et l’administration du territoire municipal. Celui-ci, assez étendu autour de l’agglomération du port de Rio de Janeiro, est créé en 1834 sous le statut de Municipio Neutro, territoire prélevé à la Province de Rio créée comme toutes les autres par la Charte de 1824 69, et qui dépendait alors directement du gouvernement central.
Dirigée par un maire (prefeito) nommé directement par le Président de la République et par une Assemblée municipale (Câmara municipal 70 ), la ville bénéficie, en tant que capitale et vitrine du pays, d’un investissement public et d’interventions récurrentes de l’État fédéral 71. Au début de la première République, cette intervention consiste en des opérations d’« embellissement » et à répondre aux urgences sanitaires dans le centre-ville. Les cortiços, habitations bon marché qui logent dans une grande promiscuité les travailleurs pauvres de la ville, sont en effet considérés comme le foyer des épidémies de fièvre jaune qui menacent la population 72.
Sous l’effet de la croissance de la production de café dans la vallée du Paraíba 73 et des débuts d’une activité industrielle, la ville s’étend au cours du xixe siècle à la faveur d’investissements coordonnés dans le transport urbain (le tramway, appelé le bonde, puis l’omnibus) et la promotion foncière, selon un schéma constant associant les compagnies privées (en particulier, à partir de 1915, la compagnie canadienne Light and Power qui assure l’acheminement de l’électricité et développe un réseau de tramway), les promoteurs fonciers et les responsables de la municipalité. Du fait de leur caractère lucratif, les opérations d’urbanisation sont destinées aux classes supérieures et moyennes supérieures. En dépit d’un relief accidenté (présence de nombreuses collines tout près de la bande littorale), la progression de l’urbanisation se fait vers le sud du centre, le long du littoral (Flamengo, Botafogo puis Copacabana et Ipanema). Au-delà de la partie nord de la ville, où se sont concentrées les activités industrielles et portuaires, de nouvelles zones sont occupées par des populations plus modestes, ouvrières et petites classes moyennes, sans que la municipalité n’engage réellement de moyens pour le raccordement aux réseaux. Parallèlement, l’exploitation de trois lignes de chemin de fer qui relient les zones de production rurales à la ville, celle de la compagnie Estrada de Ferro Pedro II qui relie Rio à São Paulo depuis 1858, la ligne Leopoldinha vers la Province du Minas Gerais en 1874, la ligne Estrada de Ferro de Rio d’Ouro depuis 1883, suscite un peuplement croissant, le long des voies, qui s’accroit au fur et à mesure de la création de nouvelles gares. Afin de répondre à ce nouveau besoin du transport de passagers, le trafic ferroviaire devient quotidien (la station Cascadura est desservie deux fois par jour à partir de 1870 74 ) avec pour conséquence l’accélération du peuplement des subúrbios au nord de la ville (voir figure 1).
Figure 1. Planta da cidade do Rio de Janeiro e subúrbios, 1890. CC0
De 1903 à 1906, le mandat du maire Francisco Pereira Passos, que l’on surnommera le « Haussmann tropical » pour ses importantes interventions dans le centre et sur les axes de circulation, confirme ce processus de distinction entre une zone « sud » littorale, qui profite d’équipements et de travaux de rénovation urbaine, et une zone « nord » qui s’étend le long des lignes ferroviaires. Surtout, en ouvrant de nouvelles voies et une grande avenue dans le centre, les travaux de Pereira Passos conduisent à la destruction de nombreuses habitations populaires, notamment sur les collines habitées par les travailleurs du port et du centre-ville, qui vont alors s’installer aux lisières de la ville (au-delà du quartier de Cidade nova et de la Praça Onze) ainsi que sur les collines du centre dont les morros da Providencia et celles de la zone sud (figure 2).
Figure 2. Rio de Janeiro 1906, avec le tramway Light & Power. Source : Pearson, Frederick Stark: Rio de Janeiro Tramway, Light & Power Co., Rio de Janeiro, Brazil: Tramway and R.R. lines in Rio. New York, F.S. Pearson, 1906. CC0
Au cours des années 1910, le capital des sociétés de construction civile et de transport se concentre. La Light obtient le monopole des concessions de transport en 1915, tandis que la Rio de Janeiro City Improvements, de capital anglais, développe le réseau des égouts 75. C’est seulement à partir de 1919 que la municipalité brise les monopoles et ouvre de nouvelles concessions gérées par la ville sur les zones moins rentables. À l’occasion des fêtes de célébration du centenaire de l’Indépendance en 1922, des investissements publics, fédéraux et municipaux, permettent de lancer une deuxième série de travaux d’aménagement du centre-ville, avec les mêmes méthodes (destruction des morros, percement d’axes de circulation et agrandissement de places) qui entrainent les mêmes conséquences, repoussant les populations vulnérables soit vers les subúrbios, soit vers de nouvelles collines (qui commencent à prendre le nom de favelas), cette fois dans la zone sud où se développent les emplois de services domestiques et tertiaires (figures 3, 4).
Figure 3. Carte de Rio en 1920. Source : Recenseamento Geral do Brasil 1920, vol II, 1a parte, População do Rio de Janeiro. CC0
Figure 4. Carte du District Fédéral en 1923. Source : Editions Lammaert, Companhia Rio de Janeiro, 1923. CC0
C’est à cette époque, et en particulier pour répondre à la « question sociale » posée par le développement de la ville, que se met enfin en place une réelle politique urbaine à l’initiative de l’État 76. La mairie de Rio veut alors s’appuyer sur un plan d’urbanisme ambitieux, qu’elle commande à l’architecte français Alfred Agache. Le plan Agache, publié en 1927, traduit dans les termes de l’urbanisme moderniste un zonage socio-spatial de Rio : il préconise une importante réorganisation du centre pour le resserrer autour de ses fonctions politiques et culturelles, une zone commerciale au sud et l’extension des quartiers résidentiels de catégorie supérieure vers le littoral sud (Ipanema, Leblon, Lagoa, Gávea) ainsi qu’un investissement public massif dans la zone nord et les subúrbios, grâce à la promotion de sociétés de type HBM (Habitations Bon Marché) pour les classes ouvrières. Quant aux populations résiduelles des morros et favelas dont le plan recommande l’éradication, qui n’ont fait qu’augmenter, un relogement est envisagé dans des « habitations populaires » encore plus simples, plus distantes et meilleur marché qu’il faudrait implanter au-delà des cités ouvrières.
Bien que drastique et jamais appliqué, le plan Agache décrit et formalise de manière assez précise la structure spatiale de la société de classes telle que les élites pouvaient la concevoir à Rio, dans laquelle l’industrie et la question de sa main-d’œuvre sont devenues essentielles. La « Révolution de 1930 » met fin aux initiatives de la municipalité, mais sous l’Estado Novo en 1937, Getúlio Vargas charge Henrique Dodsworth, en tant qu’interventor (sous la responsabilité directe du Président) du District Fédéral (DF), de mettre en œuvre en partie ce schéma directeur, en particulier pour favoriser le développement de la zone industrielle, la desserte des subúrbios et la circulation avec le centre. À nouveau, le percement de l’avenue Vargas, de 1937 à 1944, repousse les populations du centre vers le nord, où surgissent de nouvelles favelas à proximité des industries récemment implantées. Avec l’ouverture en 1946 d’un axe routier doublant la circulation ferroviaire, l’avenue Brasil, ainsi qu’une politique de prix unique dans les transports ferroviaires, le peuplement des subúrbios se poursuit au-delà de la limite du DF, tandis que de nombreuses favelas sont recensées en 1948 sur l’ensemble du territoire 77. À cette époque, les termes de « zona sul », « zona norte » et « subúrbio » sont clairement associés à des groupes sociaux : respectivement classes supérieures et moyennes supérieures, petites classes moyennes, et classes populaires 78.
Dans des proportions différentes mais suivant une chronologie similaire, la croissance de São Paulo se présente également comme un processus poussé de division socio-spatiale. Toutefois, les conditions politiques et démographiques expliquent les principales différences entre les deux métropoles.
Contrairement à Rio qui est la principale ville du pays depuis la fin du xviiie siècle, São Paulo est encore à la fin du xixe siècle une petite ville de 65 000 habitants en 1890 (contre 580 000 en 1920), dont 68 % sont nés à l’étranger 79. La croissance très rapide de la ville lors de la décennie précédente correspond en effet au plus haut de la politique pauliste de subvention à l’immigration, avec un contingent d’Italiens qui fournit à lui seul 35 % des habitants urbains en 1893.
Le centre de la Cidade, formé par les trois rues XV de Novembro, São Bento et Direita dessinant le Triângulo (triangle), est alors débordé par le peuplement proche des gares des trois lignes de chemin de fer liées depuis 1870 à la production de café : la ligne qui relie Rio et São Paulo par la vallée du Paraíba, la ligne qui conduit vers les zones caféières de l’Ouest (Sorocabana) et la ligne qui conduit à Santos, principal port d’exportation du café brésilien. Les grands propriétaires de plantations de café (fazendeiros) qui occupaient jusque-là les alentours des gares, se déplacent vers un grand lotissement, Campos Elyséus, tandis que le percement de l’Avenida Paulista un peu plus au sud suscite l’installation des familles aisées de la ville. Autour des gares, une population dense employée dans différents services et petites industries emménage dans des cortiços ou maisons de mauvaise qualité dont l’insalubrité provoque les mêmes problèmes qu’à Rio (figure 5).
Figure 5. Carte de São Paulo en 1881. Source : Kuvasney Eliane, « Os mapas como “operadores espaciais” na construção da cidade de São Paulo do início do século XX », Revista do Instituto de Estudos Brasileiros, 2016, p. 167-182. CC0
En tant que capitale de la Province de São Paulo, la municipalité est dotée d’un maire et d’un conseil municipal mais son budget reste dépendant de l’administration de la Province (puis de l’État de São Paulo à partir de 1889). En 1886, le conseil municipal émet une législation (le Código de Posturas et le Padrão Municipal) qui délimite un territoire au-delà duquel la construction de logements populaires et ouvriers est interdite. Tout le centre-ville est ainsi fermé aux industries, au passage du bétail ou de l’élevage de la volaille, mais aussi des batuques 80. Après l’épidémie de fièvre jaune de 1893, la municipalité forme une commission d’hygiène qui aboutit à un code sanitaire (Código Sanitário) confirmant le périmètre d’interdiction des cortiços et encourageant, par des avantages fiscaux, la construction privée d’habitat populaire dans la zone suburbaine (les villas operárias).
Durant la longue période où la municipalité est dirigée par Antonio Prado (1899-1911), l’État de São Paulo entreprend l’assainissement des terrains marécageux autour du fleuve Tietê et canalise ses affluents (le Pinheiros et le Tamandatuei), libérant des terrains pour la promotion urbaine. De même qu’à Rio, ce sont les compagnies privées, de capital national et international, qui opèrent le lotissement, la desserte et le raccordement électrique dans de nouveaux quartiers qu’elles choisissent en fonction de leurs propres opportunités foncières. Ainsi le quartier d’Hygienópolis émerge à partir de 1895 dans le district de Consolação. Les responsables municipaux et les propriétaires des terrains sont associés dans ce mécanisme. Le Setor municipal de Obras Publicas (service municipal des travaux publics), créé en 1899, travaille ainsi directement avec la Light & Power Company qui élabore elle-même les plans de la ville en 1905 (figure 6).
Figure 6. São Paulo en 1905. Source : Planta geral da Cidade de São Paulo, 1905, 1/200 000, adoptado pela Prefeitura municipal, APESP. CC0
Ainsi, à partir de 1911, la Light achète des terrains à l’ouest et au sud-ouest en vue de produire des lotissements luxueux, qu’elle raccorde aux réseaux d’eau potable et d’assainissement, à l’électricité et au réseau de tramways. La société de promotion City of São Paulo y promeut un nouveau mode d’habitat, une « cité-jardin » inspirée par Ebenezer Howard, qui repose sur la ségrégation avec la zone du centre, l’exclusion du commerce et l’occupation de la rue. Elle lotit le nouveau quartier Jardim América, et sur le même modèle, Vila Butantã à l’est.
Pendant la même période, de nombreux terrains plus petits font l’objet d’opérations de moindre envergure, avec des formes légales plus floues et sans autre planification que le découpage des lots et la construction rapide d’habitats bon marché : le long des voies de chemin de fer – surtout celle vers Santos, autour des industries qui s’implantent derrière les gares dans les quartiers de Parí, Brás, Mooca et Bom Retiro. Sans intervenir directement, la municipalité favorise leur construction par des exemptions fiscales et une attribution facilitée des concessions sur les services (figure 7).
Figure 7. Carte de São Paulo en 1916. Source : Arquivo Público do Estado de São Paulo. CC0
Les différents quartiers de la ville, pas forcément raccordés entre eux notamment à cause des nombreuses várzeas (abords des rivières marécageux et pentus), composent donc une mosaïque précise qui distribue les habitants selon leur catégorie sociale. Au début des années 1920, de même qu’à Rio, un groupe d’architectes, ingénieurs issus de l’école polytechnique de São Paulo, ainsi que le directeur du département des travaux publics, Victor Freire, qui occupe ce poste de 1899 à 1926, commencent à promouvoir le terme d’urbanisme et avec lui le principe d’une planification par les pouvoirs publics et la reprise en main des concessions monopolistiques de la Light 81. Parallèlement, la question sociale – plus que sanitaire – s’impose à l’agenda des autorités de l’État de São Paulo, qui depuis 1910 tente d’assurer l’acheminement de la main-d’œuvre vers l’intérieur du territoire, mais aussi vers les industries 82 (figure 8).
Figure 8. Carte de São Paulo en 1927. Source : Arquivo Público do Estado de São Paulo. CC0
En 1929, après une période de fièvre immobilière due à la fois à l’inflation et à la reprise des cours du café, la mairie de São Paulo produit elle aussi son premier plan de planification urbaine, deux ans après le plan Agache. De même que ce dernier, le « plan das Avenidas » est finalement appliqué à partir de 1937 sous l’Estado Novo, lorsque son concepteur, l’architecte Francisco Prestes Maia, devient le maire de la ville. Il comprend de la même manière un réaménagement du plan de circulation du centre-ville avec le percement de nouveaux axes (principalement l’avenue Nove de Julho), et des progrès dans la viabilisation et l’assainissement des terrains autour du fleuve Tietê et des rivières qui traversent la ville, ce qui facilite l’occupation de la zone nord située entre le Tietê et les montagnes de la Cantareira. Comme à Rio, ces importants travaux repoussent les populations pauvres du centre vers les vilas 83 des subúrbios voire au-delà, dans la zone industrielle en plein développement de San André, São Bernardo et São Caetano (plus tard surnommée ABC). Schématiquement, São Paulo s’organise donc à la fin des années 1940 autour d’un centre paupérisé, d’une première ceinture industrielle et d’une seconde de subúrbios, excepté en direction de l’ouest et du sud-ouest où se sont formés les « jardims » et autres lotissements exclusifs destinés aux classes supérieures.
Ainsi, les deux métropoles se sont globalement construites à l’initiative du secteur privé, ciblant les aspirations des classes supérieures et au gré de la gestion des problèmes posés par la croissance urbaine. La planification, notion qui s’impose progressivement à partir de 1920 et s’applique véritablement sous l’Estado Novo, a répondu à des intérêts différents puisque dans un cas, c’est l’État fédéral et le pouvoir politique, qui dépend aussi désormais de l’électorat de la ville de Rio, qui ont dû répondre à la question urbaine ; dans l’autre, ce sont les autorités de l’État de São Paulo, par l’intermédiaire de la municipalité de São Paulo, qui interviennent dans la continuité d’une politique de main-d’œuvre sur les conditions de subsistance des populations ouvrières. À la fin des années 1940 et alors que l’industrialisation connait une situation de croissance exceptionnelle, les deux villes témoignent des ségrégations sociales et des catégories de la société industrielle 84 : classes aisées installées dans des quartiers périphériques équipés et aménagés, classes « laborieuses » regroupées dans d’autres périphéries sans bénéficier des mêmes services et infrastructures, et enfin classes paupérisées qui occupent les interstices de la ville : près du centre dans les collines ou les várzeas, près des industries et surtout près des quartiers riches où se concentrent les emplois domestiques et de service. À partir de 1945, c’est également dans les subúrbios consolidés que les favelas se multiplient.
La prise en compte de la dimension raciale de cette répartition sociale de l’espace est rendue très difficile en l’absence de données continues à l’échelle des districts ou des quartiers des deux villes. Cela dit, il est raisonnable de supposer une évolution de la position spatiale des noirs dans les deux villes à partir de généralités dans les recensements ou telle qu’elle est perçue chez les chroniqueurs de la ville entre la fin du xixe siècle et la fin des années 1940.
Dès avant l’abolition et en raison du nombre important de travailleurs esclaves de ganho (en auto-location), d’affranchis et de noirs libres dans les deux villes, des quartiers de concentration de la population noire s’étaient constitués, là où se trouvaient les principales confréries, les lieux d’emplois, les terreiros de santos – lieux de culte et d’ancrage des religions afro-brésiliennes, ou encore les espaces de marges qui fonctionnaient comme quilombos.
À Rio, la proportion plus importante de population noire et métisse (38 % de la population en 1890) se traduit également par une dispersion plus importante dans l’espace. Il existe cependant au moins deux zones de fixation : le quartier du port (Saúde) où l’on retrouve les travailleurs du port, et la zone de la Praça Onze 85, à la lisière urbaine vers le nord, qui reçoit une partie des populations évincées par le démantèlement des collines du centre (morros), et forme avec l’arrière-port la vaste zone surnommée Pequena África 86.
À São Paulo, les noirs sont présents dans le centre, le Largo Rosário – la rue Direita était un point de rassemblement rituel le dimanche – et sont surtout concentrés dans les zones de fret, près des gares (dans les quartiers de Barra Funda et Lavapés). À partir de 1900, des quartiers réputés noirs se forment à proximité des nouvelles zones résidentielles de luxe (par exemple à Bexiga, à proximité des résidences de Campos Elyseus et de l’Avenida Paulista à São Paulo).
Ces quartiers ou « territoires noirs » 87 de São Paulo étaient régulièrement soumis à la répression policière, par l’application du Código de posturas et du Código sanitario (contre le vagabondage, la vente ambulante et le batuque, tambour) qui les visaient spécifiquement 88.
Durant les deux premières décennies du xxe siècle, ils participaient à une ségrégation relativement nette des espaces raciaux et ethniques : à Bexiga par exemple ils étaient mitoyens d’une importante communauté italienne. São Paulo, ville de migrants, connaissait des processus comparables à la formation de l’espace urbain de Chicago, avec l’apparition de quartiers « d’enkystement ethnique », avec par exemple une communauté proche-orientale dite « syrienne » dans la rue 25 de Março, une communauté juive dans le quartier de Bom Retiro, ou une communauté japonaise à Liberdade 89.
Or, à partir de 1920, l’organisation raciale et ethnique de l’espace à São Paulo est plus difficile à établir ; il est encore plus difficile de mettre en évidence un processus de ghettoïsation similaire à celui observé dans les villes du Nord-Est étasunien à la même époque. De fait, un tel processus est quasiment impossible à démontrer de manière empirique, puisque très peu de données statistiques localisées incluant le critère de la race ou de la couleur ont été produites sur cette période. Le recensement national de 1920, qui donne lieu à un volume détaillé sur chacune des deux métropoles, ne comportait pas le critère de la couleur. Un recensement économique effectué par le Secrétariat à l’agriculture, à l’industrie et au commerce de l’État de São Paulo en 1934 indique les districts où la population noire dépasse 10 %, notamment dans les zones périphériques de la zone nord nouvellement peuplées : Casa Verde, Senhora do O, Santana. Le recensement de 1940 incluait cette fois le critère de la couleur dans son questionnaire 90, mais seuls quelques travaux sur la répartition socio-raciale dans l’espace urbain l’ont exploité 91. L’autre difficulté méthodologique pour démontrer des processus de ségrégation est l’échelle d’analyse, puisque, comme à Rio, les populations les plus pauvres sont réfugiées dans des interstices, enclaves, terrains en pente, parfois tout proches des quartiers les plus aisés. Le géographe Aroldo Azevedo, auteur d’une vaste étude sur l’agglomération de São Paulo qui a travaillé à partir du recensement de 1950 92, note que la croissance des populations pardos (métisses) est faible sur la dernière période intercensitaire (1940–1950), tandis que celle des populations noires est bien plus importante : il l’explique par la migration depuis les régions de plantation voisines 93 et par une croissance naturelle de la population noire due à de meilleures conditions de vie en ville. S’appuyant également sur l’étude de Bastide et Fernandes, il fait ce bilan pessimiste sur la situation des noirs dans la ville :
Les 170 000 noirs présents dans la capitale pauliste en 1950 se répartissent plus ou moins dans toute l’aire urbaine et municipale. Pourtant, on peut noter une concentration plus importante dans certains quartiers (Bela Vista, Barra Funda, Casa Verde, etc.) où ils vivent en habitat collectif ou « cortiços » misérables et dans une lamentable promiscuité, ou bien dans de modestes logements précaires, dans les soubassements des vallées urbaines, dans les terrains vagues ou d’utilisation difficile. C’est que, sauf rarissimes exceptions, cet élément ethnique continue à appartenir aux classes les moins favorisées, dont le niveau de vie est parmi les plus bas, même si on voit se dessiner un mouvement bienvenu d’amélioration de la situation 94.
Toujours à partir du recensement de 1950, Giorgio Mortara résume la situation à Rio 95 : tandis que le recensement identifie 28 % de la population de la ville comme noire (11,3 %) ou parda (17,3 %), avec une proportion de femmes plus importante que dans la population blanche, ce pourcentage augmente jusqu’à 47 % dans la zone Noreste (banlieues de Anchieta, Pavuna, Madureira et Piedade), ou dans la zone sud de Gávea (35 %), où la demande en services domestiques est importante, tandis qu’il descend globalement dans les zones centrales à 20 %. Si cela peut sembler une discrimination de couleur par relégation aux périphéries, il est difficile de la constater si l’on en reste à l’échelle du district, étant donné la forme spécifique de l’occupation des favelas et des collines qui n’est pas visible dans le recensement.
De fait, les poches de pauvreté dans les zones d’habitat insalubre se multiplient dans la ville et frappent les observateurs – la situation misérable des noirs dans les várzeas de São Paulo fait par exemple forte impression à Claude Levi-Strauss au milieu des années 1930, qui les relate dans Tristes tropiques 96. Mais les données du recensement sur ces trois décennies indiquent en même temps que la majorité des populations noires dans les deux villes participe de leur expansion, à travers le peuplement des périphéries, et avec l’ensemble des nouveaux habitants qui forment peu à peu la métropole. Si certaines banlieues en accueillent des proportions plus importantes, la population noire urbaine contribue de manière générale à la formation des faubourgs populaires de Rio comme de São Paulo. Elle y partage un espace nouveau, avec des migrants qui sont descendants d’affranchis, étrangers ou enfants d’étrangers.
Ainsi, si ses aspirations sont largement communes, l’immense majorité de la population urbaine installée entre 1920 et 1950, celle des péricentres industriels de São Paulo ou de la zona norte de Rio, celle surtout de la zone des subúrbios et de la zone suburbana, qui représentent près de la moitié de la population urbaine en 1940, peut difficilement se laisser ranger dans une catégorie sociale homogène 97.
Depuis 1920, ce sont les districts dit « suburbains » des municipalités du District Fédéral et de São Paulo qui connaissent les taux de croissance les plus importants des deux agglomérations, le front d’urbanisation produisant à partir de 1940 une deuxième couronne de subúrbios. Selon le géographe Azevedo, cette croissance et densification des subúrbios s’opère dans toutes les directions depuis le centre de São Paulo : la zone sud accueillant plutôt les classes intermédiaires et supérieures, et les zones nord et est les catégories populaires 98. De même à Rio, la zona suburbana connaît les croissances les plus élevées de l’agglomération 99 et rassemble peu à peu la majorité de la population métropolitaine 100.
Par opposition aux régions destinées à la classe média (classe moyenne) et aux catégories supérieures (zona sul à Rio, quartiers ouest/sud-ouest à São Paulo), la population des districts suburbains a d’abord été associée par les observateurs contemporains – notamment les géographes de la décennie 1950 – de manière assez uniforme et parfois misérabiliste, aux « cités (vilas) ouvrières » à São Paulo ou plus généralement aux « classes populaires » : « les classes inférieures, les ouvriers d’usine, les manœuvres, les fonctionnaires de rang inférieur, etc. 101 ». D’après Pierre Monbeig qui écrit en 1948, les conditions de logement et de vie de ces nouvelles périphéries n’ont rien à envier à celles des anciens faubourgs industriels qui ont vu proliférer les cortiços, en dehors de la taille des logements :
… dans ces « vilas » ouvrières [des lotissements modernes de la périphérie industrielle], chaque famille vit sous son toit. Le loyer n’en est que plus élevé : 159 cruzeiros pour 2 pièces, 200 pour 3 pièces alors que le salaire n’est guère plus élevé que celui indiqué plus haut [250 à 500 cruzeiros]. Ici, la famille ne souffre pas de l’entassement mais elle risque fort de pâtir de l’isolement : la « vila » est souvent distante de la ville, son peuplement est incomplet, les rares boutiquiers profitent sans scrupule du monopole de fait dont ils bénéficient. Enfin il est rare que les conditions d’une hygiène élémentaire soient remplies dès la phase initiale du lotissement 102.
Ces caractérisations renvoient grossièrement au découpage socio-spatial des schémas directeurs – la Comissão de estudos de zoneamento créée en 1929 à la mairie de São Paulo, le Plan Agache à Rio – qui localisent dans les périphéries les zones résidentielles des « travailleurs », ainsi que la politique urbaine sous l’Estado Novo qui conçoit également le zonage d’affectation des sols de la métropole industrielle.
De nombreux travaux ont pourtant montré que la production des subúrbios sous la première République avait suivi des logiques plus complexes de stratification socio-spatiale 103 et que la banlieue n’était pas seulement le « refúgio dos infelizes » (refuge des malheureux) selon l’expression de l’écrivain Lima Barreto en 1922 104. Ces travaux témoignent d’un jeu complexe entre les structures socio-foncières de la plantation encore très présentes dans le territoire rural des deux municipalités 105, les logiques du marché immobilier et foncier 106, et enfin la diversité des composantes sociodémographiques de la population entre les deux recensements de 1906 et 1920 à Rio, comme le montre le travail de Cristina Miyasaka sur le subúrbio de Inhaúma 107 ou de Rafael Mattoso sur celui de Engenho de Dentro 108 .
Or, malgré la simplicité des schémas directeurs et plans d’urbanisme municipaux, la complexité du tissu social et urbain dans les subúrbios de première génération pourrait aussi s’appliquer à la période 1920–1940, pour laquelle les travaux sont plus rares. Afin d’apprécier les dynamiques qui s’enclenchent à partir de 1920 avec l’accélération de l’occupation des subúrbios et leur extension sur une deuxième « couronne », il est nécessaire de revenir sur les composantes du peuplement. En effet, il faut prendre en compte à la fois la rapidité du peuplement et les processus de sédimentation, d’accumulation, de transformation des activités économiques et des fonctions urbaines pour comprendre le type de sociétés qui se forment dans les subúrbios.
Le schéma général de ce peuplement entre 1920 et le milieu des années 1940 s’articule autour de trois processus démographiques.
C’est d’abord le contexte de la fin des grands flux migratoires internationaux au Brésil, après deux décennies où les volumes ont été au plus haut (plus de 2 millions d’étrangers sont entrés au Brésil entre 1890 et 1911). L’État de São Paulo, première destination de cette immigration, avait ainsi reçu 720 000 étrangers entre 1890 et 1900, principalement par la migration subventionnée (qui concerne 80 % des migrants), avant que la migration spontanée devienne majoritaire dans la décennie suivante (concernant 60 % des 420 000 migrants entre 1900 et 1910 109 ). La Première Guerre mondiale freine brutalement les départs d’Europe vers le Brésil (seulement 20 000 migrants par an dans l’État de São Paulo entre 1914 et 1918), et la dynamique d’immigration internationale s’éteint définitivement après qu’une législation restrictive en 1931 régule les entrées dans le pays (288 000 seulement en totalité pour les années 1930 et 18 000 entre 1940 et 1945 110 ). Or, la migration internationale avait été un facteur direct de la croissance urbaine de São Paulo dans les années 1890. La ville comptait déjà 68 % d’étrangers en 1893 et ils sont 34 % dans le recensement de 1890 à Rio. Sans que l’on puisse connaître leur proportion exacte, différents auteurs considèrent qu’un tiers des étrangers entrés au Brésil s’installaient en ville, en premier lieu à Rio et São Paulo.
Mais à partir de 1920, même si les zones de plantation continuent d’accueillir une immigration internationale 111 , la croissance urbaine est désormais largement le fait d’une migration interne. Ainsi, la ville de Rio accueille un peu plus de 600 000 habitants entre 1920 et 1940, dont 60 % sont des migrants internes et seulement 15 % des migrants étrangers, tandis que l’accroissement naturel est responsable de 25 % de l’augmentation de la population 112. Cette tendance s’accentue dans les années 1940, puisque 70 % des 613 000 nouveaux habitants sont des migrants internes, la croissance naturelle intervenant pour 27 % et la migration internationale seulement pour 4 % 113 .
Pour José de Souza Martins, qui s’appuie sur les témoignages recueillis par Eunice Durham 114 ou sur celui de Carolina de Jesus publié en 1960 115, la migration vers São Paulo, comme toutes les migrations, est sélective : quand bien même elle concerne toutes les classes sociales, elle est plus fréquente chez les classes intermédiaires éduquées ou qualifiées qui viennent déjà d’un monde urbain.
En outre on doit distinguer deux mouvements importants de cette migration interne sur la période. Le premier est la conséquence immédiate des chutes du cours du café en 1920, touchant avant tout les régions « neuves » du front pionner du café, en particulier la région des plantations de l’ouest de São Paulo, qui a reçu la plus grande part de la migration subventionnée. Ainsi, les migrants internes qui arrivent en ville dans les années 1920 sont en majorité des étrangers et enfants d’étrangers – qui composent les deux tiers de la ville de São Paulo en 1930 116.
Une seconde vague est sensible autour de 1940, et concerne cette fois davantage les régions anciennes de plantation (café, sucre) notamment dans la vallée du Paraíba, le sud du Minas Gerais et les anciennes régions du café du São Paulo. C’est cette migration qui selon Azevedo pourrait expliquer la croissance de la population noire de la ville de São Paulo, croissance absolue et relative par rapport à la population de pardos dans la ville de São Paulo entre 1920 et 1940 117. La distribution raciale de la population a pu être infléchie par cette dernière vague, tandis que la part de la population blanche augmente dans la capitale. En effet, d’après le recensement de 1940, les blancs représentent 90 % de la population de la capitale et 84 % de celle de l’État, les « amarelos » (« jaunes ») respectivement 1 % et 2 %, les pardos 3 % et 4 %, tandis que les noirs pèsent pour seulement 4 % de la population de la capitale et 7 % de celle de l’État 118.
Ces deux vagues de migration interne viennent renforcer des mobilités intra-urbaines liées non seulement à la crise du logement mais également aux travaux de rénovation des centres-villes qui ont lieu à ces deux moments. En effet, la dynamique migratoire a des conséquences sur les mobilités intra-urbaines, en premier lieu sur la densification des centres-villes et des péricentres issus de la première phase d’industrialisation des années 1890. Pour les migrants, la location d’une chambre meublée dans d’anciens immeubles résidentiels du centre ou, selon les moyens, dans un cortiço, sont la première étape d’un parcours qui mène une partie d’entre eux vers les faubourgs. Ils y trouvent la possibilité d’une nouvelle location, même si les loyers sont, d’après Pierre Monbeig, tout aussi chers, avant d’avoir peut-être l’opportunité d’acheter un lot et d’y construire une maison. Les deux grandes vagues migratoires qui amorcent ce mouvement intra-urbain sont brutalement accentuées par les deux séquences de réaménagement du centre-ville et l’adaptation de la circulation métropolitaine : au début des années 1920, puis sous l’Estado Novo à partir de 1937. Enfin la loi sur la location (Lei do Inquilinato) promulguée par Vargas en 1942, qui bloque les prix des loyers et protège les droits des locataires, ferme considérablement le marché locatif et renforce la demande foncière dans les zones périphériques encore constructibles 119 . Ainsi à São Paulo, 80 % des logements sont loués en 1920, puis 67,7 % en 1940 et 59,9 % en 1950 120.
À partir de la décennie 1940, cette deuxième frange d’urbanisation atteint ses densités maximales, à la fois à Rio 121 et à São Paulo 122, et la croissance naturelle y constitue désormais le facteur principal de la croissance. Une deuxième puis une troisième génération voient le jour dans ces nouveaux quartiers, provoquant sans doute le départ d’une partie des jeunes ménages vers des zones plus périphériques. En tout cas au début des années 1950, la zone suburbaine de deuxième génération est globalement formée de quartiers que l’on peut dire consolidés, tant dans le bâti que dans le statut résidentiel de leurs habitants. L’expansion urbaine se poursuit désormais au-delà, notamment avec l’arrivée massive de migrants nordestins.
Il faut ensuite prendre en compte les caractéristiques migratoires de la population qui vient occuper les périphéries entre 1920 et 1940 pour comprendre la société qui s’y construit : la seconde couronne des deux métropoles constitue alors un front d’urbanisation opéré par une population migrante, c’est-à-dire une majorité de jeunes actifs au début de leur cycle familial. Comme dans la plupart des migrations, le taux de masculinité est important. Rappelons également le caractère sélectif de la migration : partent ceux qui peuvent déjà disposer d’un capital, en général après une première étape d’urbanisation dans des centres urbains secondaires. On retrouve parmi les migrants nationaux les propriétaires, les commerçants, les urbains et les individus scolarisés ou qualifiés.
Toutes ces caractéristiques expliquent la dynamique d’expansion urbaine et de croissance des périphéries qui se révèle dans les années 1950, symptomatique des métropoles latino-américaines.
On peut donc considérer que la population qui s’installe dans les subúrbios entre 1920 et 1940 comporte à la fois d’anciennes populations du centre-ville, et des migrants de l’intérieur des États de Rio, São Paulo et du sud du Minas Gerais, eux-mêmes répartis entre zones de colonisation récente où la population est majoritairement d’origine étrangère, et anciennes régions agricoles où les descendants d’affranchis et de noirs libres sont plus nombreux, autrement dit migrants internationaux d’une part et « travailleurs nationaux » d’autre part, selon le terme de l’époque 123. Pour José de Souza Martins, cette période de peuplement de São Paulo est celle « de la rencontre des nationalités, laboratoire social de la nationalité », où se forme le « Brésilien des temps modernes, du travail libre et du capital libre, libérés tous deux de l’esclavage, parlant avec un mélange d’accents, brassant les coutumes 124 ».
On peut toutefois se demander dans quelle mesure le peuplement de ces subúrbios, la formation des espaces et des sociabilités, offrent les conditions d’un « brassage » de populations étrangères et brésiliennes. Il est difficile de distinguer dans les recensements les profils des migrants de nationalité brésilienne, d’autant que les conditions de départ sont très variables d’une région à l’autre. La disponibilité des terres, l’ancienneté de la plantation, la part des « africains » issus de la dernière génération de la traite atlantique qui s’est arrêtée en 1850, de ceux provenant de la traite interne qui s’est poursuivie jusqu’en 1884, enfin les conditions de l’abolition en 1888 sont autant de facteurs jouant sur les situations familiales et la structuration de filières migratoires 125 .
Si les esclaves y furent peu nombreux durant l’époque coloniale et même au début du xixe siècle, la région de São Paulo fut bénéficiaire de la traite interne qui s’est opérée entre 1850 et 1884 depuis les régions du Nordeste vers les zones de café, et donc sur un front pionnier. Pour cette raison, les travailleurs esclaves de la province de São Paulo sont aussi plus prolétarisés, coupés des liens sociaux qu’ils avaient pu éventuellement constituer dans leurs régions d’origine, africaine ou brésilienne, sans autre capacité de négociation que leur offre de travail. C’est d’ailleurs le principal objectif des élites de la Province que de neutraliser cette capacité de négociation en constituant, à partir des années 1880, une offre massive de main-d’œuvre grâce à l’immigration subventionnée. Ces conditions ont joué un rôle central dans les conflits sociaux qui ont accompagné le processus abolitionniste, où les évasions collectives ou cessations de travail (grèves) ont très nettement accéléré le processus abolitionniste (dans les années 1880), et favorisé la formation de quilombos ruraux et urbains 126 . La réponse des fazendeiros, qui ont procédé à des affranchissements en masse avant la loi d’abolition pour bénéficier d’un rapport de force favorable sur le marché du travail et obtenir ainsi une contrainte sur les salaires et conditions de travail, suppose la mise en concurrence avec les travailleurs immigrés européens, en particulier les Italiens qui furent les plus nombreux 127 .
Cette situation a des conséquences sur les conditions de mobilité de la population afro-descendante. Avec l’impossibilité d’accéder au foncier, la mobilité fut importante dès les années 1880 dans l’État, et une migration urbaine sélective – concernant les individus les plus qualifiés et alphabétisés – s’était enclenchée non seulement par les quilombos mais aussi par une intégration au marché du travail urbain dans les villes intermédiaires (Campinas, Santos). C’est d’ailleurs dans ces villes du café que l’on trouve les premières organisations et les premiers titres de presse noire, abolitionnistes puis antiracistes, preuve de la constitution d’une élite noire très active depuis la fin du xixe siècle et que l’on retrouve à São Paulo 128 .
Ces travailleurs libres mobiles étaient mis en concurrence avec les travailleurs étrangers, y compris dans les villes intermédiaires où ils se retrouvaient. Si les unions entre Italiens et Afro-Brésiliens se sont avérées nombreuses, cette situation a également nourri de nouvelles formes de stigmatisation raciale que l’on retrouve dans la ville de São Paulo 129.
À Rio qui fut longtemps le premier port du trafic esclavagiste atlantique, les esclavisés furent nettement plus nombreux dans les zones rurales comme urbaines, et la situation de leurs descendants beaucoup plus diversifiée. Leur origine est elle-même diverse. Les marchands cariocas s’approvisionnaient en Afrique centrale et australe (groupes bantous dits cabinda, luanda, benguela, originaires de territoires situés entre le Congo et l’Angola). À partir de 1830, dans le contexte du conflit avec les Anglais autour de la traite, un quart des Africains arrivés à Rio provenaient de la côte du Mozambique. Après la grande révolte esclave de Salvador en 1835 (révolte des Malês, groupes musulmans d’Afrique de l’Ouest), des Africains « Minas » sont vendus à Rio 130.
Dans la région urbaine, les descendants des nombreux travailleurs esclaves de ganho ou domestiques, travailleurs essentiels dans les services urbains, représentaient 22,5 % de la population en 1877 131. Au sein de la population esclave des plantations, il faut distinguer les régions sucrières les plus anciennes et déjà en crise au milieu du xixe siècle – où les relations esclavagistes ont pris des formes plus négociées, du fait de l’ancrage des populations esclaves et de la recomposition d’une société au sein des senzalas dont faisaient aussi partie des libres – des régions de plantation plus récentes, où la situation pouvait paraître similaire à celle de São Paulo par la présence plus nombreuse d’esclavisés issus de la traite interne et donc moins enracinés 132.
Ainsi, vu l’ancienneté de l’esclavage dans la région de Rio, les familles esclaves « créoles », installées depuis plusieurs générations, qui ont réussi à établir des liens au travers de la plantation et à négocier un accès à la terre et qui développent des formes d’économie paysanne, doivent être distinguées des esclavisés dits alors « africains », nés en Afrique ou considérés comme tels du fait de leur origine nordestine (par la traite interne). C’est d’ailleurs parmi ces « africains » que sont développées des formes de résistance collective persistantes, par exemple à travers la pratique du jongo 133. Il faut donc imaginer que les Afro-descendants qui quittent les régions rurales dans les années 1920 ne sont pas des groupes homogènes mais s’insèrent dans des hiérarchisations complexes et subtiles selon le statut ou l’ancienneté de leur ancrage, leur proximité générationnelle ou géographique avec l’expérience esclavagiste.
Enfin, du fait de son statut de capitale, des migrants de toutes les régions du pays continuent d’affluer vers Rio, y compris des Afro-descendants de la région pauliste 134 . Il faut mentionner spécifiquement la migration du Nordeste, spontanée, qui a suivi les dynamiques de traite interne dès 1880. La migration bahianaise s’organise à Rio en une filière spécifique qui conduit au quartier de Praça Onze 135.
Du fait de la diversité des situations, et notamment des dynamiques familiales et migratoires des populations afro-brésiliennes arrivées en ville à partir de 1920, il est difficile de tirer des conclusions générales à partir des données de recensement concernant la population « noire » dans les deux villes entre 1920 et 1940, d’autant que celle-ci demeure difficile à localiser. On peut toutefois supposer que la condition des Afro-descendants à São Paulo est plus homogène qu’à Rio. En ce qui concerne les migrants internationaux en revanche, quelques caractéristiques démographiques apparaissent dans les recensements de 1920 et 1940. De manière générale, quatre groupes principaux composent la migration internationale à cette période : les Portugais sont le groupe le plus important, les Italiens sont majoritaires à São Paulo et enfin les Espagnols et les Japonais forment également des contingents notables 136.
La présence des Portugais à Rio et São Paulo est importante dès le dernier tiers du xixe siècle. À Rio, en 1890, 106 000 habitants, soit 20 % de la population, sont portugais tandis que 160 000 sont fils de Portugais. Leur présence est visible en particulier dans le commerce de détail, parmi les chauffeurs de tramway, les caissiers ou les ouvriers. De fait, 50 % de la migration portugaise vers le Brésil a pour destination les villes de Rio et São Paulo. À São Paulo, on dénombre 64 000 Portugais en 1920 (ils représentent 11 % de la population), et 79 000 en 1940, tandis que l’on compte 172 000 Portugais en 1920 à Rio (15 % de la population), et 154 000 en 1940 137.
Les caractères de la migration portugaise et ceux, assez proches, de la migration italienne, impactent les dynamiques sociales dans les deux villes. Ainsi, contrairement aux Espagnols et aux Japonais qui arrivent au Brésil en famille avec enfants, 40 % des migrants italiens et plus de la moitié des Portugais sont des hommes adultes qui arrivent seuls. Il y a au moins deux hommes portugais pour une femme portugaise et 1,8 homme italien pour une femme italienne.
Cela se traduit par un ratio de genre particulièrement élevé pendant la période 1920–1930 de plus de trois hommes portugais pour une femme (et 1,8 Italien pour une Italienne) 138 , qui conduit à favoriser les unions d’immigrés avec des Brésiliennes. Il faut cependant prendre en compte un taux de retour entre 20 % et 30 % chez les migrants portugais comme italiens, et également le fait que les Portugais, avec les Japonais, sont les deux groupes qui ont le comportement le plus endogamique : à Rio entre 1906 et 1916, les femmes portugaises se marient à 87 % avec des Portugais. Ce taux est moins fort vingt ans plus tard à São Paulo (57 % des mariages entre 1934 et 1942) mais reste supérieur à celui des Italiennes et des Espagnoles (par ailleurs, les Japonaises épousent à 95 % des hommes japonais, et à la seconde génération les fils de Japonais se marient à 82 % avec une femme de leur groupe).
Les migrants portugais et italiens composent une population plus diversifiée sur le plan économique : tandis que la très grande majorité des familles espagnoles et japonaises sont des travailleurs ruraux, cela concerne seulement la moitié des Portugais et 60 % des Italiens. La moitié des Portugais arrivant au Brésil sont analphabètes (30 % des Italiens) mais si l’on regarde parmi les Portugais qui résident dans le district suburbain d’Irajá en 1920, ce taux monte à 63 %, c’est-à-dire autant que pour les Brésiliens du même district 139 .
Tous ces éléments permettent d’imaginer la complexité des dynamiques d’ancrage et d’unions entre les groupes.
Deux logiques s’affrontent en effet. Le taux de masculinité très haut surtout chez les migrants étrangers (en particulier les Portugais qui migrent à Rio) favorise d’un côté les unions entre hommes étrangers et femmes brésiliennes, mais l’endogamie reste importante chez les migrants internationaux et favorise donc la formation de communautés européennes parmi ces groupes sociaux. De même, si la forte proportion de migrants parmi la population des subúrbios renvoie à des logiques d’ancrage, avec des ménages qui y arrivent en début de cycle familial, motivés par un projet d’installation, 20 à 30 % des migrants repartent cependant vers leur région d’origine.
Enfin l’accent a souvent été mis sur les ruptures sociales que pouvait induire la migration urbaine (Gilberto Freyre ou Roger Bastide par exemple en ont fait un facteur de transformation culturelle important 140 ), la perte du lien avec les ressources rurales communautaires y compris celles de la plantation contribuant à isoler et rendre les migrants vulnérables dans la grande ville. Néanmoins, ainsi que l’observent les sociologues de la ville à Chicago à la même époque ou encore Pierre Monbeig pour São Paulo, la migration en ville suscite aussi la production de ressources communautaires, ethniques ou régionales 141 .
On peut déduire de l’ensemble de ces caractéristiques démographiques le caractère très dynamique de la société des subúrbios. La sélectivité de la migration, le projet migratoire mis en œuvre par ses habitants, en font une société très mobile, dans laquelle les ménages recherchent une rapide accumulation, dans une logique de front pionnier. C’est aussi une société très diversifiée, selon la profession, l’origine ou le statut résidentiel. À côté des ouvriers industriels ou des petites classes moyennes urbaines, l’activité agricole reste très importante sur ce front d’urbanisation où se développent les cultures maraîchères qui alimentent le commerce de la ville. Ainsi, le recensement de 1920 à Rio montre que les résidents portugais du district suburbain d’Irajá présentent un taux de scolarisation équivalent à celui des Brésiliens, alors qu’il s’agit d’une population bien plus âgée. Il faut en déduire que le subúrbio accueille une forte proportion de travailleurs agricoles analphabètes qui sont une partie du contingent des migrants portugais.
Par sa diversité sociale et démographique, par l’importance des dynamiques migratoires, il faut donc renoncer à voir dans la société des subúrbios une déclinaison du modèle urbain qui est alors développé à Chicago, et qui met l’accent sur la division sociale de l’espace, faisant des périphéries des espaces socialement homogènes qui correspondraient à la ville industrielle : classes ouvrières et classes moyennes en périphérie, puis élites, quartiers ethniques et ghettos raciaux près du centre-ville. En outre, le processus de « brassage » ou de « métissage » dont on peut faire l’hypothèse au vu de la diversité d’origine de la population doit être confronté aux logiques sociales de ces groupes migratoires – tant nationaux que d’origine étrangère. S’il y a en effet toutes les conditions d’un melting pot, celui-ci est probablement orienté par les hiérarchies sociales existantes et les composantes familiales de la migration des différents groupes qu’il nous faudra observer à une échelle plus fine.
Enfin, l’arrivée massive de nouvelles populations dans des zones jusqu’ici rurales pose la question de leur incorporation à la communauté urbaine et de leur représentation au sein de la municipalité. Jusqu’au tournant du xxe siècle, les municipalités de Rio et São Paulo se caractérisent par la grande étendue de leur territoire, principalement rural. Depuis la formation du territoire de l’Empire en 1828, les deux villes, au statut de Cidade, couvrent en effet un vaste territoire administré par un conseil municipal qui représente non seulement la Cidade mais aussi les différentes freguezias (circonscriptions paroissiales), povoações (agglomérations) ou paróquias (paroisses) rurales. À la fin de l’Empire, une carte du territoire de Rio représente ainsi la Cidade et ses subúrbios et divise ces derniers en différents districts (distritos) de paix, districts sanitaires, divisions policières (delegacias de policia) 142. La division en districts existe également à São Paulo en 1890. En plus de la Cidade, le territoire municipal abrite les freguezias de Nossa Senhora do Ó et de Sant’Anna.
L’intégration des nouvelles régions urbanisées à la métropole est d’abord une logique géographique, avec la reconnaissance par la municipalité de l’extension de la Cidade et l’intégration des périphéries dans les politiques urbaines. Ainsi, la notion de subúrbio est discutée au moment du recensement de la Cidade de Rio de Janeiro (la partie urbaine de la municipalité) effectué en 1906 à l’initiative du maire Pereira Passos. Vingt-deux freguezias étaient identifiées par la police et l’administration de la ville, et correspondaient à peu près aux paroisses du territoire. Or, deux problèmes se posent avec l’extension rapide du tissu urbain.
D’abord, ces subdivisions ne correspondent pas tout à fait à celles mises en place par la gestion de la ville : secteurs fiscaux, secteurs électoraux, districts de police et districts sanitaires ne coïncident pas entre eux. Ainsi l’un des objectifs du recensement commandé par Pereira Passos est la rationalisation et la refonte de ces divisions urbaines à partir de données démographiques. Le règlement que le maire a promulgué en 1903 divise le territoire municipal en 25 districts fiscaux et doit servir de base aux autres découpages sanitaires, électoraux ou de police, et ainsi intégrer l’ensemble du territoire dans une gestion municipale unifiée 143.
Ensuite, le territoire municipal distingue traditionnellement l’espace de la Cidade de Rio de Janeiro et celui de ses subúrbios 144. Mais la qualification des différentes freguezias de « urbanas » ou « suburbanas » doit constamment évoluer : en 1893, les freguezias de Engenho Velho, Engenho Novo, Gávea ou Lagoa sont désormais intégrées à la Cidade. Bien qu’ils reprennent cette distinction en désignant 7 districts « suburbains », les auteurs du recensement pointent les contradictions des législations antérieures sur cette division : des 7 freguezias considérées hors des limites de la Cidade dans le règlement de 1893, deux, celles de Inhaúma et de Irajá, sont soumises à la législation urbaine de la ville dans le décret de 1903 autorisant les constructions. Les auteurs font ainsi remarquer que :
La continuité de la Cidade proprement dite est telle que, en grande partie, il devient impossible d’établir des limites entre les paroisses urbaines et celles appelées suburbaines. Tout le parcours de la Estrada de Ferro Central do Brasil, au-delà de la station de Cascadura, est bordé d’habitations formant sans discontinuité d’innombrables rues, que la fréquence et la rapidité du transport incorporent naturellement à la ville. Le même processus a lieu dans la vaste plaine desservie par les lignes suburbaines du Nord, que ce soit la Melhoramentos do Brasil ou la Rio do Ouro. Ces banlieues n’ont pas d’existence propre, indépendante de la ville, mais au contraire une vie commune, des relations intimes et fréquentes ; c’est la même population qui vaque dans le centre commercial de la ville et qui réside ici, et qu’il est naturellement impossible de séparer 145.
À São Paulo, le territoire municipal distingue également la Cidade des autres freguezias mais la zone non urbaine n’est pas clairement nommée ni délimitée avant la production de cartes à l’initiative des promoteurs privés et des compagnies de services urbains qui interviennent à partir des années 1880. Ainsi, on trouve le terme de « arrabaldes » pour définir les alentours de la ville en 1889 146. À partir de 1890, le territoire est, comme à Rio, divisé en districtos de paz (districts de paix), au nombre de 7 : Norte da Sé, Sul da Sé, Braz, Santa Efigênia, Consolação, Penha et Nossa Senhora do Ó. Cette division est remaniée en 1900 par fusion, scission et annexion de nouvelles freguezias pour former 12 districtos et par la création des districtos de Sant’Anna, Santa Cecilia, Belenzinho, Villa Mariana et São Miguel. En 1910, 6 nouveaux districts périphériques sont créés (Butantam, Cambucy, Bella Vista, Bom Retiro, Lapa et Mooca), tandis qu’un plan de la Light édité en 1905 est utilisé par les services administratifs de la mairie pour représenter les limites des delegacias (secteurs de police) et les périmètres d’intervention des secteurs des bombeiros (pompiers) 147.
C’est seulement en 1916 que la mairie de São Paulo produit son premier plan officiel cadastral 148, dans lequel elle distingue trois zones : centrale, urbaine et suburbaine, qui sert de base au nouveau code de la construction privée ainsi qu’au code sanitaire mis en place par l’État de São Paulo. Cette délimitation zonale est cruciale pour le développement des lotissements de logements bon marché, dits « vilas » ou « vilas operárias » (cités ouvrières), qui ne peuvent se construire qu’en dehors de la zone urbaine et ainsi échappent aux normes urbanistiques s’exerçant sur le centre ou sur les quartiers résidentiels aisés (lotissement de type cité-jardin) 149.
En 1920, le recensement distingue dans le territoire du District Fédéral la zone urbaine, constituée de 19 districts, et la zone suburbaine avec 7 districts : Inhaúma, Irajá, Jacarepaguá, Campo Grande, Guaratiba, Santa Cruz et Ilhas. Les auteurs distinguent les « Freguezias centrais e periféricas ao centro », « Freguezias da Zona Sul », « Freguezias da Zona Norte », « Freguezias Suburbanas », et « demais Freguezias » (autres paroisses).
En 1928 à Rio et 1929 à São Paulo, une nouvelle vague de scissions et remembrements aboutit à la création de nouveaux districts, dont celui de Casa Verde à São Paulo (scission du district de Sant’Anna) et celui de Madureira à Rio (scission du district d’Irajá). Enfin, toujours selon des critères géographiques, le recensement de 1940 réalisé par le nouvel Institut national statistique et géographique (IBGE) distingue plus finement encore les zones d’urbanisation dans le territoire du District Fédéral : Centro, Área periférica central, periferia imediata (zona suburbana I) ; Periferia intermediaria (zona suburbana II), Zona Rural, Subúrbios periféricos 1, Subúrbios periféricos 2 150.
En termes d’analyse géographique, Maria Therezinha Segadas Soares propose dans les années 1960 la notion de bairros, bairros suburbanos et subcentro pour distinguer respectivement les quartiers urbanisés, les quartiers suburbains mais quand même intégrés à la ville, et les zones urbanisées des subúrbios 151, notion reprise par Azevedo pour la métropole de São Paulo.
L’évolution des termes pour désigner et finalement absorber les extensions de la ville dans une administration urbaine intégrée, le constant réajustement des divisions et de leurs dénominations ne reflètent pas seulement des enjeux urbanistiques ou de planification mais aussi la manière dont les nouveaux habitants des subúrbios entrent dans la communauté urbaine et construisent leur relation avec le gouvernement municipal, c’est-à-dire deviennent des sujets politiques de la métropole. Comme l’a très bien montré Raquel Rolnik à propos de São Paulo, la délimitation de la zone urbaine, et donc du type de législation qui s’y applique en termes de normes constructives, est porteuse de distinctions très lourdes entre les habitants relevant de la ville « légale », et donc assujettis à la législation urbaine, et ceux qui sont installés hors de cette zone. Citadins « illégaux », ces derniers sont associés à une tolérance de l’auto-construction, la municipalité n’ayant pas non plus d’obligation vis à vis de ces administrés en termes de normes, ou de raccordement aux réseaux et services 152. L’évolution du statut des nouveaux faubourgs a donc pour enjeu l’intégration politique de leurs habitants, qui se traduit notamment par la fiscalité municipale et l’obligation pour la mairie d’assurer l’équipement (chaussée, éclairage, etc.), le raccordement aux réseaux (eau, assainissement, électricité, gaz) et la distribution de services (école, santé, police, justice) dans les subúrbios. La réalisation de ce contrat politique sera une exigence constante des habitants vis-à-vis de la mairie et fixera aussi la nature des mandats de leurs représentants, la confiance que ces derniers reçoivent étant soumise à l’évaluation de leur efficacité à procurer ces services.
Le peuplement des subúrbios vient d’ailleurs modifier les mécanismes politiques dans les deux localités. C’est particulièrement le cas à Rio où le jeu politique local était rendu complexe par la spécificité du statut de District Fédéral, qui est la fois une municipalité particulière et une unité sui generis de la Fédération. En effet le District Fédéral n’est pas un État doté de sa constitution et d’un président (gouverneur), mais il était représenté au Congrès de la République, par trois sénateurs et 10 députés élus 153. La municipalité carioca était en outre gouvernée par un conseil municipal élu et par un maire (prefeito) désigné par le président de la Fédération. Les agendas et les carrières personnelles issues des partis politiques (Parti Républicain du DF, puis Aliança Republica), étaient ainsi de portée à la fois nationale et locale. Le contrôle de l’électorat carioca était, dans ce contexte, un enjeu politique majeur. Il était confié par les partis aux « chefías políticas » (fiefs politiques) qui organisaient localement le vote des électeurs. Or, les freguesias rurales – justement parce qu’elles fonctionnaient sur les modèles ruraux de clientélisme où le chef politique était chargé de collecter les votes, au « licou » s’il le fallait ou par l’acheminement d’électeurs plus ou moins contraints au bureau de vote (dit « voto de cabresto ») – étaient des fiefs convoités en raison du grand nombre de votes qu’ils étaient susceptibles de rapporter. La freguesia rurale de Santa Cruz par exemple est restée stratégique dans ce jeu électoral et ses leaders pouvaient viser une carrière ambitieuse y compris à l’échelle nationale. Au fur et à mesure du peuplement, la possibilité de former des clientèles politiques augmente, et constitue progressivement un levier de la politique locale comme nationale. Paulo de Frontin, maire de Rio en 1919, s’était par exemple appuyé sur ces chefs politiques en octroyant des services, des travaux d’amélioration urbaine, la distribution d’emplois ou de faveurs, lesquelles lui procuraient une popularité personnelle 154 .
Les chefes políticos des subúrbios deviennent donc progressivement, au cours des années 1920, les représentants des intérêts des habitants, chargés de leur assurer l’accès aux ressources et aux services municipaux, tandis que de tels leaders, qui continuent d’appartenir aux « élites » politiques classiques peuvent, par leur capacité à mobiliser de nombreux électeurs, espérer peser de leur influence y compris au niveau national 155 . C’est à travers cette relation ambivalente que l’intégration politique des subúrbios se réalise tout au long de la première République, avant que l’extension de la population électorale en 1932, comme nous le verrons, ne la fasse évoluer.
Ainsi, deux principales phases de peuplement structurent la période de formation de subúrbios entre 1920 et 1950. La première, au début des années 1920, correspond à une crise importante du secteur du café tandis que le développement de l’industrie et l’arrivée de nombreuses populations de l’intérieur pose dans les villes une nouvelle « question sociale ». La seconde phase, au milieu des années 1930, voit ces mêmes subúrbios se densifier par l’afflux de nouvelles migrations internes mais surtout des populations venant du centre-ville, soit qu’elles y aient transité, soit qu’elles en soient originaires. On pourrait voir dans ce mouvement général une répartition sociale de l’espace centrifuge, qui place les plus pauvres à la marge de la métropole. D’ailleurs, au début des années 1950, avec l’amplification de l’exode rural et la paupérisation des périphéries, la catégorie de subúrbio prend une connotation que le géographe carioca Nelson Fernandes résume ainsi : « une représentation qui synthétise un discours idéologique sur le lieu des pauvres dans la ville de Rio, le type de citoyenneté réservée à la majorité de sa population 156 ».
Mais ainsi que les caractéristiques du peuplement l’indiquent, cette représentation simplifie la réalité des subúrbios au moment de leur formation, et surtout gomme la spécificité de cette génération des subúrbios constitués dans les années 1920 et 1930. En effet, il s’agit, au regard des quartiers industriels de première couronne formés au tournant du xxe siècle, de quartiers relevant d’une première phase de métropolisation. Une de leurs caractéristiques majeures est la forte dissociation entre lieux de travail et lieux de résidence, donnant lieu à des pratiques particulières en matière de mobilité, à des polycentralités et à une condition sociale typiquement suburbaine. La majorité de ces nouveaux habitants est, comme la génération précédente, employée dans l’industrie et la grande palette de services qui se déploie avec la croissance urbaine. Du fait des dynamiques migratoires, il s’agit d’une société jeune, et avec un taux d’activité et de fécondité qui induit une mobilité sociale et un potentiel d’activité importants. Alors qu’il s’agit pour ces familles d’une deuxième voire d’une troisième étape migratoire, les jeunes ménages qui s’installent dans les subúrbios partagent un fort projet d’ancrage (notamment par l’accès à la propriété) mais sont également susceptibles de faire de la mobilité un atout. C’est aussi sans aucun doute une société différenciée, dont les qualifications, les niveaux d’insertion et les patrimoines sont divers, et qui est déterminée par des logiques locales singulières. La propension au métissage est une conséquence des composantes démographiques de la migration, tout comme, dans le même temps, l’ancrage de communautés culturelles renforcées.
De ce point de vue, une différence importante entre les deux villes est à souligner. L’origine relativement homogène des migrants paulistes vers la capitale de l’État fait clairement apparaitre deux groupes qui peuvent s’opposer et se concurrencer : les migrants d’origine européenne issus de la migration subventionnée et passés par les régions de plantation, et les Afro-descendants issus des dernières périodes de traite esclavagiste, africaine et interne, prolétarisés et mobiles. À Rio, les descendants des esclavisés de la dernière génération, Africains et créoles issus du Nordeste, se mêlent à des Afro-descendants d’ascendance libre parfois ancienne, et à des populations aux trajectoires intermédiaires – marquées par des allers-retours caractéristiques des régions de plantation les plus anciennes – et dont la condition est plus nettement paysanne. Ces différents groupes rejoignent en ville des populations afro-descendantes de Bahia et Pernambouc, ainsi que des travailleurs libres issus de l’esclavage urbain du xixe siècle. Chacun de ces groupes, descendants d’Européens ou d’Africains, voire d’ « indigènes » notamment parmi les Nordestins, est donc dans une situation différente, tant sur le plan migratoire (migrations familiales ou individuelles, plus ou moins masculines, avec une arrivée récente ou dans une deuxième ou troisième génération de mobilité) que dans son rapport à l’esclavage et à la plantation ou encore par son niveau de qualification.
Une autre différence à souligner concerne la signification politique de l’intégration de cette société originale de « front pionnier » urbain à la société urbaine. Pendant ces premières décennies de consolidation, ses habitants ont à négocier leur intégration dans la ville – matérielle, politique, symbolique – dans des modalités très concrètes : le raccordement aux réseaux, l’intégration dans le corps électoral, l’inclusion dans les représentations de la ville.
Cette intégration se négocie en effet avec le pouvoir des municipalités, qui, par leur importance, comportent à Rio comme à São Paulo une dimension nationale, bien que très différente. La municipalité de São Paulo s’inscrit en effet dans la politique économique de l’État pauliste, dont l’influence politique nationale est primordiale et en rivalité avec la politique carioca. Il s’agit pour les autorités de São Paulo d’affirmer à la fois une spécificité pauliste et son importance pour l’économie nationale, dont le « peuple » paulistano, est l’acteur du progrès économique et industriel. Les politiques urbaines paulistes sont donc constamment orientées vers les conditions du marché du travail et la performance de la main d’œuvre. À Rio, l’intégration de nouveaux subúrbios vient modifier le jeu politique carioca, juste au moment où celui-ci devient crucial pour l’installation du nouveau régime en 1930.
C’est dans cette perspective comparative qu’il faut envisager la formation des subúrbios de Madureira et Casa Verde qui surgissent au cours de cette période.
Pour citer ce chapitre : Michel Aurélia, « Croissance urbaine et production des subúrbios », dans Harlem au Brésil. Vivre après l’esclavage dans les faubourgs de Rio de Janeiro et São Paulo, 1920-1940, Université Paris Cité, 2026, p. 31-60.
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